● Journal du Net
📅 07/05/2026 à 08:12
Sécurisation des matières premières : La course contre la montre des Big Tech pour sauver l'IA
Géopolitique
👤 Guillaume Renouard
Ouverture de mines de cuivre et de minerais rares, approvisionnements en hélium, installations d'usines aux États-Unis… La tech américaine s'efforce à la fois d'augmenter sa résistance aux chocs internationaux et de réduire sa dépendance à la Chine. Un projet à plus de deux milliards de dollars : les travaux viennent de démarrer sur le site de la future mine de cuivre de Mingomba, en Zambie. Une fois opérationnelle, elle sera l’une des plus vastes au monde, avec un objectif de production de 300 000 tonnes de cuivre par an. Elle sera gérée par KoBold Metals, une jeune pousse de la Silicon Valley qui compte notamment Jeff Bezos, Bill Gates, Marc Andreessen et Reid Hoffman parmi ses investisseurs. La start-up utilise l’IA pour analyser des données géologiques et identifier les gisements potentiels de cuivre, mais aussi d’autres minerais précieux comme le cobalt, le nickel et le lithium. Elle répond à une ambition claire, qui justifie l’intérêt que lui portent les investisseurs et CEO les plus en vue de la Silicon Valley : sécuriser les chaînes d'approvisionnement des semiconducteurs, le carburant des algorithmes d’IA. Le cuivre, un nouvel or ? Porté par les dépenses faramineuses des géants de l’IA dans les centres de données, et, dans une moindre mesure, par l’électrification de l’économie, le prix du cuivre a augmenté de plus de 25% en un an et se situe actuellement à un plus haut historique. Ce métal joue un rôle essentiel dans la fabrication des semiconducteurs, notamment pour l’interconnexion entre les puces. Or, les puces de High Bandwidth Memory (HBM), ou mémoire à large bande passante, spécialement taillées pour l’IA, donc en très forte demande, sont particulièrement gourmandes en la matière. "La production de puces HBM commence par la fabrication de puces DRAM traditionnelles, utilisées notamment dans les ordinateurs et puces informatiques classiques. Des tunnels verticaux, appelés vias traversants (TSV, through-silicon vias), sont ensuite gravés dans les puces", détaille Jacob Feldgoise, Senior Data Research Analyst au Center for Security and Emerging Technology de la Georgetown University. Or, ces TSV sont remplis de cuivre. Plus l’on veut une puce puissante, plus il y a de couches empilées, plus le nombre de TSV, donc la quantité de cuivre, est élevée. "Ces puces sont ensuite empilées les unes sur les autres, de sorte que les TSV de chaque puce se connectent à celle du dessus et du dessous, permettant ainsi à l'alimentation et aux données de circuler à travers les couches. La pile DRAM est ensuite montée sur une puce logique de contrôle. Enfin, plusieurs piles HBM complètes sont montées sur un interposeur, entourant la puce de calcul du GPU."Cet interposeur est lui-même densément câblé en cuivre pour obtenir une très haute bande passante. Le nombre de connexions par mm² dans un package HBM est enfin bien supérieur à celui d'une puce classique, ce qui se traduit mécaniquement par plus de cuivre par unité. Dans ce contexte, le cuivre est donc une denrée hautement convoitée, que les Big Tech s’efforcent de sécuriser, sous peine de souffrir des conséquences. Hewlett Packard a ainsi alerté fin 2025 que les tensions sur la chaîne d'approvisionnement en cuivre allaient peser sur sa rentabilité en 2026. Kobold Metals n’est que l’un des volets du programme déployé pour sécuriser les approvisionnements. AWS a par exemple signé début 2026 un accord avec Rio Tinto pour acheter du cuivre produit localement depuis une mine en Arizona. L'impact du conflit iranien Le cuivre n’est toutefois qu’un aspect du problème. La guerre en Iran a mis en lumière une autre faiblesse pensant sur les chaînes d’approvisionnement mondiales des semiconducteurs : l’hélium. Ce gaz est notamment utilisé dans le processus de fabrication des puces, pour évacuer la chaleur. Il joue également un rôle essentiel dans la lithographie, qui permet de graver les circuits complexes d'une puce. Ainsi, en 2023, la Semiconductor