● BFM Tech 📅 06/05/2026 à 13:00

Comment des influenceuses lifestyle se sont retrouvées à vanter l’IA américaine en faisant des pancakes: les dessous d’une campagne financée par la tech pour "battre la Chine"

Géopolitique
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Sur Instagram et Tiktok, des créateurs de contenu vantent l’intelligence artificielle américaine tout en alertant sur la Chine - BFM TechEntre recettes de petit-déjeuner et conseils d’organisation familiale, une campagne d’influence distille un discours géopolitique anxiogène sur la Chine et la domination technologique américaine sur les réseaux sociaux. Elle est financée en toute discrétion par Leading the Future, un super PAC soutenu par des figures de la Silicon Valley.Sur Instagram, l'influenceuse Melissa Strahle apparaît face à un drapeau américain, sourire maîtrisé et musique douce en fond. Elle parle d’intelligence artificielle comme on parlerait d’un nouveau robot de cuisine. L'outil est utile, pratique, et surtout, indispensable pour l’avenir des États-Unis."L'IA me permet de me concentrer sur l'essentiel", explique-t-elle à ses 1,4 million d'abonnés. "Nous devons investir dans une IA américaine pour que les États-Unis restent à la pointe de l'innovation et de la création d'emplois."Rien de plus banal, à ceci près que la publication est sponsorisée… sans que l’on sache vraiment par qui. Des vidéos comme ça, il en a des dizaines et des dizaines sur Tiktok et Instagram. Rien d'étonnant puisqu'elles font toutes partie d'une vaste campagne d'influence pour promouvoir l'IA.Jusqu’à 5.000 dollars la vidéoDerrière ces vidéos se cache en réalité Build American AI, un groupe financé dans l’ombre et lié à Leading the Future, un super PAC, pour Political Action Committee, ou comité de financement politique, soutenu par des figures issues de la Silicon Valley, d'après Wired. Parmi eux, Greg Brockman, président et cofondateur d'OpenAI, Joe Lonsdale, investisseur en capital-risque et cofondateur de Palantir ou encore Perplexity.Selon ses propres chiffres, le groupe affirme avoir levé 140 millions de dollars de contributions et engagements, dont 51 millions déjà mobilisés pour promouvoir son programme pro-intelligence artificielle.La stratégie de cette campagne d'influence coordonnée est simple. Utiliser des influenceurs lifestyle, ces nouveaux prescripteurs du quotidien, pour diffuser un message politique. Leur objectif? Vanter les mérites de l'IA et de l'innovation américaine. Du moins, dans un premier temps. Désormais, les vidéastes ont une nouvelle mission: agiter le spectre chinois.Pour faire passer le message, des agences comme SM4 recrutent des créateurs de contenu avec des contrats pouvant atteindre 5.000 dollars par publication sur Tiktok. La consigne? Rester subtil, tout en amplifiant le message de Build American AI selon lequel l'essor technologique de la Chine représente une menace sérieuse pour la sécurité et le bien-être des Américains."Ils veulent qu'on insiste sur le fait que la Chine et l'Amérique sont mentionnées, et sur l'importance de battre la Chine", explique un membre de l'entreprise.Et SM4 mâche le travail. L'agence propose évidemment des éléments de langage tout faits. Elle propose par exemple d'expliquer que la Chine pourrait voler vos données personnelles ou vos emplois si elle prend l’avantage en matière d’IA. "Je viens d’apprendre que la Chine fait tout son possible pour surpasser les États-Unis en matière d’IA. Si elle y parvient, cela pourrait signifier qu’elle obtiendra mes données personnelles et celles de mes enfants, et qu’elle prendra des emplois qui devraient être ici, aux États-Unis. Dans la course à l’innovation en IA, je suis pour les États-Unis!", écrit ainsi SM4. Ambiance."L'IA change tout"Idéalement, ces messages sont à marteler en préparant les pancakes ou en préparant un smoothie détox. Un document d'information de SM4 encourage ainsi les créateurs de contenu potentiels à aborder l'importance de l'IA américaine tout en effectuant d'autres activités, comme "préparer le petit-déjeuner pour les enfants".Une foule d'influenceurs lifestyle sur Tiktok et Instagram ont participé à la première phase de la campagne d'influence de Build American AI. Début avril, Megan Linke, influenceuse spécialisée dans le sport pour les familles et les enfants, a par exemple publié une vidéo sur Instagram. Elle y explique en détail comment l'IA l'aide à s'organiser."L'IA change tout, et il est important que nous continuions à la développer ici, aux États-Unis, déclare-t-elle en voix off. À peu près au même moment, Uche Madson, une autre influenceuse spécialisée dans la maternité, a publié une vidéo pour ses 412.000 abonnés Instagram. Elle assure qu'il est "important d'investir dans l'IA américaine afin que les États-Unis soient à la pointe de l'innovation et de la création d'emplois dans ce domaine.Et ce n'est que le début. Selon un document d'information que Build American AI a fourni aux influenceurs, l'organisation cherche désormais à "s'étendre au-delà des créatrices de contenu féminines de gauche axées sur le style de vie et la famille pour se concentrer sur les influenceurs de gauche qui sont des commentateurs politiques, des chefs d'entreprise/technologues et des influenceurs masculins axés sur le style de vie". Parfait pour