● Silicon.fr Télécom 📅 21/05/2026 à 14:52

Nvidia, architecte et financier de l'écosystème IA

📡 Télécom & Opérateurs 👤 Philippe Leroy
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On connait Nvidia comme l’architecte l’écosystème IA. On pointe désormais son rôle de financier majeur du secteur. Nvidia a engagé près de 90 milliards $ en opérations financières et partenariats sur les seize derniers mois. Ces engagements couvrent plus de 145 entreprises, des développeurs de modèles d’IA aux fournisseurs de cloud, en passant par les acteurs de l’infrastructure. Comme le résume lapidairement un banquier de la Silicon Valley cité dans le Financial Times : « Ils financent tout le monde. » Lire aussi : Jensen Huang défend sa vision de la "token économie" La particularité de la stratégie Nvidia tient à sa forme hybride. Si le groupe dispose d’un bras venture capital baptisé NVentures, c’est la division business development qui a mené l’essentiel des deals. Ses investissements accompagnent d’ailleurs fréquemment des partenariats commerciaux plus larges. Le mécanisme est systématique : Nvidia prend une participation au capital d’une entreprise en échange d’une intégration technique à son propre écosystème. C’est ainsi que la startup SiFive a vu Nvidia entrer à son capital après avoir accepté de rendre ses designs de puces compatibles avec NVLink, la technologie d’interconnexion propriétaire de Nvidia. Un accord similaire a été conclu avec Marvell, le concepteur de puces derrière les accélérateurs IA Trainium d'Amazon. Nvidia y a investi 2 milliards $ en mars, assorti d'un partenariat visant à rendre les futures puces personnalisées de Marvell compatibles avec NVLink. Des investissements couplés à des partenariats commerciaux Sur le terrain, les négociations se déroulent souvent en deux sessions parallèles. Les équipes techniques de Nvidia discutent avec les entreprises, tandis que les équipes "business development" arrivent « avec des chèques ». La stratégie s'étend aux nouveaux fournisseurs d'infrastructure cloud, que Nvidia a contribué à faire émerger pour contrebalancer la montée en puissance des grands hyperscalers qui sont à la fois ses plus gros clients et ses rivaux potentiels sur le marché des puces. L'accord conclu ce mois-ci avec le groupe neocloud Iren illustre jusqu'où peut aller cette imbrication des rôles. Nvidia s'est engagé à dépenser 3,4 milliards $ sur cinq ans pour louer sa capacité GPU, tout en investissant jusqu'à 2,1 milliards dans la société. Nvidia se retrouve ainsi simultanément client, fournisseur et actionnaire. Lire aussi : Nvidia prépare son retour dans les PC grand public Au-delà du capital, Nvidia cherche à ancrer son emprise sur la couche logicielle. Les entreprises, dans lesquelles elle investit, sont régulièrement encouragées à adopter ses modèles Nemotron. Jensen Huang espère ainsi répliquer le succès du développement de l’écosystème CUDA qui constitue le standard de facto pour l’IA en entreprise. Dans les cercles du capital-risque, le message est désormais bien compris : « Si vous construisez sur l'écosystème Nvidia, vous pouvez lever des fonds auprès de Jensen. » Au-delà de ses prises de participations, Nvidia a également engagé 95 milliards $ pour sécuriser ses approvisionnements en composants et ses capacités de fabrication. Parmi les derniers accords en date figurent deux investissements de 2 milliards $ dans les groupes de photonique Coherent et Lumentum, ainsi que 3,2 milliards $ en bons de souscription d'actions Corning, fabricant de la fibre optique utilisée dans les centres de données haute performance. Des risques qui s'accumulent Cette frénésie capitalistique n'est pas sans contreparties. Les dépenses liées aux transactions ont absorbé environ 40 % du flux de trésorerie opérationnel de Nvidia lors de son dernier exercice fiscal. Un ratio très élevé comparé aux 6 % d'Alphabet, pourtant réputé pour être le plus grand investisseur en startups de la Tech. Sur le plan réglementaire, des autorités de concurrence aux États-Unis, dans l'Union européenne et au Royaume-Uni ont adressé à Nvidia de larges demandes d'informations portant sur ses investissements, partenariats et accords avec des entreprises développant des modèles fondamentaux. Nvidia, de son côté, assure que sa stratégie « accélère et diversifie l'innovation » et que ses investissements ne sont « pas conditionnés à l'exclusivité ». Mais pour beaucoup d'observateurs, la réalité est plus nuancée. En finançant simultanément fournisseurs, clients et concurrents potentiels, Jensen Huang est en train de tisser une toile dont Nvidia occupera, quoi qu'il arrive, le centre.
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