● Journal du Net 📅 12/05/2026 à 13:24

Le coût du travail, accélérateur silencieux de la destruction d'emplois par l'IA

Géopolitique 👤 Martin Pavanello
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L'IA menace surtout les emplois intermédiaires. En France, le coût élevé du travail accélère le remplacement de certains postes par des outils d'IA moins chers. On nous répète que l'intelligence artificielle menace d'abord les stagiaires. Qu'elle grignote les tâches subalternes, les missions répétitives, le bas de l'échelle. C'est faux. La vraie cible de l'IA, ce sont les emplois intermédiaires. Et plus le coût du travail est élevé, plus cette cible devient attractive. Le raisonnement économique est implacable. En France, un cadre avec quatre-cinq ans d'expérience coûte à son employeur environ 10 000 euros mensuels, charges comprises. Les cotisations sociales patronales représentent 44,3 % de la masse salariale brute selon Ayming. Face à ce montant, un abonnement ChatGPT Team à 25 dollars par mois apparaît dérisoire. Le calcul devient vite évident : un stagiaire équipé d'IA peut-il accomplir ce que faisait hier un junior expérimenté ? Cette question, les entreprises se la posent chaque jour. Et la réponse, de plus en plus souvent, est oui. Le paradoxe indien L'Inde offre un contre-exemple éclairant. Premier marché d'OpenAI hors États-Unis, le pays compte 850 millions d'internautes et affiche une croissance de téléchargements de ChatGPT de 587 % en un an. Pourtant, les entreprises indiennes hésitent à investir dans l'IA pour leurs collaborateurs. La raison ? Un salaire mensuel moyen de 21 000 roupies, soit environ 230 euros. Quand la main-d'œuvre coûte si peu, pourquoi dépenser pour la rendre plus productive ? OpenAI l'a bien compris : en août 2025, l'entreprise a lancé ChatGPT Go en Inde à 399 roupies mensuelles, soit moins de 5 dollars, contre 20 dollars pour l'abonnement Plus standard. Le marché indien adopte l'IA, mais à titre individuel, pas encore comme levier de transformation des organisations. Ce paradoxe révèle une vérité économique que nos dirigeants refusent de voir : l'IA ne détruit pas les emplois de manière uniforme. Elle frappe là où le retour sur investissement est maximal, c'est-à-dire là où le travail coûte cher. La France en première ligne Les données confirment cette intuition. Selon Goldman Sachs, les pays à infrastructure informatique avancée et coût du travail élevé, comme l'Allemagne, le Japon et les États-Unis, subissent les déplacements d'emplois les plus agressifs liés à l'automatisation. Le Royaume-Uni a vu 11 % de ses emplois à temps plein affectés par l'IA en 2024. Aux États-Unis, 1,9 million de postes ont été touchés début 2025. La France cumule les vulnérabilités. Un coût horaire du travail de 38,4 euros, parmi les plus élevés de l'Union européenne. Des charges sociales qui alourdissent chaque embauche. Et, cerise amère sur le gâteau, des compétences en déclin. Le classement PISA 2024 place la France 23e en mathématiques, 28e en lecture, 26e en sciences. Depuis 2018, le pays a perdu 21 points en mathématiques, la chute la plus importante jamais enregistrée. Nous formons une main-d'œuvre qui coûte cher et dont les compétences s'érodent. C'est le terreau parfait pour une substitution massive par l'IA. L'angle mort politique Notre classe politique se gargarise de la qualité de l'écosystème IA français. On célèbre Mistral, on vante les investissements dans les modèles de langage, on inaugure des centres de données. Mais ce n'est pas de ce côté que se joue la bataille. Le vrai enjeu n'est pas de savoir si la France produit de bons modèles d'IA. Il est de savoir comment nos entreprises vont utiliser cette technologie. Et la réponse, dans un pays où le travail est si coûteux, est prévisible : si nous ne faisons rien et attendons, elles l'utiliseront pour remplacer, pas pour augmenter. Le temps presse Chaque jour qui passe sans réforme structurelle du marché du travail aggrave le diagnostic. Les emplois intermédiaires français, ceux de trois à sept ans d'expérience, sont dans le viseur. Analystes, juristes juniors, développeurs, consultants : tous ces profils dont le coût dépasse largement la valeur que perçoit l'employeur face aux alternatives technologiques. Un retournement brutal est possible. Si les entreprises arbitrent massivement en faveur de l'IA au détriment de l'emploi, l'impact sur la consommation et la croissance sera violent. Le World Economic Forum estime que 85 millions d'emplois pourraient être déplacés mondialement par l'IA et l'automatisation d'ici fin 2025. La France, avec son cocktail toxique de coût élevé et de compétences déclinantes, risque de subir une part disproportionnée de ce choc. Les signaux sont là, les mécanismes économiques sont connus, les alternatives existent. D'autres pays ont choisi des marchés du travail plus souples, des charges moins écrasantes, une formation plus exigeante. Ils absorberont la révolution IA différemment, peut-être même en créeront-ils des emplois là où nous n'en détruirons. La question n'est plus de savoir si l'IA va transformer l'emploi français. Elle est de savoir si nous aurons le courage d'adapter nos structures avant que cette transformation ne devienne une destruction.
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