● Revue Conflits 📅 05/05/2026 à 04:29

Tbilissi : la ville à livre ouvert

Cybersécurité 👤 Jean-Baptiste Noé
Illustration
Une balade dans Tbilissi raconte l’histoire du pays par l’étude de ses façades. Chaque rue est une page, chaque façade un paragraphe d’une histoire tourmentée. Depuis la vieille ville jusqu’à l’avenue Roustaveli, on traverse quinze siècles d’architecture, d’occupations et de modernisations brutales. Le tout dans un désordre apparent qui dit quelque chose d’essentiel sur ce pays. La maison de brique rouge. Le XIXe siècle impérial Une maison bourgeoise de la fin du XIXe siècle dans les ruelles de la vieille ville. Briques rouges apparentes, arcades, balcons en fer forgé ouvragé : le style architectural de la Tbilissi russe, prospère et cosmopolite. © JBN On ne commence pas cette balade urbaine par les grandes artères et les places touristiques, mais par les ruelles qui montent vers la colline Narikala, là où la ville s’est construite siècle après siècle sans plan d’ensemble. C’est là que Tbilissi se révèle. Cette maison de brique rouge, typique du Tbilissi de la fin du XIXe siècle, résume à elle seule une époque. Après l’annexion de 1801, les Russes ne se contentent pas d’administrer la Géorgie : ils modernisent Tbilissi, y construisent une ville bourgeoise à l’européenne. Des ingénieurs, des marchands arméniens, des négociants russes et des investisseurs étrangers font surgir des immeubles en brique, avec arcades au rez-de-chaussée, balcons en fer forgé finement ouvragé, fenêtres à moulures. C’est cette période, la Tbilissi impériale du tournant du XXe siècle, qui a donné à la ville son visage de Vienne caucasienne. Les balcons sont la signature architecturale géorgienne. On les retrouve sur toutes les maisons anciennes, en bois sculpté ou en fer forgé selon les moyens du propriétaire. Ils ne sont pas seulement décoratifs : dans le climat tbilissien, chaud l’été, ils prolongent l’espace de vie vers l’extérieur, créent une frontière poreuse entre l’intérieur domestique et la rue, apportent de la fraîcheur. C’est une architecture du seuil. Bâtiments à l’abandon. La blessure des années 1990 Un balcon de bois à l’agonie, les planches noircies, les colonnes rouillées, les vitres absentes. La maison est habitée : on voit des rideaux. © JBN Une ancienne demeure bourgeoise en cours d’effondrement. Les balcons de bois sculpté tiennent encore debout par habitude plus que par solidité. Une palissade en tôle protège le trottoir. © JBN À quelques mètres de la maison restaurée, ses voisines racontent une autre histoire. Ces grandes demeures à balcons de bois sculpté étaient, au début du XXe siècle, parmi les plus belles de la ville. Aujourd’hui, les planches sont noires d’humidité, les colonnes rouillées, les vitres ont disparu depuis longtemps. Certaines sont encore habitées : on distingue des rideaux, une antenne parabolique, des climatiseurs en façade. Ce délabrement n’est pas une fatalité naturelle : c’est la trace des années 1990. Quand l’URSS s’effondre, les appartements sont privatisés en masse. Mais les parties communes, façades, toitures, escaliers, n’appartiennent à personne, et personne ne les entretient. Trente ans plus tard, des quartiers entiers portent cette marque. La pauvreté et la dépression économique firent le reste : les propriétaires et les locataires n’ont pas entretenu les maisons. Une maison en cours de démolition ou d’effondrement spontané, entourée de bennes à ordures. La pression foncière dans la vieille ville est forte depuis l’afflux de capitaux russes post-2022. © JBN Certaines maisons vont plus loin dans leur décrépitude, ou accélèrent leur disparition. La pression foncière dans la vieille ville de Tbilissi s’est considérablement accrue depuis 2022, avec l’afflux de capitaux russes fuyant les sanctions. Des propriétaires voient soudain leur terrain valoir plusieurs fois son prix d’avant. La démolition est parfois le choix le plus rentable. Au milieu des maisons délabrées surgissent des immeubles neufs, reprenant le style de l’ancien, avec des briques apparentes, mais offrant le confort moderne. La vieille ville est une juxtaposition de maisons en ruine et d’immeubles neufs. La maison de brique ancienne : le Tbilissi d’autrefois Une maison d’angle en brique de la fin du XIXe siècle : sobriété des volumes, grilles en fer forgé aux fenêtres, tuyauterie apparente. La brique géorgienne a cette couleur chaude de sable rosé qu’on retrouve dans toute la ville ancienne. © JBN Plus sobre que la maison rouge aux arcades, cette maison d’angle illustre l’architecture ordinaire du Tbilissi impérial, celle des commerçants et des artisans, pas des grands bourgeois. Deux étages, brique apparente, grilles en fer forgé aux fenêtres du rez-de-chaussée. Pas d’ornements superflus, mais une solidité évidente. Ce bâtiment a traversé deux guerres mondiales, la soviétisation, l’effondrement de l’URSS et l’afflux touristique des années 2010. Il est toujours là. Le bloc soviétique : la rupture du XXe siècle Un brejnevki typique : dix étages de balcons à panneaux bleus, climatiseurs en façade, antennes