● BFM Tech
📅 10/05/2026 à 20:05
Échecs, tests, concurrence avec la Chine... Nous serons bientôt de retour sur la Lune, mais pour vraiment réussir il faudra industrialiser l’extraordinaire
Géopolitique
La Nasa ambitionne de ramener des astronautes sur la Lune d’ici 2028. Mais face à une industrie encore balbutiante, des échecs techniques et des retards répétés, l’agence américaine change de stratégie. L'objectif? Accélérer le rythme et industrialiser progressivement l’accès à la Lune.La Lune n’a jamais semblé aussi proche. Et pourtant, elle semble n’avoir jamais été aussi difficile à atteindre. Depuis plusieurs années, la Nasa répète qu’elle renverra des astronautes sur la Lune avant la fin de la décennie.Sur le papier, le calendrier est fixé. La mission Artemis III n'emportera pas les humains sur la Lune, comme initialement prévu, mais permettra de tester les alunisseurs, dès l'an prochain. Il faudra attendre 2028 et Artemis IV pour voir alunir des humains près du pôle Sud lunaire. 54 ans après les derniers pas d’Apollo, les Etats-Unis veulent rouvrir la frontière lunaire... avant la Chine, si possible.Mais derrière les images léchées de fusées géantes, le retour sur la Lune ressemble moins à une marche triomphale qu’à une course d’obstacles industrielle, technologique et politique. Car aujourd’hui, presque aucun des éléments nécessaires à cette mission n’est totalement prêt.Des technologies en phase de testLe programme Artemis repose largement sur des entreprises privées. SpaceX doit fournir le vaisseau chargé de déposer les astronautes sur la Lune. Blue Origin, l’entreprise de Jeff Bezos, développe un autre alunisseur. D’autres sociétés travaillent sur des modules cargo, des robots ou des systèmes de communication. Le hic, c'est que toutes ces technologies sont encore en phase de test. Leurs engins accumulent les retards, les échecs partiels et les démonstrations inachevées.Chez Blue Origin, le prototype Blue Moon Mark 1 vient de terminer des essais thermiques dans l’immense chambre à vide du Centre spatial Johnson, à Houston, relaie Futurism. Un passage obligé pour vérifier qu’un atterrisseur/alunisseur peut résister aux températures extrêmes et au vide spatial. La Nasa y voit un signe encourageant. Pourtant, cet engin - le plus grand "atterrisseur" lunaire jamais construit - ne transportera aucun astronaute. Il servira seulement à tester un futur atterrissage automatique.Blue Origin, la société de Jeff Bezos, a lancé sa fusée géante New Glenn pour la troisième fois, à la fois un échec et une réussite © BFM TechLa suite reste très incertaine. La version habitée de l’appareil, appelée Mark 2, n’existe pas encore réellement. Et la fusée New Glenn, censée l’envoyer dans l’espace, a récemment connu un échec lors d’un vol.Du côté de SpaceX, la situation n’est pas beaucoup plus avancée. Starship, l’immense fusée d’Elon Musk choisie par la Nasa pour servir d’atterrisseur lunaire principal d’Artemis IV, n’a toujours pas démontré qu’il pouvait enchaîner un vol complet sans incident majeur. L’entreprise du milliardaire continue d’enchaîner les essais et prépare un nouveau lancement. Mais aucun calendrier fiable n’existe encore pour une certification opérationnelle. Et ce n’est là qu’une partie du problème.Des résultats mitigésCar la Nasa ne veut pas seulement réussir un aller-retour symbolique. L’agence américaine veut préparer une présence permanente sur la Lune. Elle veut construire un avant-poste à la surface lunaire pour explorer l'astre; installer des relais de communication; tester des véhicules autonomes; déployer des rovers, des drones et des systèmes énergétiques capables de survivre aux nuits lunaires de deux semaines où les températures chutent à -170°C. On est loin du simple plantage de drapeau...Pour cela, l’agence américaine mise sur le programme CLPS (Commercial Lunar Payload