● Revue Conflits
📅 27/05/2026 à 02:26
Iran : Cyrus peut-il sauver Khomeini ?
Géopolitique
👤 Gil Mihaely
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Après la guerre de douze jours de juin 2025, la République islamique n’a pas vacillé, mais elle a changé de registre. Confronté à l’usure idéologique et à une société de moins en moins mobilisable au nom de la seule révolution islamique, le régime puise désormais dans un répertoire qu’il avait longtemps combattu : celui de la Perse antique. Derrière la réapparition de Cyrus, de Persépolis ou des mythes nationaux se joue moins un retour au passé qu’un aveu discret : celui d’une idéologie qui ne suffit plus à elle seule à faire tenir le présent. Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ? La guerre de douze jours de juin 2025 n’a pas provoqué en Iran le soulèvement que certains, à l’extérieur, imaginaient. Elle a produit autre chose : un resserrement national, non pas autour d’une adhésion retrouvée au régime, mais autour de l’idée d’Iran menacé. Dès la fin des frappes israéliennes puis américaines, le pouvoir a combiné deux réflexes. Le premier a été répressif : arrestations multipliées, exécutions pour espionnage allégué, déploiement sécuritaire massif dans les régions kurdes. Le second a été symbolique : un effort visible pour envelopper la République islamique dans les habits plus anciens et plus consensuels de la nation iranienne. C’est dans ce contexte qu’a pris forme ce que beaucoup ont décrit comme un « sursaut nationaliste ». Le mot mérite d’être manié avec prudence. Il ne s’agit pas d’un ralliement populaire au régime islamique en tant que tel, mais d’un réflexe de défense nationale exploité par le pouvoir. La direction iranienne a compris qu’après la guerre, son vocabulaire strictement révolutionnaire, chiite et anti-impérialiste ne suffisait plus. Pour parler à une société lassée par l’idéologie, mais encore sensible à l’humiliation nationale, il fallait puiser dans un répertoire plus ancien que 1979. Lire aussi : La République islamique en déclin Le retour de Cyrus Des images de Cyrus le Grand, de Persépolis et d’autres figures de la Perse antique sont réapparues dans l’espace public, souvent juxtaposées à des symboles chiites. Des chants patriotiques de tonalité séculière ont été entendus jusque dans des cérémonies religieuses. La figure d’Arash l’Archer, héros mythique de l’imaginaire iranien, a été mobilisée dans cette mise en scène. Même Ali Khamenei a davantage insisté sur la « richesse culturelle et civilisationnelle » de l’Iran. Un pouvoir fondé sur la révolution islamique s’est mis, sous la pression de la guerre et de l’usure intérieure, à parler le langage de la continuité historique perse. Ce glissement est politiquement significatif, parce qu’il contredit une partie du logiciel originel du régime. Depuis 1979, la République islamique s’est construite contre le nationalisme monarchique du Shah et contre la sacralisation du passé préislamique Sa promesse fondatrice n’était pas de restaurer la grandeur de la Perse, mais de réinscrire l’Iran dans l’histoire universelle de l’islam révolutionnaire. Le fait que le pouvoir recycle aujourd’hui Cyrus ou Persépolis dit moins sa force retrouvée que sa difficulté à continuer de gouverner avec les seuls ressorts de l’islamisme khomeiniste. Pour comprendre ce basculement, il faut revenir à la notion de jahiliyya. Dans le vocabulaire coranique classique, elle désigne l’« âge de l’ignorance », l’état moral et politique de l’Arabie avant la révélation islamique, dominé par l’idolâtrie et la souveraineté des hommes à la place de celle de Dieu. Les penseurs islamistes du XXe siècle, notamment Sayyid Qutb, dont des ouvrages ont été traduits en persan par Ali Khamenei avant la révolution, ont élargi ce concept au point d’en faire une catégorie d’analyse du monde moderne dans son ensemble. Khomeini a traité ce problème en Iran d’une manière cohérente avec sa vision islamique radicale. Il a subordonné et dévalorisé la gloire préislamique, celle des Achéménides, des Parthes et des Sassanides, au profit de l’islam comme seule source légitime d’identité. Dans sa lecture, l’histoire iranienne n’atteint pas son accomplissement avec Cyrus et Darius, mais avec l’entrée de l’Iran dans l’islam, et finalement avec la révolution islamique elle-même. L’Iran préislamique est ainsi traité comme un âge de ténèbres, de domination monarchique et d’égarement spirituel. Le combat de l’histoire Cette hostilité prenait un relief particulier face au projet du Shah Mohammad Reza Pahlavi, qui avait fait du passé perse antique l’un des piliers de sa légitimation. Les fastes de Persépolis en 1971 pour le 2 500e anniversaire de l’Empire perse, l’exaltation de Cyrus le Grand, la tentative de faire démarrer le calendrier officiel à partir de Cyrus plutôt qu’à partir de l’Hégire : tout cela relevait d’une stratégie cohérente visant à déplacer le centre de gravité symbolique de l’Iran depuis l’islam vers la continuité impériale perse. Pour Khomeini, c’était