paraboliques en saillie. Ces immeubles ont été construits par milliers dans toute l’URSS. Ils abritent aujourd’hui la majorité des Tbilissiens. © JBN Ce bâtiment-là raconte une rupture. Les brejnevki, du nom de Brejnev, sous qui ils ont été massivement construits dans les années 1970-1980, ont été érigés par milliers dans toute l’URSS selon des plans standardisés diffusés depuis Moscou. Même façade à Tbilissi, à Tallinn, à Almaty ou à Kiev : dix étages de balcons identiques, panneaux préfabriqués, entrées sans soin. L’architecture comme outil d’homogénéisation. Les habitants ont personnalisé leurs balcons comme ils ont pu : panneaux bleus, stores rayés, antennes paraboliques vissées dans le béton. Ce patchwork involontaire est la seule originalité de ces façades. La somme des bricolages individuels sur une structure conçue pour l’uniformité. Ces immeubles abritent la grande majorité des Tbilissiens. La vraie ville, celle où vit un million deux cent mille personnes, s’étend bien au-delà du centre historique que les guides mentionnent. La greffe contemporaine. La Tbilissi de Saakachvili La greffe du XXIe siècle : un immeuble de verre et d’acier brun posé directement sur une base néoclassique du XIXe siècle à arcades. La coexistence est brutale. © JBN Le choc est frontal. Sur cette base néoclassique à arcades du XIXe siècle, enduite de jaune, soigneusement restaurée dans ses proportions, un immeuble de verre et de métal brun s’élève sur dix étages. Aucune transition, aucun dialogue formel entre les deux. Le XXIe siècle posé sur le XIXe. Un siècle repose sur l’autre. C’est la marque architecturale de l’ère Saakachvili (2004-2013), qui a voulu transformer Tbilissi en vitrine de modernité post-soviétique. Des projets spectaculaires ont surgi un peu partout dans la ville : le pont de la Paix, le Palais présidentiel au dôme de verre bleu, des immeubles contemporains dans des quartiers historiques. Certains sont réussis. D’autres tranchent avec leur environnement avec une brutalité qui tient davantage de l’affirmation politique que du choix esthétique : nous ne sommes plus l’URSS, et nous ne sommes plus non plus la Géorgie du XIXe siècle. La vue depuis le Parc Riké : la ville en coupe Le pont de la Paix vu depuis le Parc Riké : une arche de verre et d’acier blanc dessinée par l’architecte italien Michele De Lucchi, inaugurée en 2010. En arrière-plan, la vieille ville avec ses toits de tuiles rouges et ses maisons à balcons. © JBN Panorama de Tbilissi depuis la rive gauche : au premier plan, les immeubles néoclassiques de l’avenue Roustaveli et leurs coupoles vertes ; au centre la Koura en crue ; à l’horizon la tour de verre en biseau. Trois siècles en un seul cadre. © JBN Depuis le parc Riké, sur la rive gauche de la Koura, la ville se donne à lire d’un seul coup d’œil. Au premier plan, le pont de la Paix : une arche de verre et d’acier blanc, parfaitement étrangère à tout ce qui l’entoure, et précisément faite pour ça. Derrière, la vieille ville grimpe sur les collines, ses toits de tuiles rouges entrecoupés de coupoles d’églises et de balcons de bois. Et plus loin, à l’horizon, une tour de verre en biseau : la Bank of Georgia Tower, perce le ciel gris de son angle improbable. Cette vue dit en image ce que la balade dit en mots : Tbilissi est une ville de palimpsestes. On n’a pas effacé pour réécrire, on a écrit par-dessus, en laissant les couches précédentes visibles. La Tbilissi médiévale sous la Tbilissi impériale russe, sous la Tbilissi soviétique, sous la Tbilissi contemporaine. Chaque époque a laissé sa trace sans que la précédente disparaisse tout à fait. Sameba. La cathédrale du XXIe siècle Le dôme doré de la cathédrale Sameba, Sainte-Trinité, inaugurée en 2004. La plus grande cathédrale de Géorgie, construite en pierre ocre dans un style néo-médiéval géorgien. © JBN On termine la balade par Sameba. La cathédrale de la Sainte-Trinité, inaugurée en 2004, est la plus grande de Géorgie. Son dôme doré perce l’horizon depuis presque tous les points de la ville. Sameba a été construite à partir de 1995, dans les années les plus dures de l’après-indépendance, avec des fonds collectés auprès de la population et d’hommes d’affaires géorgiens. C’est un acte politique autant que religieux : reconstruire une grande cathédrale nationale dans la capitale d’un pays qui retrouvait son indépendance après soixante-dix ans de soviétisme athée. Le style est néo-médiéval géorgien : on reconnaît les formes des grandes cathédrales du XIIe siècle transposées à une échelle monumentale. Sameba dit quelque chose d’essentiel sur la Géorgie contemporaine : un pays qui, au moment même où il réapprenait à être lui-même, a choisi de placer une cathédrale au cœur de sa capitale. Pas un palais du gouvernement, pas une banque centrale, pas un musée national. Une cathédrale. À Tbilissi, l’architecture n’est pas un décor, c’est un document. Chaque bâtiment porte en lui la date de sa construction, les moyens de ceux qui l’ont commandé, et la vision du monde de ceux qui l’ont conçu. La ville entière est une archive à ciel ouvert. Lire aussi : