● BFM Tech 📅 10/05/2026 à 09:36

Une solution "de dernier recours": Interdigital, géant méconnu de l’innovation vidéo, à l’origine du retrait du HDR de Disney+, défend sa position et son action en justice contre le géant américain

Cybersécurité
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Quelques mois après le retrait contraint par des décisions de justice du HDR et du Dolby Vision des offres Disney+, revenus depuis, Interdigital, à l'origine de la procédure, nous explique sa position et les motivations derrière cette contre-attaque.En février 2026, les abonnés de Disney+, ceux qui s'offraient la formule la plus onéreuse, constataient non sans surprise le retrait de plusieurs technologies d'amélioration de l'image, dont le Dolby Vision, le HDR10, le HDR10+ et le HDR. Le tout, sans en avoir été informé. Depuis, et après quelques semaines d'absence, presque tous ces formats sont revenus, à l'exception du HDR10+.Derrière ces retraits se cache une bataille discrète mais lourde de conséquences. Un combat mené par un acteur relativement inconnu du grand public et néanmoins important de la tech, Interdigital. C'est cette structure qui a contraint, via des décisions judiciaires en sa faveur, le géant américain à retirer ces options. Nous avons demandé des éclaircissements à certains de ses responsables pour comprendre les enjeux de ce bras de fer.Deux ans de négociations pour rien?"On en est arrivé à ces injonctions parce que Disney a choisi d'utiliser notre technologie vidéo brevetée dans ses services de streaming sans licence et a refusé de nous rémunérer pour cela," explique Clay Gaetje, vice-président et responsable des licences et services vidéos chez Interdigital.Il raconte avoir d'abord tenté une approche à l'amiable. Une première rencontre avec Disney en 2022 a été organisée afin de négocier une licence. Mais "après plus de deux ans à tenter de parvenir à un accord par la négociation", l'entreprise s'est finalement décidé à attaquer le géant du divertissement en justice: "Nous privilégions toujours des accords via des discussions bilatérales directes. Le contentieux est un dernier recours", précise Clay Gaetje.Après plusieurs années de procédures, des actions en contrefaçon de brevet ont été réalisées aux Etats-Unis, en Allemagne, au Brésil, devant les juridictions compétentes dans la protection des brevets et propriétés intellectuelles.Au total, ce sont cinq injonctions qui ont été émises, et deux d'entre elles ont permis un retrait: une en Allemagne "où les tribunaux ont conclu que Disney enfreignait nos brevets" et une seconde au Brésil, où un expert indépendant a jugé que Disney enfreignait "deux brevets relatifs à l'encodage AVC et HEVC".Précisons à toutes fins utiles que dans ces pays, des injonctions peuvent être émises avant même que la validité des brevets présentés comme enfreints ne soit établie, et c'est le cas dans cette affaire."Disney doit en payer la juste valeur""Le discours d'Interdigital est simple à appréhender: les services de streaming reposent sur ses inventions."Disney a construit son activité de streaming sur la base de notre technologie innovante. Nous estimons que Disney doit en payer la juste valeur," précise Clay Gaetje.Malgré le retour des options "premium" sur Disney+, qui s'accompagne donc du HDR et du Dolby Vision, "des procédures judiciaires sont toujours en cours" précise Interdigital, qui ne souhaite pas s'exprimer davantage sur ce sujet. Sollicitée sur ces mêmes points, The Walt Disney n'a pas souhaité s'exprimer officiellement, non plus, d'ailleurs.Interdigital s'étonne néanmoins de devoir arriver à une solution "de dernier recours" face à ce géant américain, qui par ailleurs est un défenseur des brevets et de la propriété intellectuelle. D'autant, Interdigital se prévaut d'avoir signé des accords avec de nombreux acteurs: "Dans le secteur des smartphones, nous avons licencié environ 85% du marché, y compris les trois principaux fabricants (Apple, Samsung et Xiaomi) sans contentieux."Concrètement, Interdigital reproche à The Walt Disney Company d'utiliser ses technologies en matière de vidéo, dont le HDR (qui offre un meilleur contraste, des noirs plus profonds et des couleurs rehaussées), et la compression des fichiers diffusés en streaming, aux formats HEVC et AVC, et ce, sans un accord préalable."Nos brevets couvrent les algorithmes de compression au coeur de standards comme le HEVC et l'AVC. Pour donner un ordre de grandeur concret: sans compression avancée, un film 4K de 130 minutes nécessiterait 11.600 Go de données, ce qui le rendrait impossible à stocker, diffuser ou télécharger," souligne Lionel Oisel, vice-président et responsable du Video Lab d'Interdigital. Grâce aux technologies d'Interdigital, un tel fichier est réduit à 14 Go, sans que cela ne vienne compromettre la qualité visuelle ou sonore."Interdigital n'est pas un patent troll"A cela s'ajoute plusieurs innovations, permises notamment grâce à certains rachats. Par exemple, quand Interdigital s'offre la start-up londonienne Deep Render, c'est pour améliorer la compression vidéo basée sur l'intelligence artificielle, nous expliquent les représentants de la société.Fort de ses 38.000 brevets, Interdigital se targue d'être un incontournable dans l'industrie des nouvelles technologies. Interrogé sur le sujet, l'entreprise explique qu'elle se concentre sur trois domaines de recherche et de développement: "La vidéo, les communications sans-fil et l'intelligence artificielle".Certains brevets sont par exemple intégrés au sein de technologies liées au Wifi 6 et au Wifi 7, et ce, dans pratiquement tous les appareils connectés. D'autres sont plus inattendus: le coussin à retours haptiques