Services), rappelle ArsTechnica. Lancé en 2018, il confie à des entreprises privées le développement d’atterrisseurs lunaires robotisés capables d’acheminer du matériel scientifique et technologique vers la surface lunaire.L’objectif? Multiplier les missions pour apprendre à opérer régulièrement sur la Lune avant l’arrivée des équipages humains. La Nasa a planifié jusqu’à 21 missions lunaires en moins de trois ans. Neuf alunissages sont prévus pour l'année prochaine, suivis de dix en 2028. Un rythme inédit, censé faire passer l’exploration lunaire d'une ère artisanale à une véritable cadence industrielle."Nous devons accélérer le rythme des atterrissages, avec pour objectif un atterrissage mensuel", résume Joel Kearns, responsable de l’exploration à la Nasa, lors d'une réunion début mai.Mais les premiers résultats sont loin d'être au rendez-vous. Sur les quatre premières tentatives américaines récentes, un seul atterrisseur a réussi à se poser correctement. Deux engins se sont renversés après l’alunissage. Un autre n’a jamais atteint la Lune."Il ne suffit pas de parler""Les premières missions CLPS étaient forcément risquées", rappellent les responsables. Mais l'agence assume cette prise de risque. "Nous avons très peu d’expérience des opérations lunaires", reconnaissait récemment Nujoud Merancy, architecte du programme de base lunaire de l’agence. En tout et pour tout, l’humanité n’a passé que treize jours cumulés à la surface de la Lune.Artémis 2 : 53 ans après Apollo 11, comment cette mission relance-t-elle la course à la lune ? 19:12Alors, l'agence a volontairement accepté un fort taux d’échec afin de permettre aux industriels d’apprendre rapidement à faire se poser des engins sur la Lune. Une stratégie qui aurait pu fonctionner... si l'industrie avait suivi le rythme.Car dans les faits, les retards s’accumulent dans les chaînes d’approvisionnement. Certains composants arrivent trop tard. Beaucoup d’entreprises construisent encore leurs appareils presque à l’unité, comme des prototypes uniques. Une stratégie à rebours des logiques de standardisation nécessaires à une production rapide et fiable. La Nasa elle-même admet avoir peut-être été trop "non interventionniste" avec ses partenaires privés.Elle tente donc de changer de méthode. "Il ne suffit pas de parler", a récemment déclaré Jared Isaacman, administrateur de la Nasa. "Pendant très longtemps, à la Nasa, nous avons tenu de beaux discours, mais nous nous sommes contentés d'attendre que nos fournisseurs et partenaires obtiennent des résultats. Au bout du compte, nous sommes souvent en retard et cela coûte plus cher.""Je ne veux pas rester les bras croisés devant ma télé et regarder un atterrisseur se renverser", poursuit Jared Isaacman. "Je vise un taux de réussite élevé, une forte probabilité de succès."L'agence va donc devoir aligner les billets. Selon Arstechnica, elle prévoit d’augmenter fortement le budget du programme CLPS, dont le plafond pourrait passer de 2,6 à 4,2 milliards de dollars. Treize entreprises sont actuellement éligibles pour répondre aux appels d’offres, mais Astrobotic, Firefly Aerospace et Intuitive Machines concentrent jusqu’ici l’essentiel des contrats attribués.Cette évolution ouvre la voie à la commande de nombreuses missions supplémentaires d’ici l’expiration du contrat actuel en 2028. La NASA prévoit déjà une seconde phase, baptisée CLPS 2.0, qui prolongera ce programme dans les années 2030 pour les missions robotiques vers la Lune.Viser la Lune et changer d'échelleEn parallèle, elle entend mieux encadrer ses partenaires privés. "Il faut intégrer des experts tout au long de la chaîne d'approvisionnement afin d'optimiser les résultats", ajoute-t-il. Une approche presque paternaliste, finalement. "Lorsque vous construisez, nous devons être informés des difficultés qui vous ralentissent, et nous allons essayer de vous aider à les surmonter", a ainsi rappelé Carlos Garcia-Galan, responsable du programme de base lunaire de la Nasa, aux représentants des entreprises CLPS lors d'une réunion, comme le rapporte ArsTechnica.