● Journal du Net 📅 11/05/2026 à 17:05

Puces IA : Huawei profite du retrait de Nvidia pour conquérir le marché chinois (mais reste à la traîne)

Géopolitique 👤 Guillaume Renouard
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S'il entend rivaliser à armes égales avec le géant américain, Huawei souffre de son incapacité à accéder au meilleur de la technologie d'ASML et de TSMC. Profitant du vide laissé par Nvidia sur les puces d’IA, Huawei se lance à la conquête du marché chinois. Une guerre éclaire qui lui permet de progresser rapidement : ses ventes devraient augmenter de 60% cette année, principalement tractées par les grandes entreprises chinoises qui cherchent des alternatives domestiques à Nvidia. L’entreprise chinoise prévoit que le chiffre d’affaires dégagé par ses puces IA atteindra environ 12 milliards de dollars cette année sur la base des commandes déjà reçues, contre 7,5 milliards de dollars en 2025. Elle pourrait ainsi égaler ou dépasser pour la première fois le chiffre d’affaires de Nvidia en Chine, un tournant historique majeur sur un marché que Nvidia dominait encore de manière écrasante, à plus de 80%, en 2023. Nous sommes donc en train d'assister en temps réel à la dé-américanisation de l'infrastructure IA chinoise Huawei surfe sur les sanctions américaines La croissance de Huawei tire certes profit de l’essor du marché chinois de l’IA. Celui-ci devrait atteindre 30 à 35 milliards de dollars en 2026, entraînement et inférence confondus, selon les estimations de TrendForce et SemiAnalysis. Mais c'est surtout le repli de Nvidia, contraint par les sanctions américaines, qui conforte son avancée. "La compétition techno-économique en cours entre la Chine et les Etats-Unis a engendré des conséquences non voulues mais prévisibles. Les restrictions technologiques américaines font office de catalyseur, donnant une impulsion considérable à la quête d'autosuffisance technologique de la Chine. Le retrait forcé de Nvidia du marché chinois accélère les progrès technologiques d'entreprises telles que Huawei, SMIC et CXMT. Le secteur des semi-conducteurs chinois avance plus vite précisément parce qu'il y est contraint", analyse Mina Kim, principal economist de MKEcon Insights, une plateforme de recherche et d’intelligence économique. Depuis 2022, les Etats-Unis ont progressivement restreint l’accès de la Chine aux puces Nvidia, de loin les meilleures pour l’IA, commençant par les puces les plus avancées avant de cibler également les puces bridées conçues par Nvidia pour contourner les premières sanctions. Une stratégie qui vise à restreindre les progrès de la Chine sur l’IA, l’empire du Milieu constituant le seul véritable rival potentiel des Etats-Unis dans ce domaine, quitte à sacrifier une partie du chiffre d’affaires de Nvidia. Une stratégie qui s’est largement avérée payante : à l'instar de DeepSeek, l’IA chinoise n'aurait pas pu voir le jour sans puces Nvidia obtenues de manière détournée. Le gouvernement chinois a en retour réagi, officieusement en s’efforçant de contourner les sanctions pour maintenir son avancée sur l’IA, et officiellement en s’efforçant de devenir autosuffisant. Pékin a notamment décrété que tous les centres de données financés par l'Etat devaient utiliser exclusivement des puces d'IA chinoises, et a activement soutenu son champion Huawei, via de l’électricité subventionnée pour les centres de données utilisant des puces domestiques, des marchés publics d'Etat orientés vers l'IA chinoise, et un mécanisme de compétition entre gouvernements locaux à coups d'exonérations fiscales et de clusters de calcul dédiés. Huawei pèche encore sur les volumes Afin d’asseoir sa domination sur le marché chinois, Huawei mise notamment sur sa toute nouvelle puce Ascend 950PR, taillée pour l’inférence. Sur un comparatif, le dernier bébé d’Huawei revendique des performances supérieures à la puce bridée H20 de Nvidia (la seule encore disponible en Chine, bien que soumise à des restrictions de plus en plus sévères), et équivalentes à celles de l'architecture Hopper (H100), une génération que Nvidia a lancée en 2022. Face à Blackwell, la génération la plus récente de Nvidia actuellement sur le marché, en attendant Rubin, prévue au troisième trimestre, la 950PR accuse donc un retard d'une génération en termes de capacités brutes, notamment en bande passante mémoire et pour les charges de travail d'entraînement. Mais c’est surtout sur les volumes et la capacité à passer à l’échelle que Huawei peine à rivaliser avec l’écosystème américain. "Huawei s’était fixé pour objectif de produire quasiment un million de puces Ascend en 2025, un seuil qu’elle