Freyja de Razer est ainsi basé sur ses technologies brevetées.Un profil, qui pourrait faire penser qu'Interdigital est un "patent troll" ou une NPE, pour Non-Practicing Entity, pour reprendre l'appellation légale - autrement dit une de ces entreprises qui achètent des portefeuilles de brevets et s'en servent comme d'une manne financière sans produire quoi que ce soit et sans forcément investir dans la recherche et le développement?"Je ne vois pas en quoi cela s'applique à Interdigital, car ce n'est pas le cas," se défend Lionel Oisel.Pour preuve, l'entreprise met en avant ses équipes à travers le monde qui cherchent à "faire progresser l'état de l'art en compression vidéo, qualité d'image, intelligence artificielle et médias immersifs". De facto, les patent trolls au plus pure sens du terme ne s'embêtent généralement pas avec des investissements en R&D... Néanmoins, nous avons préféré poser la question à un spécialiste."Une pratique légale mais qui soulève des questions""Un 'patent troll', c'est une entité qui détient des brevets sans intention de les utiliser de manière industrielle, dans le seul but de les opposer à d'autres acteurs dans le cadre de licences ou de contentieux," explique Maître Gérard Haas, avocat spécialiste en propriété intellectuelle et en protection des données au sein du cabinet Haas Avocats. "Cette pratique est légale, mais soulève des questions sur l'équilibre du système des brevets."Selon lui, Interdigital essaie cependant de faire ça dans les règles. "C'est discutable lorsque ces brevets sont utilisés dans des contentieux multijuridictionnels, alimentant des soupçons de 'patent troll', mais il n'y a rien d'illégal", rappelle-t-il une fois encore. "Si on regarde le sujet qui oppose Interdigital à Disney, c'est fondé, car il y a eu condamnation, même si ça n'est qu'un jugement de première instance. On constate aussi qu'après la décision judiciaire allemande, certaines fonctions ont disparu, dégradant le service pour les abonnés."Pour éviter de pénaliser les abonnés, la meilleure solution est donc dans la négociation, estime Gérard Haas.Des centaines d'innovations imaginées en FranceAfin d'appuyer son propos, Lionel Oisel cite l'exemple du Video Lab, dont l'une des équipes est installée à Rennes: "Nous y produisons environ 400 inventions et dépôts de brevets par an. Ce sont des technologies que nous créons nous-mêmes", assène-t-il.L'équipe française est directement issue de Technicolor, cette entreprise à la renommée mondiale qui a fait faillite en 2025, et dont Interdigital s'est offert l'entité recherche et innovation en 2019."Ces équipes ont développé au fil des années une expertise de classe mondiale en compression vidéo, en science de l'image et en technologies d'affichage: elles ont notamment contribué au développement des différentes générations de codecs vidéo modernes comme l'AVC et le HEVC," ajoute Lionel Oisel.C'est cette acquisition qui a permis à Interdigital de devenir un acteur de premier plan dans la vidéo, en plus de profiter de l'un des plus importants centre de recherche en Bretagne.Parmi les innovations qu'ont doit aux ingénieurs rennais, on trouve par exemple les vidéos immersives que l'on peut voir avec le Vision Pro d'Apple... justement au travers de l'application Disney+.A Rennes, le laboratoire d'Interdigital a aussi signé avec l'institut national français de recherche en sciences et technologies du numérique (l'INRIA) en 2022 pour créer une approche commune sur la question des médias immersifs et de l'IA, tout en collaborant en parallèle avec l'université Rennes 1."En 2025, Interdigital a obtenu le label 'Produit en Bretagne', qui reconnaît notre contribution à la vitalité économique régionale," souligne Lionel Oisel. "Nous employons un grand nombre de chercheurs et ingénieurs hautement qualifiés, recrutons localement, et accompagnons stagiaires et doctorants."54 ans après sa création, Interdigital compte donc continuer à protéger ses contributions au standard et propriétés intellectuelles. Pour Interdigital, les brevets sont essentiels pour une entreprise de ce secteur, et "ne sont jamais pris à la légère". "Notre portefeuille reflète des investissements considérables sur de nombreuses années, voire décennies; pour protéger des innovations issues de centaines d'inventeurs," ajoute Clay Gaetje. Pour l'heure, HDR et Dolby Vision sont de retour, en attendant que la bataille finisse en coulisse, mais les utilisateurs en souffrent moins.Finalement, une victoire temporaire pour trois camps? D'un côté, ceux qui ont développé la technologie pour la mettre au service de tous la voit finalement dans les mains de tous. De l'autre, ceux qui proposent des services grâce à ces innovations peuvent satisfaire les attentes... Au milieu, l'utilisateur, qui veut simplemnt profiter d'un service performant et optimal, grâce à un millefeuille de technologies complexes et si essentielles pour certaines qu'elles pourraient presque paraître patrimoniales?Les plus lusPrésidentielle 2027: 70% des Français voient la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme "un handicap" pour la gaucheHôpital militaire, chambres "à pression négative", confinement à domicile... Comment va se dérouler l'isolement des passagers du navire foyer d'hantavirus après leur rapatriementSuicide de Sara, 9 ans, à Sarreguemines: l'enquête administrative confirme que l'enfant était victime de "faits graves de harcèlement scolaire"Enorme sensation à l’UFC, Strickland détrône Chimaev et redevient championUn gendarme meurt percuté par un véhicule en Meurthe-et-Moselle, annonce le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez
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