● Courrier International 📅 06/05/2026 à 14:53

Lisbonne, une ville en mutation : entre renaissance urbaine et fragilisation culturelle

Géopolitique
Illustration
Rebaptisée LX Factory, l’ancienne usine d’Alcântara est devenue un centre artistique abritant des restaurants et des bars. PHOTO ALAMY Quiconque aurait visité Lisbonne il y a dix ou quinze ans et y retournerait aujourd’hui serait traversé par divers sentiments. La joie, d’abord, probablement – Lisbonne sera toujours Lisbonne, avec ses couleurs, ses belvédères, ses chaussées pavées, le Tage en fond –, mais aussi, sans doute, une certaine mélancolie tant la ville a été transfigurée en une décennie. Pour le meilleur et pour le pire. Passant au crible diverses rénovations urbaines, José Manuel Fernandes s’intéresse, dans Expresso, à ces “grands ensembles architecturaux en ruines qui font place à une ville pleine de vie”. L’architecte cite notamment deux exemples : d’un côté la LX Factory, lancée en 2008 à Alcântara dans d’anciennes fabriques de tissus, et qui accueille aujourd’hui galeries, restaurants et bars, boutiques et événements culturels ; de l’autre 8 Marvila, un projet jumeau lancé en 2023 par le même promoteur, Mainside, sur des anciens entrepôts de vins à Marvila, pour le même résultat. Explosion des prix de l’immobilier Deux projets qui incarnent la nouvelle urbanité lisboète, où d’anciens sites industriels ou patrimoniaux, mais aussi des friches, sont reconvertis en espaces culturels hybrides. “Leur récupération repose davantage sur une ‘réutilisation fonctionnelle’ que sur une véritable restauration architecturale”, regrette néanmoins José Manuel Fernandes. Si ces projets revitalisent des quartiers jusqu’alors délaissés, ils reposent souvent sur des équilibres précaires, où l’esthétique de “‘quasi-ruine’ devient une valeur ajoutée”. Le monde selon Vhils L’une des quatre couvertures créées par Vhils pour le numéro spécial de “Courrier international” en kiosque dès le 7 mai 2026. Courrier international Cet article est extrait d’un numéro exceptionnel réalisé en collaboration avec l’artiste portugais Vhils, en vente à partir du 7 mai chez votre marchand de journaux ou dans notre boutique en ligne. Pour l’occasion, cette figure majeure de l’art urbain a conçu quatre couvertures différentes en relief à partir d’affiches de Courrier international. Baptisé “Le monde selon Vhils”, ce numéro est intégralement illustré par des œuvres de Vhils, avec un papier et une maquette modifiés. Afficher la suite Un processus qui “a ses risques et ses limites”, souligne l’architecte : entretien insuffisant, logique de rentabilité, risque de dégradation continue ou de banalisation par le tourisme. Au début un pôle attractif, la LX Factory, constate-t-il, a été rattrapée par la gentrification et la hausse des loyers. Au bord du Tage, l’artiste urbain Vhils a représenté un personnage d’allure steampunk, tourné vers le fleuve, inventé par le street-artiste italien Pixel Pancho. PHOTO Alexander Silva Car cette renaissance s’accompagne d’un revers brutal. Selon Eurostat, les prix de l’immobilier au Portugal ont bondi de 180 % entre 2015 et 2025, après l’arrivée de dizaines de milliers d’étrangers à fort pouvoir d’achat dans un pays vendu à l’international comme un “nouvel Eldorado”. Nombre de ces derniers ont bénéficié de programmes fiscaux avantageux (comme le statut de résident non habituel (RNH) ou les visas dorés), ouvert des Airbnb (Lisbonne compte désormais près de 12 000 licences, après l’annulation d’environ 7 000 d’entre elles en début d’année) et profité d’un coût de la vie… qui a depuis explosé. Nouvelle gentrification Dans le même temps, rapporte le Diário de Notícias, les salaires portugais n’ont progressé que de 41,5 % en dix ans, soit une hausse quatre fois plus lente que celle du logement. Ce décalage massif et la pression immobilière transforment profondément le tissu urbain et social, accélérant l’éviction des populations et des espaces culturels. Longue est la liste de ceux qui ont accroché une banderole “Nous sommes expulsés” à leur front avant de disparaître : le groupe Os Amigos do Minho, le café O das Joanas, l’espace culturel Crew Hassan… Et d’autres sont menacés : Arroz Estúdios, Sirigaita… Au détour d’un reportage à Intendente et à Anjos, Expresso constate que ces mêmes lieux qui avaient contribué à faire de ces zones malfamées des quartiers “cool” et “branchés”, au début des années 2010, tirent aujourd’hui le rideau : Largo Residências, Zona Franca, Sport Clube Intendente, quand l’incontournable Casa Independente devra partir à la fin de l’année. “Victimes de leur succès”, ces associations cèdent aux coups de boutoir d’une “nouvelle vague de gentrification”, souvent au profit de projets hôteliers. La revue Time Out