● Revue Conflits 📅 12/05/2026 à 04:15

Géopolitique de l'Eurovision. La bande-son de la construction européenne

Géopolitique 👤 Isabelle Kortian
Illustration
Né en 1956 dans le contexte de la reconstruction d’après-guerre, le concours de l’Eurovision — 166 millions de téléspectateurs en 2025, 6,5 milliards de vues sur TikTok pour la finale 2024 — est devenu une véritable arène géopolitique et un puissant instrument de soft power européen. Loin d’être un espace sans frontières, l’Eurovision est une scène où s’expriment votes de blocs, exclusions diplomatiques, stratégies linguistiques et rivalités identitaires — la Russie en a été exclue en 2022 — que la neutralité affichée du spectacle permet de déployer sous couvert de divertissement festif. En trois minutes de chanson, chaque pays lance une projection de soi, un exercice de nation branding qui offre aux micro-États et petits pays une visibilité exceptionnelle, faisant de l’Eurovision un laboratoire démocratique où la délibération collective demeure le principe fondamental face aux algorithmes et aux profits de l’industrie privée. Cyrille Bret, Florent Parmentier, Géopolitique de l’Eurovision. La bande-son de la construction européenne, Bréal by Studyrama, 160 pages, 13,90 €. Dans Géopolitique de l’Eurovision, Cyrille Bret et Florent Parmentier nous expliquent comment ce divertissement populaire musical, où les refrains pop, le strass et les paillettes triomphent dans une ambiance kitsch et survoltée, est devenu une véritable arène géopolitique et la bande-son des transformations de l’Europe contemporaine. Dans cet ouvrage fort stimulant, Cyrille Bret et Florent Parmentier, spécialistes tous deux des dynamiques européennes, analysent la dimension géopolitique du concours de l’Eurovision qui fête, en 2026, ses 70 ans. Loin de se ringardiser avec le temps ou de tomber en désuétude, la finale, qui a lieu chaque année en mai, a été regardée par 166 millions de téléspectateurs en 2025, avec des votes provenant de 146 pays et une part d’audience de 60,4% chez les jeunes de 15 à 24 ans. La finale de 2024 a enregistré quant à elle 6,5 milliards de vues sur TikTok. C’est incontestablement le plus grand événement musical live au monde. Lancé en 1956 par l’Union européenne de Radiodiffusion (UER), une association de droit suisse créée un an après le Conseil de l’Europe, né en mai 1949, le concours de l’Eurovision n’a pas vocation à se limiter aux seuls pays engagés dans la construction d’un marché commun européen (CECA, CEE, CE, UE) S’il est restreint dans un premier temps à l’Europe occidentale, à l’exception notable de la Yougoslavie de Tito, qui rejoint l’Eurovision en 1961, il s’élargit à Israël en 1973, puis s’ouvre à l’Europe de l’Est et aux Balkans, après la chute du mur de Berlin en 1989 ainsi qu’à plusieurs États redevenus indépendants au lendemain de l’implosion de l’Union soviétique en 1991, dont la Russie. Né dans un contexte de reconstruction, de plan Marshall, de volonté de paix sur le continent européen et de guerre froide, l’Eurovision intègre l’Europe de l’Est dans un contexte d’après-guerre froide ainsi que la Russie — au moins jusqu’en 2022, date où elle est exclue à la suite de son agression contre l’Ukraine — pour ressembler à une maison commune européenne. Dans une logique d’élargissement, l’Eurovision accueille les États du Sud Caucase dans le cadre de la mise en place de partenariats ou politiques de voisinage. Lire aussi : Soft power : attraction et manipulation L’Eurovision nous rappelle la force des symboles dans les relations internationales. La participation actuelle des pays à l’Eurovision se veut comme un signe de ralliement ou une appartenance à une ère culturelle, expression d’une identité culturelle européenne, démocratisée, et non plus réservée à des élites, accessible au plus grand nombre sous la forme d’un divertissement populaire. Sa vocation paneuropéenne se veut démocratique, pluraliste, inclusive. Par extension, l’Eurovision fédère un ensemble de nations partageant un système de valeurs — comme en témoigne la participation de l’Australie depuis 2015 — ou visant l’appartenance à ce même système de valeurs partagé. Malgré quelques tentatives pour le concurrencer dans d’autres parties du globe, le concours