étendre son audience sur les réseaux sociaux.Propagande version lifestyle et petit dej'Le décalage est flagrant. D’un côté, des influenceuses comme Megan Linke ou Uche Madson, spécialisées dans la parentalité et le lifestyle. De l’autre, un discours géopolitique digne d’un briefing du Pentagone. Surtout, les éléments de langage reprennent très largement l'argumentaire des grands patrons de la tech qui ne cessent de mettre en avant les progrès de la Chine en matière d'IA pour justifier un renforcement des investissements américains dans ce domaine et s'opposer à un durcissement de la réglementation nationale.Le mélange peut sembler incongru. Mais il est aussi redoutablement efficace. Selon une étude du Pew Research Center, plus de la moitié des adultes américains s’informent désormais via les réseaux sociaux. Et près de 40% des 18-29 ans consultent régulièrement des influenceurs pour comprendre l’actualité. Autrement dit: l’endroit est parfait pour glisser un message politique sans en avoir l’air.Le problème? Ces contenus ne respectent pas les règles du journalisme. Les publications sont parfois étiquetées comme "publicités", mais sans mention claire de l’organisation derrière. Impossible, pour les internautes de faire la différence entre un placement de produits et un message politique financé. "Les consommateurs ignorent que les informations qu'ils reçoivent sont sponsorisées", observe Jamie Cohen, professeure agrégée d'études médiatiques au Queens College (CUNY)."Ces influenceurs acceptent des rémunérations non déclarées de l'industrie de l'IA, ils font la promotion de messages d'entreprises spécifiques, et le public n'en sait rien. C'est extrêmement néfaste pour la démocratie", ajoute-t-elle.On pourrait appeler cela de la communication. Ou, plus frontalement, de la propagande. "Un label de partenariat ou une publicité avec hashtag ne suffit pas à expliquer les véritables intentions de ces influenceurs. Ils ne les dévoilent pas. C'est de la propagande pure et simple", insiste la professeure.Bataille politique à l’approche de 2026Cette offensive intervient à un moment clé. L’intelligence artificielle s’impose comme un enjeu majeur des élections américaines de mi-mandat de 2026. Entre promesses économiques et craintes existentielles, le débat est explosif. Pas plus tard que cette semaine, le sénateur américain Bernie Sanders a relayé l'idée que "l'IA pourrait constituer une menace existentielle pour l'humanité".Résultat, les groupes qui la défendent redoublent d'inventivité et investissent massivement pour contrer les inquiétudes croissantes du public concernant les centres de données, la consommation d'énergie et les risques de suppression d'emplois.Le monde qui bouge - L'Interview : Midterms, Trump face au risque de la défaite - 04/05 6:11D'autant que cette campagne pour façonner le débat public est loin d'être un cas isolé. Build American AI diffuse également des publicités sur X avec des messages tels que "Le leadership en IA est essentiel à la sécurité nationale", superposés à un drapeau américain. "Les États-Unis doivent montrer l'exemple, sinon nos adversaires le feront", peut-on également lire sur une publication.Un porte-parole d'OpenAI affirme que la société n'a aucun lien avec Leading the Future ni Build American AI et ne leur a "apporté aucun financement ni aucun autre soutien". Un porte-parole de Palantir indique également que l'entreprise n'a également contribué à aucun de ces groupes.De son côté, Jesse Hunt, porte-parole de Leading the Future, assume pleinement la démarche. "Les États-Unis ont l’opportunité de rester le chef de file mondial de l’innovation en IA, et nous diffusons ce message au plus grand nombre grâce à une stratégie de communication globale. Le ton se durcit ensuite. Le porte-parole va jusqu'à évoquer des "groupes catastrophistes financés de manière occulte" qu'il accuse d'avoir dépensé des millions pour diffuser de fausses informations sur l’IA. Et promet une réponse coordonnée."Nous continuerons de mettre en avant les avantages économiques de l’IA, de contrer les idées reçues et de bâtir la coalition nécessaire à l’élaboration d’un cadre réglementaire national, en utilisant tous les outils à notre disposition."La formule est large. Très large. Suffisamment en tout cas pour inclure les réseaux sociaux, les influenceurs… et tout ce qui peut façonner l’opinion publique. Car dans cette nouvelle bataille, les armes ne sont plus seulement les discours politiques ou les tribunes d’experts. Ce sont aussi des vidéos de 30 secondes, des stories, des reels... et des influenceurs qui parlent d’IA entre deux conseils bien-être. Après tout, quoi de plus naturel que de parler d’intelligence artificielle… en pliant le linge?Les plus lusHantavirus sur un navire de croisière: un passager infecté par la souche des Andes, transmissible entre humains"Je ne me retrouve pas complètement dans la ligne": Élisabeth Borne annonce sa démission de la direction de RenaissanceLa justice a tranché: une compagnie aérienne ne peut pas refuser un passager muni d'un passeport périmé pour voyager en EuropeReal Madrid: comment Kylian Mbappé s'est retrouvé dans une zone de turbulencesMort de l'actrice Chantal Nobel, héroïne de la série "Châteauvallon" au destin brisé
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