● Journal du Net
📅 07/05/2026 à 08:27
Alexandre Embry (Capgemini) : "L'intérêt des dirigeants pour les robots humanoïdes est énorme"
Géopolitique
👤 Mattis Meichler
Alexandre Embry dirige le laboratoire AI Robotics and Experiences de Capgemini, une entité qui se concentre sur la robotique couplée à l'intelligence artificielle. Les robots polyfonctionnels et autonomes constituent aujourd'hui l'un de leurs principaux axes de recherche. JDN. Pourquoi Capgemini a-t-il décidé de faire de l'IA physique et de la robotique humanoïde un axe stratégique ? Alexandre Embry est directeur associé en charge du laboratoire AI Robotics and Experiences de Capgemini © Nicolas Souyris Alexandre Embry. Nous considérons que cela s’inscrit dans la continuité des LLM . Ces robots sont, au fond, des agents IA auxquels on a ajouté des capacités d’action dans le monde réel: des bras, des jambes, des capteurs. Leur conception et leur entraînement reposent sur des approches très proches de celles utilisées pour les agents logiciels, avec des modèles de données similaires. Cela nous place dans une position assez naturelle sur ce sujet, compte tenu de notre expertise initiale en IA et en software, ainsi que des compétences robotiques que nous avions déjà développées. Comment l’expertise de Capgemini permet de vous positionner vis-à-vis de l’intégration des robots dans les entreprises ? Si l’on regarde l’évolution actuelle de la robotique, elle correspond précisément à nos compétences : développement logiciel, intelligence artificielle et conseil. Cela inclut la définition des cas d’usage, l’identification de la valeur métier, ainsi que l’accompagnement des déploiements. Nous intervenons pour intégrer ces machines dans des environnements opérationnels, en lien avec les systèmes IT, IoT et OT des entreprises. Vous avez récemment publié un rapport sur l’IA physique et la robotique humanoïde. Quels en sont les principaux enseignements ? Plus de deux tiers des dirigeants d’entreprise interrogés (près de 1 700 au total, répartis à l'échelle mondiale et dans des secteurs très variés) considèrent que l’IA physique va être un "game changer"pour leur industrie. Et 64% y voient un levier pour améliorer leur compétitivité dans les années à venir. Ces chiffres témoignent d'un potentiel d'adoption conséquent. Sur la robotique humanoïde, deux tiers des dirigeants estiment que cela va contribuer à transformer leur secteur d’activité. Et 78% se disent prêts à les déployer à l’échelle, mais pas dans l’immédiat. Enfin, 72% citent leur polyvalence comme incitation principale à les déployer. Quels sont les secteurs qui concentrent le plus d'attentes vis-à-vis de ces technologies ? Ce sont essentiellement les secteurs où une collaboration entre humains et robots est envisageable, que ce soit pour pallier la pénurie de main-d'œuvre ou pour protéger les travailleurs intervenant dans des conditions difficiles. On retrouve donc les secteurs assez classiques : l'industrie manufacturière au sens large, l'automobile, la construction, l'aérospatiale et la défense, l'entreposage et la logistique. Quels sont les modèles de déploiement qui se dessinent ? La forme humanoïde n'est pas la plus citée dans les perspectives de déploiement à court terme. Ce sont d'abord les robots mobiles autonomes, les AMR et AGV intelligents, qui arrivent en tête, suivis des bras robotisés. La forme humanoïde est citée par moins de 25% des répondants comme étant susceptible d'être déployée dans un horizon de trois ans. Cela dit, l'appétence pour cette forme est en réalité énorme, car c'est la plus facilement adaptable dans des environnements déjà opérés par des humains. Mais c’est aussi potentiellement la plus challengeante à déployer. Pourquoi ? La première raison est d'ordre technologique. La roadmap évolue des VLA (Vision-Language-Action models) vers les Robotics Foundation Models, qui permettront aux robots de s'adapter de manière croissante à des environnements hétérogènes, et c'est là qu'on tendra vers une véritable autonomie générale. Il reste encore trois à cinq ans avant d'y parvenir. La seconde dimension concerne les enjeux de déploiement opérationnel. Cela passe notamment par les contraintes à anticiper : sécurité, cybersécurité et régulation. Ce travail doit être mené conjointement avec les gouvernements, car ces robots sont à la fois des véhicules autonomes, des machines-outils et des systèmes d'IA. En Europe, l'AI Act s'applique à ce titre et doit être pleinement intégré. Enfin, il y a l'acceptation par les opérateurs déjà présents dans ces environnements, un sujet sociétal important qui doit être adressé. Les coûts sont-ils aussi un frein ? Il y a deux sujets distincts. Le premier, c'est le hardware. Une compétition féroce s'installe entre la Chine, l'Europe et les Etats-Unis. Les fabricants chinois sont aujourd'hui en avance sur leur capacité à livrer à l'échelle, mais ils vont être rattrapés, alors que les acteurs américains montent en cadence. Tout cela va mécaniquement faire baisser les prix. Et le second sujet ? C'est le temps nécessaire pour entraîner un robot à exécuter un scénario donné. L'enjeu est d'arriver à un framework standardisable, ce que nous appelons une "training factory": industrialiser l'entraînement lui-même, avec un coût fixe par scénario, qui décroît à mesure que la puissance de calcul et les modèles progressent. Car ces robots ne se programment pas : ils s'entraînent sur de la donnée. Et la particularité ici, c'est que nous évoluons dans le monde réel (nuages de points, analyse vidéo en temps réel, capture d'environnement 3D) bien plus complexe que des données textuelles ou vidéo classiques. Quels modèles économiques vont s'imposer dans la robotique humanoïde ? Plusieurs modèles vont cohabiter, comme pour toutes les machines industrielles. Les fournisseurs chinois vendent du hardware pur, un modèle qui a sa place. Aux Etats-Unis, on voit émerger le pay-per-use. Et il y a les classiques du leasing. Ce qui est en revanche peu probable, c'est le hardware livré seul : il y a trop de services additionnels nécessaires (plateforme, computing, maintenance, mises à jour) pour que ce modèle tienne. Des acteurs vont donc se positionner en robotics-as-a-service tout-inclus. Ces modèles resteront liés aux géographies : le pay-per-use américain, ancré sur la valeur du travail substitué, sera moins pertinent en Europe où le sous-emploi reste significatif. On y verra plutôt un robotics-as-a-service standardisé, packageant l'ensemble des coûts en OPEX. Comment l'écosystème français en robotique humanoïde peut-il tirer son épingle du jeu ? On ne part pas d'une feuille blanche. Je pense notamment à ce qui a récemment été annoncé dans le secteur automobile, un modèle qui va au-delà d'un simple partenariat, avec une vraie collaboration sur la fabrication des robots. Le principal frein reste le financement : on n'a pas en Europe le même mindset d'investissement qu'aux Etats-Unis, ni le soutien étatique massif qu'on observe en Chine. C'est pour ça que les partenariats industriels sont particulièrement pertinents. Mais on n'est pas démuni. Et la régulation, souvent perçue comme un frein, peut devenir un avantage : les robots chinois cochent assez peu de cases pour un déploiement industriel européen. Notre capacité à fournir un framework garantissant des robots conformes et souverains représente un avantage compétitif réel, exportable au-delà de l'Europe. Notre carte à jouer, c'est de ne pas chercher à concurrencer sur le mass market, mais de cibler les besoins spécifiques de l'industrie européenne et de soutenir quelques acteurs clés.
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