À quoi ça sert d’aller dans l’espace ? 18:27L’agence veut également regrouper les commandes afin d’aider les industriels à stabiliser leurs chaînes d’approvisionnement et à produire leurs atterrisseurs plus rapidement. L'objectif? Transformer les alunisseur en produits quasi standardisés, fabriqués "sur plan", comme des avions ou des satellites."Je pense que vous verrez la conception des atterrisseurs évoluer vers quelque chose ressemblant à une Ford Modèle T", résume Ben Bussey, scientifique en chef chez Intuitive Machines.Chez Blue Origin, l’atterrisseur cargo Endurance doit justement servir de démonstrateur industriel. L’engin, qui doit se poser sur la Lune plus tard cette année, est présenté comme une première étape vers des modèles capables d’être produits en série. "Le développement est terminé. Nous disposons d’excellentes données d’essais. Nous allons le faire voler plus tard cette année, puis nous allons en fabriquer des dizaines", assure Eddie Seyffert, responsable du spatial civil chez Blue Origin.Astrobotic, qui avait échoué lors de sa première tentative lunaire, soutient également l'idée d'achats groupés. "Je suis ravi de pouvoir enfin exploiter un produit fini et de l'utiliser à maintes reprises", explique Dan Hendrickson, vice-président du développement commercial de l’entreprise. "Si nous parvenons à maintenir certains de ces véhicules en service de façon récurrente, nous récolterons enfin les fruits de tous les efforts déployés pour optimiser notre chaîne d’approvisionnement."La course contre la ChineEn 2025, Firefly Aerospace a réussi à poser son atterrisseur Blue Ghost sur la surface lunaire dès sa première tentative. L’appareil a fonctionné pendant quatorze jours avant d’être arrêté par la nuit lunaire. Pour la Nasa, cette mission est devenue une preuve que le modèle CLPS peut fonctionner. "Grâce à cette mission, le programme a atteint son objectif: permettre un accès fiable à la Lune à un coût et dans un délai considérablement réduits", estime Farah Zuberi, responsable des missions spatiales chez Firefly.Ce succès reste encore insuffisant pour les ambitions de la Nasa. Firefly a mis près de quatre ans entre l’attribution du contrat et son premier alunissage réussi. Or l’agence américaine veut désormais diviser ce délai par deux afin d’atteindre, à terme, un rythme de missions quasiment mensuel.Le temps presse. Washington sait que Pékin avance vite. La Chine prévoit elle aussi un alunissage habité avant 2030 et multiplie les démonstrations technologiques. Pour les Etats-Unis, perdre la course lunaire après avoir remporté celle d’Apollo face à l'Union soviétique constituerait un revers symbolique majeur."Un accès fréquent à forte capacité de charge et à faible coût à la surface lunaire doit être la priorité absolue", estime ainsi Jacki Cortese, vice-présidente du département spatial civil chez Blue Origin.Le retour sur la Lune ne dépend plus seulement d’une fusée ou d’un exploit technologique "ponctuel". Il dépend désormais d’une capacité beaucoup plus complexe: transformer des prototypes expérimentaux en un système fiable, capable de fonctionner régulièrement.La Nasa veut croire qu’en 2028, des astronautes fouleront à nouveau la surface lunaire. Techniquement, cela reste possible. Mais pour y parvenir, il faudra réussir ce que l’industrie spatiale sait le moins bien faire: rendre routinier l’extraordinaire.Les plus lusPrésidentielle 2027: 70% des Français voient la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme "un handicap" pour la gaucheHôpital militaire, chambres "à pression négative", confinement à domicile... 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