rapporte qu’entre 2022 et 2025 l’exécutif municipal dirigé par le maire de droite Carlos Moedas (élu en 2021 et réélu en 2025) aurait approuvé la construction de plus de 70 hôtels dans la ville. Fermetures en chaîne “Les quartiers se construisent autour de ces lieux de rencontre, et puis on les en chasse. C’est impressionnant”, déplore dans Público Gonçalo Riscado, le directeur du mythique club Musicbox, qui vient de fermer après vingt ans dans la rue Nova do Carvalho, aussi appelée “Rua Cor de Rosa” ou “Pink Street”, au Cais do Sodré. Un quartier festif où les logiques économiques et touristiques ont aussi eu raison d’“un autre phare de la nuit lisboète” : le Lounge. “Avant, les lieux fermaient faute de public. Aujourd’hui, ils peuvent être pleins et fermer quand même”, se désole auprès du journal Joaquim Quadros. Cette figure de la scène nocturne et culturelle dénonce “le manque de vision” des pouvoirs publics. “Il faut redonner une identité à Lisbonne”, plaide-t-il, sans quoi la ville n’a plus de raison d’être visitée. À Lisbonne, dans le quartier d’Alcântara, une oeuvre de Vhils située près du pont qui enjambe le Tage. PHOTO ALEXANDER SILVA “Lisbonne avait une vibe qu’elle n’a plus aujourd’hui. Ce sont les touristes eux-mêmes, venus il y a quelques années et qui reviennent maintenant, qui demandent : ‘Qu’est-il arrivé à cet endroit ?’ Il a fermé. ’Et cet autre ?’ Il a fermé aussi”, soupire Clara Metais, patronne du Damas, dans le quartier de Graça. “Un espace de résistance” D’autres espaces, malgré tout, voient le jour, comme la Casa do Comum, dans le Bairro Alto, ou encore celui qui sera bientôt inauguré dans un site industriel de 500 m2 à Anjos par le label et disquaire Groovie Records. “Ce sera presque un espace de résistance”, annonce Edgar Raposo, le fondateur et initiateur du projet, à Público. À lire aussi : Reportage. À Lisbonne, on vit les nuits les plus transgressives d’Europe Mais les acteurs de terrain témoignent globalement d’un basculement. “On est complètement bousillés par tout le processus de gentrification, surtout ces trois dernières années”, explique Diego Cândido, alias Didi, au magazine britannique DJ Mag. Originaire de Rio de Janeiro, ce membre fondateur du collectif Curvs est à l’origine d’un club queer éphémère, le Planeta Manas, qui a ouvert en 2021 à Prior Velho, près de l’aéroport, et a été contraint de fermer en juillet 2025 après plusieurs descentes de police et pressions administratives. Il confie : “C’est compliqué de construire et de se développer. Et surtout, pour des collectifs indépendants sans moyens ni financement, c’est vraiment difficile de continuer.” Qu’à cela ne tienne, le magazine constate qu’“au cours de la dernière décennie, Lisbonne est devenue un véritable refuge pour la vie nocturne DIY” – pour do it yourself, soit une culture indépendante, auto-organisée et souvent hors des circuits commerciaux. “Une multitude de collectifs, disquaires, artistes, labels et lieux se sont réunis pour créer une scène vibrante et diversifiée”, nourrie d’influences de la diaspora africaine et profondément ancrée dans les communautés locales. Créativité et adaptation Parmi eux, Radio Quântica, sa cofondatrice Inês Coutinho (Violet), le label Príncipe ou encore la boîte de nuit Outra Cena, qui occupe un vieux chai, rappelle les clubs berlinois et incarne cette capacité d’adaptation, en proposant des modèles plus inclusifs et accessibles. À lire aussi : Lisbonne. Le portugais, une langue sans tabou ni cravate “On essaie de trouver un moyen de faire fonctionner tout ça, parce que c’est ce qu’on fait toujours. Ça va être long et difficile, mais on a les connaissances, les capacités et la créativité pour faire en sorte que ça marche”, confie Didi. Fatiguée mais déterminée, la communauté lisboète, qui continue ainsi d’inventer des formes de solidarité et de création, “refuse de renoncer au dance floor”, conclut DJ Mag. Vincent Barros Lisbonne Art Urbanisme Europe Street art Sur le même sujet Expatriation. Le Portugal, Californie de l’Europe Promenade. Le parc de Monsanto, à Lisbonne, si vaste et plein de secrets Restauration. Au Portugal, le goût amer du sursis pour les traditionnelles “tascas” Tourisme. Coup de frein sur les Airbnb au Portugal : le nombre d’autorisations s’écroule Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Salzbourg en été : une scène à ciel ouvert Je découvre l’article → Festival Europavox Tentez de remporter un pass VIP 3 jours pour le festival de musique Euparovox du 26 au 28 juin à Clermont-Ferrand. Je participe → Paris Globe Festival Tentez de remporter un pass valable pour 2 spectacles au choix parmi la sélection du festival Paris Globe du 27 mai au 4 juin. Je tente ma chance →
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