● Revue Conflits
📅 12/05/2026 à 04:30
L'Art en Guerre à la Biennale de Venise
Géopolitique
👤 Aude de Kerros
Créée en 1873, la Biennale de Venise est la première institution mondiale à rassembler les États autour de l’art — une scène de visibilité planétaire qui, depuis les années 1960, est devenue une arène de guerre froide culturelle où le spectaculaire, le scandale et le buzz servent des stratégies d’influence mondiales. En 2026, le jury d’experts démissionne collectivement en réclamant l’exclusion des artistes israéliens et russes au nom des condamnations de la CPI — illustrant comment l’artiste est désormais jugé sur sa nationalité plutôt que sur son talent, devenu selon l’auteure un mercenaire de la guerre hybride. Aude de Kerros pose la question fondamentale : si la définition de l’artiste dans le monde occidental est devenue collectiviste et au service d’un message, peut-on encore créer librement ? N’y a-t-il pas urgence à poser des limites à la servitude politique, financière et mass-médiatique de l’art ? Créée en 1873, elle invite chaque état à venir y montrer l’excellence de son art. La formule est alors une nouveauté : chaque pays crée son pavillon d’exposition et en est propriétaire dans le but de mettre en valeur ses artistes qui l’honorent. Elle est la première institution mondiale à convier les états, autour de l’art. L’idée de rassembler tous les états du monde qui le demandent est reprise, mais autour du politique, un demi-siècle et deux guerres plus tard, par l’ONU, en 1945. La Biennale est une innovation. Ce n’est pas une Académie, ni un Salon mondial, ni une place de marché. La Biennale de Venise est un espace de visibilité planétaire de l’art. Elle exprime une conception moderne de l’art en acceptant l’immense diversité de ses expressions. Elle a des nobles intentions : une reconnaissance de tous les courants et tendances artistiques permettant des échanges entre les peuples proches et lointains, connus ou méconnus. Le filtre n’est pas idéologique, académique, ou financier. En cette fin du XIXe siècle, il existe une confiance en ce que l’art est un langage universel au-delà des mots partageable malgré sa diversité. Venise propose au monde un lieu et une rencontre, au-dessus du politique. Ambition, idéal bien difficile à maintenir car, on le sait, art et politique sont source de contradictions. Venise offre une scène de théâtre à l’art et le rend visible du monde entier La Biennale a connu une histoire animée de multiples crises, instrumentalisations, événements, scandales en particulier à partir des années 60, quand les mass-médias établissent leur hégémonie sur la communication mondiale et deviennent une arme essentielle de la guerre froide culturelle. Les savoir-faire de cette nouvelle guerre ont merveilleusement fonctionné à Venise, bénéficiant de la présence assurée de plusieurs centaines de journalistes qui accourent du monde entier pour la Biennale. En effet, leur stratégie maîtrise la panoplie du spectaculaire, de la création d’illusions, leurres, diabolisations, lynchages, procès, condamnations, exécutions, mais aussi gloire, aura, célébrité, consécrations fulgurantes. Maîtres des images, celles-ci font grâce à eux le tour du monde. Du contenu, du scandale, de l’animation est ainsi créé pour donner du grain à moudre aux plumitifs aux aguets qui seront d’autant plus lus qu’il y aura à raconter un évènement clivant, terrible, plein d’émotion ! Créer du Buzz est un grand art et l’on ne s’étonnera pas que les questions sérieuses n’y sont pas posées, dont qui paye les frais de la mise en scène : Who pays the piper1 ? Le grand public ne perçoit pas la guerre culturelle, ses stratégies, logistiques et financements qui complètent toujours aujourd’hui les guerres militaires, commerciales, financières. Lire aussi : Comment le monde intellectuel et artistique a été mis « sous contrôle » Scandale à la Biennale, édition 2026 Le spectacle a comme toile de fond une guerre mondiale. L’esclandre, drame, infamie est créé par le jury d’experts qui attribue le Prix, moment fort de l’inauguration. Celui-ci proclame bruyamment sa démission collective devant