● Courrier International
📅 05/05/2026 à 17:13
Pourquoi j’ai décidé de réduire au maximum le contact avec mes parents
Énergie & Environnement
Dessin d’Otto paru dans The Guardian, Londres [Cet article a été publié le 14 mars et republié le 5 mai 2026] Chaque fois que sa mère l’appelait au téléphone, Marie sentait le stress monter et parcourir son corps comme un signal d’alarme. Du coup, “j’ai arrêté de répondre au téléphone”, explique-t-elle. Elle prononce ces mots avec fermeté, comme si elle lisait un texte à mémoriser. Cela faisait partie des “limites” dont elle avait abondamment discuté avec son thérapeute trois ans plus tôt, alors qu’elle avait atteint un point limite dans sa relation avec sa mère. À lire aussi : Société. États-Unis : la famille avec papa, maman et les enfants, c’est du passé Elle n’a jamais expliqué sa décision à l’intéressée. Aujourd’hui quadragénaire, Marie s’y est résolue après avoir passé sa vie à se sentir rejetée, humiliée et traitée comme “le vilain petit canard de la famille”. Sa mère ramenait toujours tout à elle, explique Marie. “Tout ce que je faisais… ça n’était rien comparé aux autres.” “Si je disais que je ne me sentais pas très bien, elle répliquait : ‘Oui, ben moi, j’ai du diabète.’ J’avais peur de m’exprimer.” Un jour, Marie appelle sa mère pour lui dire qu’on vient de lui diagnostiquer une neurodivergence. Cette annonce est accueillie d’un “hmmm” dubitatif. “Mon thérapeute m’a expliqué que je ne pouvais pas contrôler le comportement de ma mère, mais que je pouvais choisir ce que j’acceptais et la manière dont cela m’affectait.” Poser des limites claires Outre le fait de ne plus répondre au téléphone, Marie décide qu’avec son mari et ses enfants elle n’ira plus rendre visite à sa mère, qui vit à quelques heures de chez eux. Elle ne l’appellera que si elle a un objectif précis : prendre des nouvelles d’un grand-parent ou faire savoir une information importante. “J’appelle quand il le faut, explique-t-elle. Quand je lui disais quelque chose de personnel, elle le racontait à toute la famille… Je ne ressentais aucune sécurité émotionnelle.” Et si sa mère s’en plaint ? Marie retourne à son script mental. “Je ne m’excuse pas. Je dis juste que j’étais occupée et je lui demande comment ça va. Je pratique la déflexion.” Dans la typologie de l’“éloignement familial”, la situation que décrit Marie correspond à celle du “contact limité”. C’est une approche délicate à maintenir où la personne ne rompt pas complètement avec sa famille – contrairement au “zéro contact” amplement discuté ces derniers temps avec l’exemple de Brooklyn Beckham et de ses parents ou des princes Harry et William. TikTok regorge de témoignages vantant les bienfaits du no contact. Parmi les 400 000 vidéos postées sur le sujet, certaines n’hésitent pas à proclamer que “le no contact est une question de dignité”, et appellent à “reprendre le pouvoir”. À lire aussi : Célébrités. La guerre des Beckham, une “farce” qui fascine la presse britannique Marie, elle, ne voulait pas totalement couper les ponts. “L’amour que j’ai pour ma mère sera toujours là”, dit-elle. Elle voulait que ses enfants puissent voir leur grand-mère et ne souhaitait pas risquer de rompre avec l’ensemble de sa famille. Pour elle, un contact limité est “plus facile à vivre” qu’une absence totale de liens – “moins culpabilisant” aussi. Si sa relation avec sa mère ne s’est pas significativement améliorée, Marie a toutefois l’impression qu’il serait peut-être possible d’avoir une conversation à l’avenir. Katherine Cavallo, spécialiste de la thérapie familiale et de couple depuis plus de vingt-cinq ans, travaille souvent avec des personnes éloignées de leur famille. Selon elle, l’absence ou la faiblesse des contacts familiaux est un phénomène de plus en plus courant depuis quelques années, ce que confirment certains chiffres. Jugements hâtifs Un récent sondage YouGov montre que 38 % des adultes américains ont pris leurs distances avec au moins un membre de leur famille. Pour Cavallo, c’est parce que les gens sont de plus en plus conscients des relations toxiques et de l’incidence des traumatismes d’enfance sur la santé mentale. “Évidemment, c’est une bonne chose, dit-elle, mais il y a aussi beaucoup de désinformation sur le sujet, et une forme de pathologisation des relations où des amis ou des proches sont jugés maltraitants ou narcissiques” alors qu’ils ne le sont pas nécessairement. Les jeunes générations, poursuit-elle, ne ressentent pas le même “devoir” familial que leurs aînés, et ce n’est pas toujours négatif. Toutefois, culturellement, elle observe “une tendance de plus en plus marquée où la maturité émotionnelle est associée à l’individualisme, et une intolérance envers les relations susceptibles de perturber [cette conception].” “Je pense que la tendance à l’éloignement a fait du mal à beaucoup de familles”, explique la thérapeute, qui recommande néanmoins de cesser tout contact en cas de risque significatif, de l’ordre du comportement violent ou maltraitant. Cavallo mesure toujours les risques avant d’envisager de réunir une famille. Le contact limité, note-t-elle, “est un bon exemple de compromis. Cela permet d’explorer ce qui est possible sans prendre de décision définitive, cela réduit la pression.” À lire aussi : Modern Love. Le dernier et plus beau cadeau de ma mère ? Un secret de famille Il y a aussi les éventuels regrets à prendre en