● Revue Conflits
📅 10/05/2026 à 04:18
De la fin des bases à la diplomatie d'appui : la France redessine sa place en Afrique
Géopolitique
👤 Revue Conflits
Presque trois ans après le coup d’État du 26 juillet 2023 au Niger, la France n’a pas retrouvé sa position au Sahel, mais elle a clairement engagé une réorientation stratégique : moins de présence, plus de partenariat. La rétrocession des bases en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Tchad marque la fin d’un modèle vieux de plus de soixante ans. À sa place, un dispositif plus agile, fondé sur la mobilité, la discrétion et l’appui ponctuel. Pendant ce temps, la Russie reste influente mais son image d’alternative irrésistible s’est émoussée. À Nairobi, avec Africa Forward, Paris cherche à s’imposer moins comme puissance de présence que comme puissance de partenariat. Le sommet Africa Forward, coorganisé par la France et le Kenya à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, offre un bon moment pour dresser un état des lieux. La séquence des putschs au Mali (2020 et 2021), au Burkina Faso (2022) puis au Niger (2023) a marqué l’épuisement d’un modèle français fondé sur une présence militaire durable, visible et politiquement coûteuse. Ce dispositif n’a pas été contesté pour ses résultats ; il l’a été surtout pour ce qu’il symbolisait. Aux yeux d’une partie croissante des opinions publiques, il renvoyait à une relation verticale devenue incompatible avec les demandes de souveraineté. Dans cet espace déjà fragilisé par la mauvaise gouvernance, la corruption et l’enracinement djihadiste, la Russie a méthodiquement exploité le rejet de la France. Une transformation profonde de la posture Dans ce contexte, les armées françaises ont engagé une transformation profonde de leur présence sur le continent. Impulsée sous l’autorité du président de la République et du chef d’état-major des armées, Thierry Burkhard, puis poursuivie par son successeur Fabien Mandon, cette réorganisation a permis de dépasser un modèle ancien articulé autour de bases permanentes dont la charge politique devenait de plus en plus lourde. À ce schéma s’est substitué un dispositif plus agile, davantage fondé sur la mobilité, la discrétion et l’appui ponctuel que sur l’affichage d’une présence durable. Cette transformation s’est traduite par des décisions concrètes. En Côte d’Ivoire, la France a rétrocédé le camp du 43e BIMA à Abidjan le 20 février 2025. Paris ne disparaît pas complètement, mais passe d’un format de présence lourde à un contingent réduit d’environ 100 soldats, recentré sur la coopération. Au Sénégal, la restitution des installations a commencé le 7 mars 2025 et la présence militaire permanente française a officiellement pris fin le 17 juillet 2025, avec le départ des 350 derniers soldats. Au Tchad, enfin, le retrait s’est achevé le 31 janvier 2025, mettant fin à une présence qui comptait encore autour de 1 000 militaires. « Ce n’est pas un retour à l’ancienne influence. C’est une tentative de réinstallation sur des bases plus réalistes : moins de présence visible, plus de partenariat technique, moins de charge symbolique, plus de mobilité. » Lire aussi : Afrique, une liberté retrouvée pour la France Une coopération technique qui prend le relais Cette réorganisation ne signifie pas retrait complet du continent, mais changement de posture. L’exemple ivoirien est révélateur. En novembre 2024, une dizaine d’aéronefs français — A400M, C-130J, Mirage 2000D, A330 MRTT — ont participé à un exercice aéroterrestre avec les forces ivoiriennes. Au printemps 2025, les deux armées ont de nouveau conduit des entraînements conjoints, avec notamment des échanges de brevets parachutistes. Ce type de coopération illustre le nouveau schéma français : visible sur le plan technique, mais moins exposé politiquement. Autre évolution importante : la France sort de son tropisme strictement francophone. Le partenariat avec le Nigeria, pays de plus de 220 millions d’habitants, prend une importance croissante, autour de la lutte contre Boko Haram et de la sécurité maritime dans le golfe de Guinée. La coopération repose notamment sur le renseignement, l’imagerie et le dialogue d’état-major. Ce déplacement vers des partenariats plus larges, y compris anglophones, est l’un des marqueurs de la nouvelle politique africaine française. Lire aussi : Reconstruire des partenariats stables en Afrique à partir du cas malien La Russie, influente mais vulnérable Face à cette recomposition française, la Russie reste influente, mais son image d’alternative irrésistible s’est émoussée. Au Mali, Wagner a subi de lourdes pertes fin juillet 2024 dans la zone de Tinzaouatene, dans ce qui a constitué son plus grave revers africain. En juin 2025, Wagner a annoncé son retrait du Mali, aussitôt relayé par l’Africa Corps, structure désormais contrôlée par le ministère russe de la Défense. Et le 27 avril 2026, l’Africa Corps a confirmé son retrait de Kidal après de violents combats. Autrement dit, la Russie est toujours là, mais son dispositif s’est institutionnalisé tout en montrant, lui aussi, ses vulnérabilités opérationnelles. Le modèle mercenaire de Wagner, vendu comme une solution clé en main aux juntes sahéliennes, n’a pas tenu ses promesses sécuritaires. La sécurité au Sahel reste aussi dégradée qu’avant, parfois davantage. Ce constat alimente, dans certaines capitales, un début de désillusion vis-à-vis de l’offre russe — sans pour autant que cela se traduise par un retour vers Paris. « La Russie est toujours là, mais son dispositif s’est institutionnalisé tout en montrant ses vulnérabilités opérationnelles. Le modèle mercenaire de Wagner, vendu comme une solution clé en main, n’a pas tenu ses promesses sécuritaires. » Lire aussi : Sahel : les illusions perdues de la refondation Africa Forward : une puissance de partenariat ? La France a donc fait évoluer son dispositif : une présence allégée, plus mobile, moins symboliquement chargée et davantage fondée sur la demande des États partenaires. Ce n’est pas un retour à l’ancienne influence ; c’est une tentative de réinstallation sur des bases plus réalistes. À Nairobi, avec Africa Forward, Paris cherchera précisément à montrer qu’elle veut désormais être moins une puissance de présence qu’une puissance de partenariat. Le choix du Kenya comme co-organisateur n’est pas anodin. Nairobi est une capitale anglophone, économiquement dynamique, qui entretient des liens solides avec les institutions financières internationales et constitue un hub pour l’Afrique de l’Est. En s’associant au Kenya pour ce sommet, la France envoie un signal : elle ne se pense plus seulement comme la puissance tutélaire de l’Afrique francophone, mais comme un partenaire stratégique plus large, capable de dialoguer avec l’ensemble du continent. C’est un changement de registre autant que de géographie. La réussite de cette recomposition dépendra moins des formats institutionnels que de la capacité française à offrir une valeur ajoutée concrète — en matière de renseignement, de formation, de sécurité maritime, de coopération industrielle — sans la charge symbolique qui a fragilisé la relation pendant des décennies. Le test ne sera pas Nairobi. Il sera dans les mois qui suivront, lorsqu’il faudra traduire les engagements du sommet en coopérations effectives sur le terrain. Lire aussi : Les lendemains désenchantés de Barkhane : la présence française au Sahel en question
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