de l’Eurovision est sans équivalent au monde. En être ou pas, n’est pas indifférent, s’en retirer, être boycotté ou exclu, non plus. L’Eurovision est un spectacle des yeux et des oreilles, un espace symbolique et de communication, où on s’expose, on ne cesse d’envoyer des messages simples, complexes, subliminaux, non pas en se cachant derrière le strass, la pop et les paillettes, mais en les assumant pleinement, jouant de la porosité entre l’art et l’artifice. En cela, c’est une scène géopolitique dont le style kitsch ouvertement revendiqué assure la pérennité. Car, l’Eurovision ne constitue pas un espace sans frontières, mais un espace où les frontières sont « esthétiques, linguistiques, affectives et politiques », « une géographie sensible du continent », précisent Cyrille Bret et Florent Parmentier. Sa neutralité, inscrite dans son règlement, est formellement assurée en grande partie par son aspect cérémonial, avant l’événement où les textes des chansons font l’objet d’un examen et peuvent être retoqués, durant son déroulé spectaculaire dont la finale constitue l’apothéose, sans oublier les sanctions pouvant, le cas échéant concerner la prestation d’un pays sur scène, des votes douteux ou des commentaires « non amicaux » visant à discréditer un participant. Loin d’empêcher les votes de blocs, les exclusions diplomatiques, le boycott, les stratégies linguistiques ou les rivalités identitaires, la neutralité affichée du spectacle permet « le déploiement de logiques de soft power et de tensions géopolitiques qui redessinent les rapports de puissance en Europe et au-delà ». La création artistique dans tous ses états, toute sa virtuosité ou tous ses excès, à grand renfort de technicité, permet d’aseptiser les rivalités, les conflits, les tensions, dont l’Eurovision est la caisse de résonance. Les facteurs de divisions sont tempérés par des facteurs de rapprochement par affinités et sensibilités, par le climat festif et l’esthétisation de la représentation. L’Eurovision est ainsi un lieu privilégié d’observation de la géopolitique des émotions depuis lequel s’expérimente une forme de gouvernance culturelle. Cet effet « mainstream » constaté à la fois sur le plan musical et sur la façon dont l’Europe culturelle se met en scène dans ce grand spectacle annuel résulte de la tension entre diversité contenue et uniformisation à l’œuvre. Les pays qui concourent participent à la fabrication de ce mainstream. Ils ont également la possibilité de le nuancer ou de le contester. Dans la pratique chaque pays participant dispose de trois minutes, le temps d’une chanson pour frapper l’imaginaire des spectateurs. Trois minutes durant lesquelles un pays, quelle que soit sa taille, lance sur scène une projection de soi À cet égard, l’Eurovision offre une visibilité exceptionnelle dont bénéficient, en particulier les micro-États et les petits États qui ont une opportunité unique à saisir pour se faire connaître, susciter l’empathie ou l’adhésion des publics variés. C’est encore plus vrai pour le pays hôte de l’événement, qui organise le concours chez lui l’année suivant sa victoire à la finale de l’Eurovision, avec toutes les retombées économiques et le gain d’attractivité que cela représente pour la ville et le pays d’accueil. Comme le soulignent les auteurs de Géopolitique de l’Eurovision, « les États sont des acteurs indirects, mais évidents de l’Eurovision, puisque ce sont eux qui concourent via leurs groupes audiovisuels publics et le financement des infrastructures ». La diplomatie culturelle d’un État dispose là d’un puissant levier dans cette compétition internationale à vocation européenne, en produisant sa propre marque nationale (nation branding). « Ce concept [de nation branding] vise à répondre à plusieurs questions fondamentales : comment un pays souhaite-t-il être perçu à l’étranger ? Quels stéréotypes veut-il déconstruire, assumer ou renforcer ? Quels récits identitaires peut-il mobiliser pour se distinguer dans un monde saturé d’images et de discours ? ». Toutes ces questions entrent potentiellement en ligne de compte dans les cartes postales et autres clips promotionnels, dans le choix de la chanson, de son texte, de son titre, sa langue (au choix, nationale, parfois dans une variante