compte. Philip Karahassan, psychothérapeute spécialisé dans le deuil, note qu’il est souvent difficile de faire le deuil d’un proche avec qui l’on avait coupé les ponts. Il rapporte le cas d’une personne qui ne savait même pas qu’un membre de sa famille souffrait d’une maladie incurable : “Le nombre de gens qui viennent me consulter et déplorent ne pas avoir eu le temps de ‘dire au revoir’.” Tout en rappelant sans ambiguïté que chaque famille est différente, Karahassan prône généralement le contact limité. “Cette approche, dit-il, permet aux gens de reprendre un peu de contrôle en fixant eux-mêmes les limites qu’ils veulent dans leurs relations.” Il est bon de se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, il était normal d’avoir des contacts familiaux assez restreints. Maîtresse de conférences en psychologie à l’université de l’Ouest de l’Angleterre, Lucy Blake explique que dans les années 1960 la plupart des thérapies familiales postulaient que “les membres d’une famille typique avaient peu de contacts”. Si les gens sont si souvent en contact aujourd’hui, c’est essentiellement dû au progrès technique, via les appels téléphoniques ou l’envoi de messages, à défaut de visites physiques. “Trop de complications” Avant l’arrivée des téléphones portables, il semblait parfaitement normal – et d’une certaine manière, plus sain – d’appeler un proche tous les quinze jours, poursuit Blake. Le contact limité peut être une réponse aux familles “idéales” qui s’affichent sur les réseaux sociaux, conclut-elle, et cela permet de “revoir ses attentes à la baisse”. À lire aussi : Entretien. Le burn-out parental existe, parlons-en Il y a trois ans, Caroline, âgée d’une cinquantaine d’années, a décidé de prendre des distances avec sa mère, avec qui la relation a toujours été “agitée”. Un jour, après un déjeuner durant lequel sa mère l’avait sévèrement critiquée, Caroline a été emmenée à l’hôpital, croyant faire une crise cardiaque – qui se révéla être une crise de panique. Elle a alors décidé que cette relation ne pouvait plus continuer ainsi. Elle a clairement expliqué à sa mère ce qu’elle comptait faire. “Je lui ai dit que j’avais besoin d’espace. J’ai mis en place toutes les aides possibles pour elle puis je me suis mise en retrait. Je lui ai dit que je la recontacterai quand je serai prête à parler.” Point important, Caroline s’est abstenue de dire à sa mère qu’elle était la source du problème. “Ça aurait juste créé trop de complications”, dit-elle. Elle l’appelle toujours tous les jours, mais pas plus de cinq minutes. “Il faut que ces interactions soient limitées sinon ça fait vraiment remonter quelque chose de dérangeant pour moi.” Elle voit sa mère une fois par mois. Cette prise de distance, sans être une disparition, lui a donné le temps de réfléchir. “En réduisant les contacts, je me suis aperçue qu’il y avait aussi des choses sur lesquelles je devais travailler, et que ce n’était pas à ma mère de le faire”, explique-t-elle. À lire aussi : Une du jour. Familles pluriparentales : combien de parents un enfant peut-il avoir ? Harriet Shearsmith, autrice et coach de vie, reconnaît qu’il n’est pas toujours simple de fixer des limites et que ce travail peut peser lourd moralement. Si la limitation des contacts fonctionne dans certains cas, il arrive aussi qu’elle suscite de vives réactions de la part du proche concerné. Certains explosent et demandent : “Pourquoi tu ne m’appelles jamais ?” ou “jouent les victimes”. D’autres se disent exclus, ou affirment que l’on dit du mal d’eux dans leur dos. “Ce n’est pas toujours une bonne solution”, conclut Shearsmith. La diminution des contacts n’est pas toujours simple. Marie est passée par des moments difficiles et en a retenu une leçon essentielle : prévoyez des filets de sécurité. “Je recommande fortement d’être suivi par un thérapeute, conseille-t-elle. Et essayez de bien vous entourer avec des gens qui comptent pour vous et à qui vous pouvez vous livrer.” À mesure que l’on s’éloigne d’une personne, d’autres deviennent plus essentielles. Emily Retter Lire l’article original Nos lecteurs ont lu aussi Vidéo. Un passager du navire touché par le hantavirus témoigne : “Ce qui se passe est on ne peut plus réel” Allemagne. Friedrich Merz, le chancelier “briseur de promesses” Énergie. La Belgique s’apprête à nationaliser un parc nucléaire en état de “mort clinique” Vu d’Allemagne. La candidature de Jean-Luc Mélenchon met fin au rêve d’une gauche unie Source de l’article The Guardian (Londres) L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui compte dans ses rangs certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. De centre gauche, proeuropéen, The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a fait le choix d’un site en accès libre. Il est passé au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans discontinuer depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998. Lire la suite Nos services Soirée de lancement Inscrivez-vous pour la soirée de lancement du jeudi 07 mai à 19h30 à l’auditorium du Groupe Le Monde. Je m’inscris → HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Salzbourg en été : une scène à ciel ouvert Je découvre l’article → Paris Globe Festival Tentez de remporter un pass valable pour 2 spectacles au choix parmi la sélection du festival Paris Globe du 27 mai au 4 juin. Je tente ma chance →
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