Industry Association a-t-elle averti que si l'approvisionnement en hélium venait à être perturbé,"des chocs se produiraient vraisemblablement dans l'industrie mondiale de la fabrication de semiconducteurs." Or, le Qatar produit environ un tiers de la production mondiale d’hélium, et une partie de ses usines ont été mises à l’arrêt suite aux attaques de drones iraniennes, à l’instar de celle de Ras Laffan, exploitée par QatarEnergy. Outre ce déficit de la production, le transport du gaz hors du Moyen-Orient est devenu de plus en plus difficile avec la fermeture du détroit d'Ormuz. C’est au total plus de 25% de l'approvisionnement mondial en hélium qui est menacé, a indiqué à la chaîne américaine CNBC Phil Kornbluth, président de Kornbluth Helium Consulting. L’impact se fait déjà ressentir à l’autre bout du monde, en Corée du Sud, qui abrite deux des principaux fabricants mondiaux de puce mémoire. "Trois entreprises détiennent la quasi-totalité des parts de marché dans la production de HBM : les coréens SK Hynix et Samsung, ainsi que l’américain Micron", précise Jacob Feldgoise. Les deux entreprises coréennes disposent de stocks d’hélium qui leur permettent de tenir au moins jusqu’à juin, mais une prolongation du conflit pourrait les mettre en difficulté, et faire dérailler toute la chaîne de valeur de l’IA. Elles s’efforcent désormais de diversifier leur approvisionnement, notamment auprès des Etats-Unis, le deuxième plus gros producteur mondial d’hélium, via des sociétés comme Linde et Air Products. Les Etats-Unis, justement, s’efforcent de muscler leur production pour renforcer leur autonomie et celle de leurs champions nationaux. En 2025, plusieurs nouveaux sites de production d'hélium ont démarré, et d’autres doivent être lancés cette année, en particulier un projet d’Avanti Helium dans le Montana, et un autre de Pulsar Helium qui développe un gisement dans le Minnesota. Citons encore l’énorme projet Galactica-Pegasus d’Helium One dans le Colorado. Linde a en outre mis en service un site de stockage à Beaumont, au Texas, capable d'absorber les surplus de production. Outre ces initiatives privées, le Peterson Institute for International Economics (PIIE) plaide désormais pour le rétablissement d’une réserve stratégique d'hélium, sur le modèle de celle de pétrole (les Etats-Unis ont longtemps disposé d'une réserve fédérale d'hélium, mais elle a été démantelée suite à une loi de privatisation de 1996). L'association taïwanaise des semiconducteurs a, de son côté, demandé à son gouvernement de constituer des réserves d'urgence. Volontarisme gouvernemental au service des Big Tech La guerre commerciale sino-américaine est également une menace pour la chaîne de valeur de l’IA. En décembre 2024, la Chine a ainsi restreint l’exportation du gallium et du germanium, deux métaux nécessaires à la production des semiconducteurs. A l’été 2025, elle a agi de même avec le lithium. En retour, les big tech américains ont mis en place des démarches de lobbying et un soutien politique aux initiatives fédérales de diversification. Des démarches qui ont été entendues par l’administration Trump 2.0, beaucoup plus proche des Big Tech que la première. La "One Big Beautiful Bill" a ainsi alloué 7,5 milliards de dollars aux minéraux critiques, et le Département de l'Energie a annoncé 1 milliard de dollars pour cinq initiatives couvrant le lithium, le nickel, les terres rares, le gallium et le graphite. Le gouvernement a également lancé des prises de participation dans des entreprises stratégiques, comme USA Rare Earth, qui construit des installations de production de terres rares et d'aimants sur le sol américain, et dont l’Etat est désormais actionnaire à hauteur de 10%, ou encore Lithium Americas, spécialisé comme son nom l’indique dans le développement et l’exploitation de gisements de lithium. Le gouvernement américain a enfin lancé en février le Project Vault, une réserve stratégique de minéraux critiques, dont le cuivre, le gallium et le germanium, soutenue par 10 milliards de dollars de prêts et 2 milliards d'investissements privés.
🔗 Lire l'article original
👁️ 1 lecture