la foule des journalistes. La cause évoquée : La Cour Pénale Internationale a condamné Poutine et Netannyahou, pour crime contre l’Humanité. Il en résulte que les artistes d’Israël et de Russie ne peuvent prétendre à cet honneur. Ils doivent être exclus du palmarès. Pour accompagner le geste, les Femen, Pussy Riot, Rockers masqués, collectif Anga, Palestiniens, défilent protestent et hurlent leur indignation Les unes exhibent leurs poitrines les autres leurs pancartes ! Les princes du monde intellectuel prennent la parole, la presse s’enflamme et entraîne dans l’escalade de la réprobation les responsables politiques de l’Europe qui annoncent la suppression de leur subvention habituelle, le ministère de la Culture s’inquiète. Le scénario habituel ! L’administration de la Biennale qui connaît le rituel2, éteint le feu en reportant la remise du prix à la fin de l’exposition, en novembre. Pas besoin de jury, le public est invité pour une fois à se prononcer. Qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce qu’un intellectuel, à Venise en 2026 ? C’est l’occasion de se poser la question car l’art a changé de définition. Il n’est plus « œuvre singulière, incarnée, dont la forme accomplie porte le sens au-delà des mots ». Si l’on en croit institutions, médias et marché, sa définition est « discours moralisateur, révolutionnaire, engagé, au service de la société ». Ce système crée un clivage entre les bons artistes militants politiques et les méchants artistes maniant le pinceau, non engagés. L’artiste validé par les institutions et le marché n’est pas choisi pour la qualité intrinsèque de son œuvre, son caractère unique. Elle est jugée sur son message. Il vit donc de la rémunération de son service rendu à la « société », c’est-à-dire ses commanditaires, stratèges ou spéculateurs. L’artiste est devenu un mercenaire, soldat d’une guerre hybride mondialisée qui instrumentalise l’art, sa mission : dénoncer, condamner, diaboliser, faire table rase. Cet artiste n’existe pas par lui-même, il n’a pas d’amateurs amoureux de son œuvre, il est l’esclave de son maître, il est son image. Cette nouvelle définition de l’artiste semble être acceptée communément, elle légitime ici la revendication du jury. De fait, depuis le début de la guerre d’Ukraine tout artiste israélien ou russe n’est pas jugé pour son talent mais pour sa nationalité. À tout artiste à tout intellectuel se pose aujourd’hui la question : la définition de l’artiste dans le monde occidental serait-elle collectiviste ? Peut-on créer sans liberté ? Sans suivre un chemin singulier ? N’y a-t-il pas urgence à poser des limites à la servitude politique, financière et mass médiatique de l’artiste ? N’est-ce pas aux artistes précisément d’harmoniser les contraires, à rapprocher les antipodes plutôt que d’être les tourlourous, traineurs de sabre de tous les conflits ! Lire aussi : La guerre des arts au début du XXIe siècle Soyons rassurés cependant, la Biennale de Venise n’est pas en danger, elle est coutumière de ces évènements qui ont le mérite de faire parler d’elle et d’assurer sa notoriété et prospérité ! Venise reste la scène de théâtre magnifique, qui a toujours quelque chose de nouveau à jouer. Beauté et art la sauvent ! La Biennale a aujourd’hui 133 ans et pas une ride. Peut-on en dire autant de l’autre institution mondiale, l’ONU, sa cadette ? Rendez-vous en 2028 en ce si somptueux décor pour la prochaine brillantissime pantalonnade, tartuferie, parade, pasquinade ! Lire aussi : Le conflit de l’Art contemporain Notes Stonor Saunders, Frances, Who pays the Piper, édité aux USA en 1999 et en France chez Albin Michel en 2003. ↩ La Biennale a été interrompue lors des deux guerres mondiales et toutes les guerres qui ont suivi ont eu une forte résonnance et tout particulièrement la guerre du Vietnam. Ce qui se passe aujourd’hui est dans la nature de la Biennale, elle est une caisse de résonnance politique, accueillie par la beauté de la ville et l’art. La conjonction des opposés est sans doute source de fécondité. La contradiction n’a pas réussi à la détruire ! ↩
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