● Presse-Citron 📅 09/05/2026 à 14:02

Bienvenue à Próspera : la ville où les milliardaires font la loi et défient la démocratie. Un territoire privé qui attire les investisseurs américains en quête de liberté

Cybersécurité 👤 Camille Coirault
Illustration
© Obie Fernandez / Unsplash 0 Roatán est une île hondurienne de la mer des Caraïbes, connue pour ses paysages qui font rêver le touriste occidental de base : des eaux turquoises bordées de plages de sable blanc, des palmiers qui se balancent au gré du vent et la deuxième plus grande barrière de corail au monde. Un décor de carte postale, découvert par Christophe Colomb en 1502, qui a traversé l’âge d’or de la piraterie aux XVIIe et XVIIIe siècles, avant d’être colonisée par l’Angleterre. En 1860, après des dizaines d’années de dispute entre la Couronne et l’Espagne, l’île est officiellement annexée au Honduras. Au tournant des années 2000, le tourisme de masse s’y installe, assurant une manne financière importante pour le Honduras. Depuis 2021, elle abrite dans son coin nord-est une enclave privée d’une vingtaine d’hectares, séparée du reste de l’île par une barrière gardée par des agents armés. C’est ici que commence Próspera : une charter city, gouvernée par une entreprise américaine enregistrée au Delaware, financée par Peter Thiel (cofondateur de PayPal), Marc Andreessen (cofondateur de Netscape, le premier navigateur grand public), Sam Altman et, depuis janvier 2025, l’entreprise Coinbase. Un État dans l’État, où le Bitcoin est la seule monnaie légale, où les impôts sur le revenu plafonnent à 5 % et dont le cadre juridique a été rédigé par ses propres investisseurs. Officiellement, Próspera est une ZEDE (Zona de Empleo y de Desarrollo Económico) des zones du territoire hondurien qui bénéficient d’un niveau d’autonomie administratif, fiscal et juridique quasi total. En réalité, le territoire est surtout géré comme une start-up avec tout ce que cela implique : culte de la disruption, mépris affiché pour la bureaucratie, tolérance zéro pour les régulateurs et toute forme d’autorité, rejet de la démocratie… En somme : un paradis fiscal avec prétentions philosophiques bas de plafond, fondé par des milliardaires qui ont fait fortune dans des démocraties avant de décider que l’État de droit était une mauvaise idée. L’île de Roatán est située à environ 65 km au nord des côtes du Honduras, s’étire sur environ 60 km de long pour seulement 2 à 5 km de large. © Capture d’écran / Google Maps Próspera : le rêve libertarien sous les palmiers L’histoire officielle de Próspera commença en 2017, quand Erick Brimen, financier vénézuélien, signe un accord avec le gouvernement hondurien pour développer une ZEDE sur l’île de Roatán. Mais il faut remonter quelques années en arrière, en 2009, pour avoir l’aperçu de ses vraies origines. Le 28 juin de cette année, un groupe de soldats honduriens entrent dans la résidence du président Manuel Zelaya. Un homme de gauche, élu démocratiquement en 2006, qui avait eu le mauvais goût de vouloir rapprocher le Honduras du Venezuela de Chávez et de redistribuer un peu de la richesse nationale. Ils le sortent du lit, encore dans son pyjama, et l’expulsent de force dans un avion pour le Costa Rica. Le coup d’État, soutenu du bout des lèvres par Oncle Sam, a installé au pouvoir une coalition militaro-conservatrice qui passera la décennie suivante à dépecer l’État hondurien au profit des investisseurs étrangers. En 2012, quatre juges du pays qui avaient déclaré inconstitutionnel un premier projet de zones autonomes privées ont été purement et simplement révoqués. Une cour reconstituée valide la ZEDE sur l’île de Roatán l’année suivante, et les capitaux de la Silicon Valley couleront enfin à flots. Soit dit en passant : Juan Orlando Hernández, président du Congrès en 2012 puis chef de l’État à partir de 2014, qui s’est couché devant les investisseurs américains, dirigeait en parallèle, selon la justice américaine, l’un des plus importants réseaux de narcotrafic d’Amérique centrale. Condamné en 2024 à 45 ans de prison aux États-Unis pour avoir coordonné l’importation de centaines de tonnes de cocaïne. Depuis, Próspera vit selon ses propres codes civils et commerciaux, et les 250 entreprises qui y sont implantées choisissent leurs réglementations parmi des juridictions étrangères approuvées, négocient des règles entièrement sur mesure, ou opèrent sous la common law anglaise. Le fantasme ultime du libertarien en short de bain : l’État-plateforme, soumis à une juridiction à la carte, loin, très loin de la fastidieuse notion d’intérêt général. Un conseil de neuf membres gouverne l’enclave, dont quatre sont nommés directement par Honduras Próspera Inc., l’entreprise qui la détient ; le seuil de décision aux deux tiers garantit à l’entreprise un veto permanent qu’aucune urne ne peut défaire. Le droit pénal hondurien reste, en théorie, applicable, mais c’est un écran de fumée. À Próspera, l’ordre n’est pas assuré par la police hondurienne : ce sont des agents de sécurité privés, recrutés et payés par l’entreprise opératrice, qui font régner l’ordre sur le territoire. Quand un différend commercial éclate entre deux résidents ou deux entreprises, il ne va pas devant un tribunal hondurien : c’est un centre d’arbitrage privé qui s’en occupe, composé d’anciens juges américains, opérant selon des règles que les membres dirigeant Próspera ont eux-mêmes rédigées. Dans les cas extrêmes (meurtres, agressions physiques, viols), le droit pénal hondurien peut être invoqué, mais l’immense majorité des litiges se règlent entièrement en dehors de ce cadre, devant des institutions que l’État ne contrôle pas. En pratique, le Honduras conserve la responsabilité de ses ressortissants les plus pauvres, notamment ceux qui vivent à Crawfish Rock, la communauté afro-caribéenne voisine de l’enclave. Ils ne voient évidemment pas un seul centime des impôts payés par les résidents et sociétés de Próspera, lesquels sont intégralement réinvestis à l’intérieur de la zone. L’État hondurien assume les coûts sociaux, et les entreprises américaines encaissent les bénéfices : c’est exactement ce que voulaient ses fondateurs. Un espace où l’État est réduit à sa fonction régalienne la plus minimale, vidé de toute sa substance démocratique : un marché bien plus favorable pour une partie que pour l’autre. Le pire, c’est que le Honduras ne peut plus récupérer ce morceau de l’île de Roatán sans risquer la ruine financière. Quand le Congrès hondurien vota à l’unanimité l’abrogation des ZEDE en 2022, et lorsque la Cour suprême confirma leur inconstitutionnalité en 2024, la réponse de Próspera fut immédiate : une plainte à 10,7 milliards de dollars (soit un tiers du PIB du pays) devant le tribunal arbitral de la Banque mondiale, fondée sur le CAFTA-DR, l’accord de libre-échange qui lie le Honduras aux États-Unis et protège les investisseurs américains contre toute modification législative défavorable. En parallèle, les fondateurs de Próspera ont financé des opérations de lobbying à Washington pour obtenir des sanctions économiques et des restrictions de visas contre des responsables gouvernementaux honduriens. Un pays parmi les plus pauvres des Amériques, poursuivi en justice et menacé de sanctions américaines pour avoir voulu récupérer un bout de son propre territoire. Bah alors ? On réclame l’indépendance totale quand il s’agit de payer ses impôts, mais on appelle Oncle Sam à la rescousse dès que le propriétaire légitime demande de récupérer ce qui lui appartient ? Próspera n’a pas d’équivalent : aucun autre projet de ce type n’est allé aussi loin dans la formalisation de l’impunité et dans la transformation d’un territoire en sandbox pour milliardaires sociopathes. C’est le prototype le plus abouti qui soit d’une idée que Peter Thiel formulait en 2009 dans son célèbre article The Education of a Libertarian : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Au fond, Próspera représente aussi tout ce qui fait la honte du courant libertarien, puisque c’est ce qu’il rejette en bloc : un microcosme du monde tel qu’il est dehors, avec les riches en haut qui font les règles, les pauvres en bas qui survivent ; un système féodal moderne. S'abonner à Presse-citron Un laboratoire sans éthique À Próspera, le corps humain est la dernière frontière de la déréglementation. Sans régulateur pharmaceutique ni comité d’éthique indépendant, plusieurs startups de biotechnologie y conduisent des expériences médicales moyennant finance et la signature d’une décharge reconnaissant explicitement le risque de passer l’arme à gauche. L’argument avancé est toujours le même : la liberté individuelle ; les adultes consentants ont le droit de faire ce qu’ils veulent de leur corps. C’est vrai, dans une certaine mesure, mais il semblerait que de s’être trop noyé dans le fric fasse perdre le sens commun à ceux qui s’y adonnent. Si les protocoles d’essais cliniques ont été inventés, ce n’est pas pour les chiens, mais parce que l’histoire de la médecine expérimentale est jonchée de catastrophes provoquées par des chercheurs convaincus d’agir pour le bien de l’humanité. Une histoire, qui visiblement, n’existe pas et s’efface derrière la confiance aveugle des « patients » au stupide slogan de la communauté : « Make Death Optional » (« rendre la mort optionnelle »). C’est le cri de ralliement de la mouvance transhumaniste qui gravite autour de Próspera, et le cœur de la promesse marketing de l’enclave. Minicircle, la startup la plus connue du coin, y propose des injections de follistatine, une protéine censée stimuler la croissance musculaire et ralentir le vieillissement, à propos de laquelle les essais cliniques sont inexistants. Bryan Johnson, milliardaire américain obsédé par l’immortalité, s’y est fait traiter et l’a même promotionné dans un documentaire Netflix. Unlimited Bio, une autre startup incorporée dans l’enclave, prépare des essais combinant deux thérapies géniques sur des sujets sains de plus de 45 ans pour inverser ou ralentir les marqueurs biologiques du vieillissement. Une communauté d’illuminés, baptisée Vitalia, composée de scientifiques, d’entrepreneurs et de crypto-bros, a pour but d’accélérer le développement de technologies visant à allonger l’espérance de vie. GARM Clinic, un centre de thérapies à base de cellules souches, non approuvées aux États-Unis car leurs traitements sont jugés trop risqués ou expérimentaux par les autorités de santé américaines, opère là-bas en toute tranquillité. Bref, Próspera est également une gigantesque boîte de Pétri pour ultra-riches obsédés par leur propre finitude. Peter Thiel étant l’un des plus gros soutiens historiques et financiers de Donald Trump, l’administration américaine a pris sous son aile Próspera depuis son retour au pouvoir. Protéger l’enclave, c’est protéger les intérêts des grands donateurs de la Silicon Valley qui soutiennent le mouvement MAGA. Le contrat de 50 ans signé sous Hernández court théoriquement jusqu’en 2063, ce qui laisse le droit au territoire d’exister légalement encore 37 ans. Toutefois, avec l’élection de Nasry Asfura à la présidence hondurienne en novembre 2025 – soutenu par Trump – Próspera cherche désormais à s’étendre. Quelques jours seulement après son investiture, Asfura a demandé la réintégration du Honduras au CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements), dont Castro s’était retirée. Dans des enregistrements audio récemment fuités par le scandale du « Hondurasgate », on l’entend expliquer à Hernández (le narco-président condamné, gracié par Trump en décembre 2025) que les investisseurs sont « très positifs quant à l’expansion de la ZEDE à Roatán » (voir ci-dessus). On ne pouvait pas rêver fondations plus sordides : née d’un coup d’État soutenu par Washington, Próspera est aujourd’hui renforcée par un réseau qui relie la Silicon Valley, la Maison-Blanche et un ex-président condamné pour trafic de cocaïne. Lorsqu’on l’écrit ainsi, on croirait presque à un scénario d’une très mauvaise série B, mais c’est désespérément vrai. 📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp. Newsletter 🍋 Abonnez-vous, et recevez chaque matin un résumé de l’actu tech Votre email : Je m'inscris J'ai lu et accepte les termes et les conditions Laissez ce champ vide si vous êtes humain : Bitcoinéconomiepolitique [ Source ] Sur le même sujet Apple, Nvidia, Boeing : quels sont les rares patrons invités par Trump à Pékin ? Ce pays allié de la France va confier des décisions de son gouvernement à une IA Est-ce la fin du cauchemar pour l’A220 ? Airbus enregistre une méga-commande, alors que ses avions déjà produits sont cloués au sol « Un proche de Macron » : 3 choses à savoir sur Emmanuel Moulin, le futur gouverneur de la Banque de France Les dernières actualités Bienvenue à Próspera : la ville où les milliardaires font la loi et défient la démocratie. 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