dialectale, ou l’anglais) et dans le choix de son interprète, sa tenue vestimentaire, la mise en scène, l’orchestration, etc. Par ailleurs, la visibilité exceptionnelle offerte par l’Eurovision a servi de tremplin à la carrière internationale de nombreux artistes. Ce fut le cas de France Gall, de Céline Dion, du groupe ABBA, du groupe moldave Zdob şi Zdub & Advahov Brothers, mais l’Eurovision a également assuré le succès planétaire de la chanson « Snap » de la chanteuse arménienne Rosa Linn, bien qu’elle n’ait pas remporté la première place lorsqu’elle a concouru. Lire aussi : Russie : un soft power négatif ? L’Eurovision peut-il rester encore longtemps « le premier évènement musical au monde », à l’ère de la révolution numérique, et résister à la concurrence internationale publique (celle de la Russie avec Intervision, celle du concours chinois) et privée ? Dans un monde de plus en plus fragmenté, peut-il conserver son pouvoir fédérateur ? On constate tout d’abord un rajeunissement certain du public, qui ne se limite pas à l’audience de l’Eurovision Junior. La prise en compte du défi numérique et la présence de l’Eurovision sur les réseaux sociaux y ont contribué. En outre, la création de groupes de fans fidèles marque l’évolution de la posture des spectateurs qui s’impliquent désormais directement, de façon horizontale et transnationale, en développant des logiques de réseau et d’interconnexion, qui font vivre l’Eurovision tout au long de l’année. Le vote du public représente 50% de la note attribuée à chaque pays, à côté de celle des jurys professionnels, et renforce l’esprit compétitif et ludique de l’Eurovision. Mais lorsque les fans deviennent des militants actifs sur les réseaux, ils amplifient des fractures géopolitiques, des sensibilités nationales, régionales, communautaires, etc., ou autres, parfois de plus en plus exacerbées, virulentes, clivantes, sans toutefois, du moins jusqu’à présent, faire imploser l’Eurovision. Israël, ici comme ailleurs, au-delà des émotions, cristallise les passions de haine et ressentiment. Parmi les évolutions récentes et durables de l’Eurovision, on notera que le concours est devenu à partir de la fin du XXe siècle « un espace de refuge pour les minorités sexuelles » Perçue par certains publics comme une « scène queer », cette évolution notable reflète celle des mentalités et des cadres juridiques au sein de l’Europe (CE, traité d’Amsterdam, 1999), mais tranche avec le silence de l’Eurovision sur les grandes causes du siècle dernier et son peu d’appétence pour la « chanson engagée » jugée incompatible avec le divertissement, comme le remarquent à juste titre les auteurs de Géopolitique de l’Eurovision. Le concours est en effet demeuré sourd face aux grands mouvements sociaux et politiques qui ont traversé l’Europe occidentale : Mai-68, l’opposition à la guerre du Vietnam, les luttes anticoloniales, l’émancipation féminine. En conclusion, Cyrille Bret et Florent Parmentier nous sensibilisent au fait que l’Eurovision reste un laboratoire démocratique où « la délibération collective » demeure le principe fondamental, face aux algorithmes et profits de l’industrie privée. « Le public vote, les nations dialoguent et les différences cohabitent dans un cadre ritualisé… Face à la fragmentation géopolitique et à la polarisation politique, il demeure l’un des rares lieux où la diversité ne mène pas à la séparation, mais à un spectacle partagé. Et c’est peut-être là sa vraie victoire. » Une conclusion à méditer en ces temps incertains et précaires où l’Europe peine à faire entendre sa voix sur la scène internationale et où la démocratie est de plus en plus remise en cause de toutes parts ! La lecture de ce livre éclairant les enjeux géopolitiques de l’Eurovision, 70 ans après sa création, pointant notamment le soft power européen et l’importance de la délibération collective dans le fonctionnement démocratique des institutions, certes toujours perfectible, ne laissera personne indifférent à l’édition 2026 du concours, dont l’ordre de passage des délégations a été tiré le 17 mars dernier et la finale aura lieu le 16 mai prochain, à Vienne en Autriche. Lire aussi : Hollywood, fabrique du soft power américain
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