n’a finalement pas du tout atteint", note Antoine Chkaiban, consultant chez New Street Research, un cabinet d'intelligence de marché. Tout le volontarisme du gouvernement chinois ne peut en effet remplacer l’accès au meilleur de la technologie de production, en particulier les machines de lithographie d’ASML et la finesse de gravure de 2 nm de TSMC (le fondeur SMIC, qui fabrique les puces Huawei, est pour l’heure bloqué à 7 nm). "Les volumes de production de Huawei restent extrêmement limités par rapport à ce que TSMC peut produire pour les fabricants de puces occidentaux, car Huawei et ses partenaires chinois n'ont pas accès aux outils de lithographie de pointe d'ASML que TSMC a acquis en grande quantité. Huawei n'est donc actuellement même pas en mesure d'approvisionner le marché intérieur chinois, et est loin de pouvoir exporter à une échelle significative", estime Chris Miller, auteur de La Guerre des semi-conducteurs (L’Artilleur, 15 mai 2024). Comme le note une étude du Council on Foreign Relations, un laboratoire d’idées américain, même dans les hypothèses les plus optimistes émises par Huawei concernant la production de puces d'IA, à savoir deux millions en 2026 et quatre millions en 2027, l’entreprise ne produirait encore qu'environ 5% de la puissance de calcul d'IA agrégée de Nvidia en 2025, tombant à 4% en 2026 et 2% en 2027. "Il est pratiquement impossible pour Huawei de combler cet écart : même une multiplication par cent de la production de puces d'IA d'ici 2027 ne permettrait pas à Huawei d'atteindre la moitié de la production de Nvidia. Parallèlement, la demande chinoise en capacité de calcul IA croît de manière exponentielle à mesure que les modèles gagnent en sophistication, ce qui signifie que la pénurie de puces d'IA du pays va s'aggraver avec le temps, et non s'atténuer", note le laboratoire d’idées. Pour pallier l’accès au meilleur de la technologie de production, et notamment à la plus grande finesse de gravure, Huawei a misé sur une conception monolithique pour la 950PR. L'ensemble des composants sont concentrés sur une seule puce, par opposition aux architectures multi-puces, qui requièrent des technologies de packaging avancées telles que le CoWoS de TSMC, à laquelle Huawei n’a pas accès. En échange, Huawei accepte des compromis sur la taille maximale de la puce et les taux de rendement. Huawei peut-elle construire un écosystème rival à celui de Nvidia ? La grande question est de savoir si Huawei parviendra à progresser suffisamment vite et fort pour bâtir un écosystème susceptible de rivaliser avec celui de Nvidia, non seulement en Chine mais également ailleurs dans le monde, remettant potentiellement en question l’hégémonie américaine sur les puces. C’est pour l’heure, outre les techniques de production de pointe, ce qui manque le plus à l’entreprise, selon Antoine Chkaiban."Le retard de Huawei est aussi dû au fait qu’il est dur de faire face à l'écosystème de Nvidia, qui permet à n’importe quel client de déployer et utiliser facilement ses puces. Huawei est obligée de construire son propre écosystème." Ce qui aurait de profondes implications dans le monde des puces et de l’IA. Les modèles entraînés sur du matériel Nvidia pourraient ne pas fonctionner de manière optimale sur une infrastructure Ascend, et inversement, entraînant une fragmentation au sein de la communauté mondiale de la recherche en IA. Les frameworks d'IA open source comme PyTorch et JAX devraient maintenir un support approfondi pour les deux écosystèmes, sollicitant davantage des équipes de maintenance déjà réduites. La tâche de Huawei s’annonce en la matière difficile, Nvidia ayant acquis une avance déterminante. "Si Nvidia a perdu la quasi-totalité de ses parts de marché en Chine sur les GPU d'IA haut de gamme, sa domination mondiale demeure solidement ancrée. En s'intégrant verticalement sur l'ensemble de la pile technologique et en s'étendant horizontalement à travers les industries, Nvidia a construit une position mondiale qui sera extraordinairement difficile à déloger", juge Mina Kim. Néanmoins, la géopolitique pourrait un jour prendre le pas sur la technologie. Pour les pays non alignés ou plus ou moins hostiles aux Etats-Unis, les puces Huawei pourraient à terme offrir une alternative viable au matériel Nvidia, débarrassé des contraintes liées aux contrôles américains à l'exportation. Les pays ayant du mal à obtenir des allocations de GPUs Nvidia, soit parce qu’ils sont jugés hostiles, soit parce que leurs marchés sont trop petits, pourraient en outre trouver en Huawei un fournisseur attractif.
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