● Journal du Net 📅 19/05/2026 à 19:51

La France finance des usines neuves, mais laisse fermer celles qui marchent

Tech & Innovation 👤 Alexandre Dufour
🏷️ Tags : réseau
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null La France parle beaucoup de réindustrialisation. Elle finance des gigafactories, soutient les relocalisations, déploie France 2030 et multiplie les plans sectoriels. C’est nécessaire. Mais un angle mort demeure : que faisons-nous des entreprises qui existent déjà, qui fonctionnent, qui emploient, qui produisent, mais qui risquent de disparaître faute de repreneur ? Dans les dix prochaines années, près de 500 000 dirigeants de PME et TPE atteindront l’âge de la retraite. Plus de 3 millions d’emplois sont concernés. Au rythme actuel, seulement 130 000 TPE-PME seraient effectivement transmises dans les cinq prochaines années. Entre 20 et 30 % des cessations d’activité liées au départ à la retraite se feraient en l’absence de repreneur. Ce n’est pas seulement un problème patrimonial. C’est un sujet industriel, territorial et stratégique. Quand une PME viable ferme faute de repreneur, la France ne perd pas seulement une ligne dans un registre du commerce. Elle perd des emplois, des savoir-faire, des relations clients, des certifications, des fournisseurs, des sous-traitants, parfois un maillon entier d’une chaîne de valeur locale. Un atelier de mécanique de précision, une entreprise artisanale de production ou un sous-traitant industriel ne se recréent pas en deux ans par décret ou par subvention. C’est là tout le paradoxe français : nous investissons dans de nouveaux outils productifs, mais nous laissons parfois disparaître ceux dont nous disposons déjà. Réindustrialiser un pays sans traiter la transmission, c’est vouloir remplir une baignoire en oubliant de boucher la bonde. Brillant, vraiment. Le problème n’est pas seulement fiscal La transmission d’entreprise est souvent réduite au pacte Dutreil. Cet outil reste utile : il permet de sécuriser certaines transmissions familiales et d’éviter que des héritiers soient contraints de vendre une entreprise pour payer les droits de mutation. Mais le pacte Dutreil ne répond qu’à une partie du problème. Il traite d’abord la continuité familiale du capital. Or la vague qui arrive concerne aussi des PME sans successeur familial, des entreprises situées dans des territoires où les repreneurs sont rares, des dirigeants qui n’ont pas préparé leur succession, et des repreneurs externes qui peinent à financer une acquisition. Il faut donc distinguer plusieurs cas : transmission familiale patrimoniale, transmission familiale opérationnelle, reprise externe individuelle, reprise par les salariés, croissance externe. Chacun appelle des outils différents. Un même dispositif fiscal ne peut pas tout résoudre. Le vrai sujet : organiser un marché aujourd’hui trop invisible Les blocages sont connus. D’abord, la valorisation. Le cédant valorise souvent trente ans de travail, son réseau, sa réputation, ses clients. Le repreneur, lui, raisonne en capacité de remboursement. Entre les deux, l’écart est souvent brutal. Ensuite, le financement. Une reprise suppose d’assembler plusieurs briques : apport personnel, dette bancaire, garantie Bpifrance, crédit vendeur, aides publiques, parfois dette mezzanine. Ce savoir-faire reste trop peu enseigné et trop peu accessible aux primo-repreneurs. Troisième obstacle : l’information. Beaucoup d’entreprises à céder ne sont jamais publiées sur une plateforme. Elles circulent via experts-comptables, banquiers, notaires, réseaux professionnels. Résultat : le marché reste opaque, fragmenté, souvent réservé aux initiés. Enfin, la culture. On célèbre encore beaucoup plus le créateur de start-up que le repreneur d’une PME industrielle de 20 salariés. Pourtant, reprendre une entreprise viable, préserver des emplois et faire grandir un outil existant est aussi un acte entrepreneurial. La France doit passer de la sensibilisation à une stratégie Le plan Objectif Reprises présenté en avril 2026 marque un progrès réel. Il reconnaît enfin que la transmission d’entreprise est un sujet économique national. La sensibilisation des dirigeants dès 55 ans, la modernisation des outils de mise en relation et la valorisation de la reprise vont dans le bon sens. Mais une campagne de sensibilisation ne suffit pas à faire une politique industrielle. La France a besoin d’un véritable pilotage national de la transmission. Cela suppose d’abord de mesurer le risque. C’est le rôle que pourrait jouer un Indice National de Continuité Productive : un outil annuel permettant de cartographier les risques de non-transmission par région, secteur, taille d’entreprise et zone d’emploi. L’Allemagne dispose déjà d’un outil de suivi annuel. Le Japon a construit depuis plus d’une décennie des centres publics dédiés à la succession des PME, présents dans chaque préfecture. La France dispose des acteurs nécessaires : INSEE, Bpifrance, DGE, CCI, régions, France Stratégie. Il lui manque surtout la décision de coordonner l’ensemble. Créer un Crédit d’Impôt Continuité Productive Il faut aussi traiter le financement de la reprise externe. La France dispose d’un outil fiscal puissant pour la transmission familiale : le pacte Dutreil. Elle pourrait créer un outil symétrique pour les primo-repreneurs externes : un Crédit d’Impôt Continuité Productive. Le principe serait simple : soutenir fiscalement les personnes physiques qui reprennent une PME viable, extérieure à leur famille, en échange d’un engagement de maintien de l’activité et de l’emploi sur plusieurs années. Ce dispositif ne devrait pas s’ajouter aveuglément à la dépense publique. Il pourrait être financé par un redéploiement partiel du pacte Dutreil, aujourd’hui très coûteux et fortement concentré sur les transmissions les plus patrimoniales. L’objectif n’est pas d’opposer transmission familiale et reprise externe. Il est de reconnaître que les deux relèvent de logiques différentes et méritent des outils adaptés. Le pacte Dutreil garde l’entreprise dans la famille. Le Crédit d’Impôt Continuité Productive la garderait dans le pays. Consolider avant de reconstruire Une politique industrielle sérieuse ne peut pas seulement financer le futur. Elle doit aussi préserver ce qui fonctionne déjà. La transmission d’entreprise n’est pas un sujet technique pour notaires, fiscalistes et experts-comptables. C’est un enjeu de souveraineté productive, d’emploi local, de continuité des savoir-faire et d’aménagement du territoire. La prochaine décennie sera décisive. Si la France ne structure pas rapidement une politique de transmission, elle risque de perdre silencieusement des milliers d’entreprises viables, pendant qu’elle dépense des milliards pour reconstruire ailleurs ce qu’elle n’aura pas su préserver ici. Une entreprise transmise, c’est une usine sauvée. Une entreprise perdue, c’est dix ans de capital détruit. Article complet à lire sur l'Institut Sapiens : https://www.institutsapiens.fr/observatoire/la-vague-de-transmission-des-pme-francaises-2025-2035/
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