● Revue Conflits
📅 27/05/2026 à 02:45
Les Houthis, fer de lance de l'Iran dans la guerre pour le Yémen
Géopolitique
👤 Helena Voulkovski
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Le mouvement Ansarallah contrôle depuis dix ans une large portion du Yémen, défiant une coalition régionale et projetant sa puissance jusqu’aux voies maritimes mondiales. Retour sur une rébellion devenue un acteur incontournable du Grand Moyen-Orient. Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ? Tout commence dans le nord du Yémen, dans la province montagneuse de Saada, à la frontière de l’Arabie saoudite. C’est là que Hussein Badr al-Din al-Houthi fonde, au tournant des années 2000, un mouvement de revivification de l’islam zaïdite, branche du chiisme minoritaire au sein de l’islam, mais historiquement enracinée dans les hauts plateaux yéménites. Le mouvement, d’abord culturel et religieux, se radicalise rapidement sous l’effet conjugué du sentiment de marginalisation économique des populations du nord et de la répression du gouvernement de Sanaa. Hussein al-Houthi est tué en 2004 par les forces du président Ali Abdallah Saleh lors de la première des six guerres qui opposent le mouvement au pouvoir central entre 2004 et 2010. Loin d’éteindre la rébellion, sa mort en fait un martyr, et la direction passe à son frère Abdul-Malik al-Houthi, qui dirige encore aujourd’hui le mouvement. Le véritable tournant intervient en 2011, lorsque le Printemps arabe déstabilise le régime Saleh. Les Houthis, rebaptisés Ansarallah, « les Partisans de Dieu », profitent du vide politique pour étendre leur influence bien au-delà de Saada. En 2014, après avoir conclu une alliance de circonstance aussi improbable que révélatrice avec leur ancien ennemi Saleh, ils entrent dans Sanaa sans véritable résistance et prennent le contrôle de la capitale. Le président Abd Rabbuh Mansur Hadi fuit vers Aden, puis part en exil à Riyad. Le Yémen bascule dans une guerre civile qui n’a toujours pas trouvé de résolution durable. Lire aussi : Vidéo – Yémen : la guerre des Houthis. Entretien avec un cadre d’Ansar Allah L’Iran, parrain discret et stratège La relation entre les Houthis et Téhéran est souvent présentée à tort comme celle d’une simple marionnette et de son manipulateur. La réalité est plus complexe, mais l’implication iranienne est indéniable et croissante. Si les origines du mouvement sont authentiquement yéménites, l’Iran a progressivement investi Ansarallah comme un maillon essentiel de ce qu’il nomme lui-même l’« Axe de la Résistance », cet arc de forces pro-iraniennes qui s’étend du Liban, avec le Hezbollah, à l’Irak, à la Syrie et au Yémen. Le soutien de Téhéran se manifeste d’abord par des livraisons d’armes massives, acheminées clandestinement par voie maritime en dépit d’un embargo onusien Missiles balistiques, drones de combat, technologies de guerre électronique : l’arsenal houthi s’est considérablement sophistiqué au fil des années, au point de frapper régulièrement le territoire saoudien et, depuis 2023, des navires en mer Rouge. Des Gardiens de la Révolution iraniens assurent une formation militaire et un transfert de savoir-faire, notamment dans le domaine des missiles et des drones Shahed, dont une version yéménite est aujourd’hui produite localement. L’Iran fournit également un soutien financier et diplomatique, couvrant les Houthis dans les enceintes internationales. Cette alliance répond à une logique géopolitique claire pour Téhéran : en tenant en échec l’Arabie saoudite au Yémen, l’Iran ouvre un deuxième front sur le flanc sud de son rival régional, oblige Riyad à mobiliser des ressources militaires et financières considérables, et dispose d’un levier de pression permanent sur les routes maritimes du détroit de Bab-el-Mandeb. La coalition arabe : l’engrenage saoudien C’est en mars 2015 que l’Arabie saoudite décide d’intervenir militairement au Yémen, à la tête d’une coalition de pays arabes sunnites. L’opération, baptisée « Tempête décisive » puis « Restaurer l’espoir », est présentée par Riyad comme une réponse à l’appel du gouvernement légitime d’Hadi et comme une nécessité stratégique : laisser les Houthis, bras armé de l’Iran, s’installer à sa frontière sud serait inacceptable. La coalition engage une campagne aérienne intensive, un blocus