une idolâtrie nationaliste et un dispositif destiné à effacer l’islam sous couvert de grandeur nationale. Il faut toutefois noter que cette délégitimation de l’Iran préislamique n’a pas débouché sur une destruction systématique de son patrimoine. Certaines voix extrêmes proposèrent de démolir Persépolis, mais Khomeini choisit une voie plus subtile : dévaloriser plutôt que détruire. L’héritage préislamique fut dilué et minimisé dans l’éducation, les médias et la propagande, tandis que l’identité nationale officielle fut recentrée sur l’islam chiite, la mémoire du martyre de l’imam Hussein et le rejet de l’Occident laïque. C’est précisément pour cette raison que le moment ouvert par la guerre de juin 2025 est si révélateur. Lorsqu’un régime né de la dénonciation du culte de Cyrus se met à recycler Cyrus, Persépolis ou Arash pour rallier la population, il avoue en creux l’épuisement relatif de son récit fondateur. La République islamique n’abandonne pas l’islamisme. Elle cherche désormais à l’enchâsser dans quelque chose de plus ancien et émotionnellement mobilisateur : l’Iran comme civilisation et comme continuité historique. Cette construction repose toutefois sur une fiction partielle. Car si l’Iran peut revendiquer une profondeur historique exceptionnelle, la continuité politique et stratégique avec les grands empires antiques est fragile Depuis quatre siècles au moins, l’Iran n’a été qu’épisodiquement une puissance structurante. La continuité entre l’Iran achéménide et l’Iran contemporain est moins une réalité historique qu’une reconstruction politique, semblable, toutes proportions gardées, à celle que mobilise l’Égypte moderne lorsqu’elle se réclame des pharaons. En mobilisant Persépolis ou Cyrus, la République islamique ne ressuscite donc pas une continuité réelle. Elle produit un récit destiné à combler un vide, celui laissé par l’érosion du langage révolutionnaire et religieux. Plus le présent est incertain, plus le régime a besoin d’un passé stabilisateur. Plus sa légitimité idéologique s’effrite, plus il cherche à s’adosser à une profondeur historique supposée incontestable. Le paradoxe est saisissant. Le régime qui avait construit sa légitimité contre le nationalisme préislamique du Shah se voit contraint d’en récupérer une partie des codes, non par conversion à une lecture pluraliste de l’histoire iranienne, mais parce qu’il sait que la seule rhétorique islamique ne suffit plus à maintenir l’adhésion. Lire aussi : Le Shah d’Iran : le modernisateur qui creusa lui-même sa tombe Infléchir pour maintenir Sur le fond, il ne s’agit pas d’une transformation idéologique profonde. Le cœur du régime ne change pas. La centralité du chiisme politique, la référence à la révolution de 1979, la matrice anti-occidentale et la logique de légitimité religieuse demeurent intactes. Ce à quoi nous assistons est une adaptation stratégique. Le régime ne remplace pas un récit par un autre : il superpose. Il ajoute une couche nationale à un socle islamique qui s’érode en termes de capacité mobilisatrice. Il ne devient pas nationaliste. Il devient plus national en surface, sans cesser d’être islamiste en profondeur. Cependant, la mémoire est une matière radioactive. À force de mobiliser des références comme Cyrus ou Persépolis, même de manière instrumentale, le régime contribue à les réintroduire dans l’imaginaire politique légitime. Or ces références portent en elles une autre définition possible de la légitimité, moins exclusivement religieuse, plus civilisationnelle, parfois implicitement concurrente. À court terme, cette stratégie stabilise. À plus long terme, elle peut fissurer. En élargissant son récit pour survivre à la crise ouverte par la guerre de juin 2025, la République islamique introduit en son sein des éléments qui échappent partiellement à son contrôle. Plus elle parle au nom de Persépolis, plus elle ouvre la possibilité qu’un jour, ce second langage prenne le pas sur le premier. Le projet khomeiniste reposait sur une idée forte : l’islam révolutionnaire, et plus précisément le chiisme politique, devait fournir à lui seul l’ensemble des ressources de légitimité et de mobilisation. Il s’était même construit contre le nationalisme, en dénonçant le Shah et son culte du passé préislamique. Or ce langage ne suffit plus. S’il suffisait, le régime n’aurait pas besoin d’aller chercher Cyrus. Le simple fait qu’il le fasse constitue déjà un signal. C’est un aveu d’échec. L’idéologie ne disparaît pas, mais elle ne remplit plus entièrement son rôle mobilisateur. Elle doit être complétée, élargie. Et dans l’histoire des régimes idéologiques, ce moment est toujours significatif : c’est celui où la doctrine cesse d’être autosuffisante. Quand un pouvoir commence à emprunter des registres qu’il avait historiquement rejetés, ce n’est jamais par choix pur, c’est parce que quelque chose, dans son dispositif initial, ne suffit plus à tenir la société. Lire aussi : Iran : quel futur pour la crise islamiste ?
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