● Courrier International 📅 09/05/2026 à 05:00

“Art Reef”, un récif artistique au fond de l’Atlantique, où la nature a repris ses droits

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La pièce “Périscope”. PHOTO Vhils Studio Courrier international Lecture 3 min. Publié le 9 mai 2026 à 05h00 L’une des œuvres les plus ambitieuses de Vhils, l’invité du numéro du 7 mai de “Courrier international”, se trouve à douze mètres de profondeur, au large du Portugal. “Art Reef”, un ensemble de sculptures monumentales réalisées à partir de pièces récupérées dans des centrales électriques, était déjà considéré comme novateur en 2023. Aujourd’hui, le directeur de création du Studio Vhils, rencontré à Lisbonne, revient sur l’évolution d’une œuvre destinée, dès sa conception, non seulement à interagir avec le vivant mais à s’effacer pour lui laisser la place. “Sans aucun doute, c’est mon travail le plus complexe !”, déclarait Vhils au quotidien régional de l’Algarve Sul Informação lors de l’inauguration d’Art Reef (“Récif sous-marin”), en 2023. Cette œuvre sous-marine reposant au fond de l’océan Atlantique, au large d’Albufeira, dans le sud du Portugal, “était un vieux rêve et un défi”, expliquait alors l’artiste urbain mondialement connu, invité par Courrier international pour un numéro spécial paru le 7 mai : “Nous avons dû apprendre à composer avec le lieu, ses forces, les intempéries, et un terrain complètement différent.” À lire aussi : En images. Vhils en quelques œuvres majeures autour du monde Trois ans plus tard, dans les studios de Vhils, à Barreiro, sur la rive sud du Tage, face à Lisbonne, certaines pièces revenues du fond de l’océan racontent déjà l’histoire de cette installation. Retirées de l’eau après s’être détachées sous la puissance du courant, ces trois structures qui avaient rapidement été recouvertes de coraux témoignent d’un processus assumé : l’œuvre était conçue pour évoluer, se transformer, et finir par disparaître, au profit de la vie. “Sous l’eau, la moindre aspérité devient un catalyseur biologique”, observe Pedro Ferreira, le directeur de création du projet et du Studio Vhils, tout juste arrivé après une session de surf matinale. “Dès qu’il y a une roche, la vie explose. Nous avons en amont observé des pépinières en mer, puis constitué des structures en béton à plusieurs niveaux, où la flore et les crustacés s’accrochent. Elles deviennent des habitats géants.” Art Reef repose sur cette idée simple : provoquer l’installation d’un écosystème. Lancé en 2021 à l’initiative du groupe énergétique EDP (Energias de Portugal), il a mobilisé près de 200 personnes durant trois ans (artistes, ingénieurs, scientifiques, plongeurs, institutions environnementales…). Une œuvre pensée comme un récif artificiel Le projet réutilise des pièces issues de centrales thermiques désaffectées, décontaminées puis immergées à douze mètres de profondeur, à deux milles nautiques au large d’Albufeira. Treize sculptures – huit en fer et cinq en béton, dont la plus haute mesure 5,3 mètres (un ancien moulin à charbon) – composent ce parcours sous-marin étendu sur 1 250 m2. Pensées comme un récif artificiel, elles contiennent des cavités, des reliefs et des surfaces propices à la fixation de la vie marine. La pièce “Equilibrium”. PHOTO VHILS STUDIO “Les œuvres immergées rendent hommage à ceux qui vivent de la mer sans la détruire : des visages anonymes immortalisés comme supports d’une nouvelle vie”, expliquait Expresso en 2023. “J’ai essayé de trouver plusieurs récits de notre relation avec la mer, en tant qu’êtres humains : une histoire faite de subsistance, de confrontation, de tensions, mais aussi de points de rencontre”, précisait Vhils au journal Público. “Ici, les œuvres sont vraiment conçues pour que la mer s’en empare.” Il y a quelques mois, Pedro Ferreira est retourné plonger au large d’Albufeira pour voir l’évolution de l’exposition. “Chaque environnement attire des espèces spécifiques, remarque-t-il. Certains poissons gravitent autour d’une roche précise et n’en sortent jamais : elle devient leur maison. C’est pourquoi les pièces ont été installées près de zones déjà vivantes, afin de favoriser une migration rapide des espèces.” La pièce “Equilibrium” envahie par la biodiversité. PHOTO VHILS STUDIO La colonisation suit une progression précise. “Chaque pièce déposée au fond de l’océan attire progressivement la vie : flore, algues, coraux. Ces derniers attirent à leur tour poissons et crustacés, puis d’autres espèces viennent coloniser l’ensemble.” Calamars, poulpes et murènes Les volumes en béton ont également été percés pour que “calamars, poulpes ou murènes puissent y nidifier. Les dimensions des ouvertures ont été pensées pour permettre l’installation de ces espèces tout en limitant l’accès aux plus grands prédateurs.” La pièce “Périscope” avant son immersion au fond de l’océan Atlantique. PHOTO JOSE PANDO LUCAS Au-delà de l’intention artistique, le projet se veut aussi scientifique. Certaines bases accueillent le programme Plant a Coral, mené avec l’université de l’Algarve. “Des coraux endommagés par la pêche au filet sont récupérés, régénérés en laboratoire puis replantés sur les structures du récif. Les pièces deviennent ainsi des laboratoires d’observation permettant d’étudier la résistance des coraux selon les courants, les zones abritées ou exposées.” La zone est aujourd’hui balisée et protégée. Aucune pêche ni navigation n’y est autorisée, transformant l’espace en réserve naturelle expérimentale. Comme les trois structures métalliques revenues à l’atelier de Barreiro, d’autres pièces toujours immergées, désormais envahies de vie, sont déjà méconnaissables, a constaté Pedro Ferreira : “Certaines perdent leur lisibilité initiale, mais c’était prémédité : elles sont progressivement contaminées par la biodiversité.” Le récif a été conçu pour favoriser l’installation d’un écosystème. PHOTO VHILS STUDIO “L’écologique se mêle alors à l’esthétique, jusqu’à ce que, dans quelques années, les structures soient entièrement intégrées à l’écosystème marin.” Le projet assume donc la disparition progressive de l’œuvre au profit du vivant. À Sul Informação, Vhils déclarait déjà en 2023 : “C’est à la mer de dicter l’avenir.” Édition spéciale “Le monde selon Vhils”, invité de Courrier international pour le numéro du 7 mai et sur notre site. `; }
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