naval et un soutien aux forces gouvernementales au sol. Dix ans plus tard, le bilan de l’intervention saoudienne est négatif. Malgré des dizaines de milliers de frappes aériennes, les Houthis n’ont pas été défaits. Ils contrôlent toujours Sanaa, Al-Hodeïda, le principal port du pays, et l’essentiel du nord et de l’ouest yéménites. La coalition a en revanche été tenue responsable de frappes ayant causé d’importants dommages civils, alimentant les critiques internationales. En 2019, les Houthis démontrent leur capacité de nuisance en frappant directement les installations pétrolières d’Abqaïq et de Khurais, en Arabie saoudite, une attaque revendiquée conjointement avec des milices irakiennes pro-iraniennes, qui secoue les marchés mondiaux. Face à l’enlisement, Riyad a engagé depuis 2023 des pourparlers avec Téhéran et des discussions indirectes avec les Houthis, cherchant une sortie de crise qui préserve l’essentiel de ses intérêts. Lire aussi : Yémen : la victoire des Houthis et la défaite de l’Arabie Saoudite Les Émirats, une stratégie à part Les Émirats arabes unis, membres fondateurs de la coalition, ont très tôt suivi une logique propre au sein de l’alliance. Moins préoccupés par la frontière terrestre avec le Yémen, contrairement à Riyad, ils ont concentré leurs efforts sur le sud du pays et les côtes, zones d’importance stratégique pour leurs intérêts maritimes et commerciaux. Abu Dhabi a financé, formé et armé le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste qui aspire à restaurer l’indépendance du Yémen du Sud, dissous lors de l’unification de 1990. La zone d’influence du CTS constitue aujourd’hui un État dans l’État, gérant ses propres forces de sécurité et ses administrations. Cette politique a créé de profondes tensions avec le gouvernement d’Hadi soutenu par Riyad, les deux alliés se retrouvant parfois en opposition directe sur le terrain En 2019, les forces du CTS et les troupes gouvernementales se sont affrontées à Aden. Les Émirats ont progressivement réduit leur présence militaire directe à partir de 2019, tout en maintenant leur influence via le CTS et en sécurisant des points d’appui stratégiques sur la côte yéménite et dans le golfe d’Aden, dans le cadre d’une vision plus large de contrôle des routes maritimes de l’océan Indien. La mer Rouge, nouveau théâtre de guerre globale Depuis octobre 2023 et le déclenchement de la guerre à Gaza, les Houthis ont ouvert un nouveau front spectaculaire en s’attaquant aux navires commerciaux en mer Rouge, au nom de la solidarité avec les Palestiniens. Le mouvement a revendiqué des dizaines d’attaques contre des porte-conteneurs, des pétroliers et des navires militaires, utilisant missiles balistiques, missiles de croisière et drones maritimes ou aériens. Le détroit de Bab-el-Mandeb, par lequel transitent environ 15 % du commerce maritime mondial et 8 % du pétrole transporté par voie de mer, est devenu une zone de danger. Les conséquences économiques ont été immédiates : la plupart des grands armateurs ont dérouté leurs navires via le cap de Bonne-Espérance, allongeant les routes de dix à quatorze jours et renchérissant considérablement les coûts du fret. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont répondu en lançant l’opération Prosperity Guardian, puis en frappant des infrastructures militaires houthies au Yémen. Ces frappes, si elles ont dégradé certaines capacités, n’ont pas mis fin aux attaques. Sous la présidence Trump, les bombardements américains ont pris une ampleur nouvelle au printemps 2025, ciblant des positions houthies en profondeur, sans résultat décisif sur la capacité opérationnelle du mouvement. Les Houthis ont ainsi réussi, au prix d’une stratégie asymétrique et d’une prise de risque assumée, à se projeter sur la scène mondiale et à peser sur l’économie internationale depuis un pays parmi les plus pauvres de la planète. Cette démonstration de force, qui sert autant les intérêts iraniens que leur propre légitimité interne, illustre la transformation d’Ansarallah : d’une rébellion tribale des montagnes du nord-Yémen en acteur armé non étatique capable de perturber les équilibres régionaux et mondiaux. Lire aussi : Haute tension en mer Rouge : les Houthis et l’Iran montrent leur solidarité
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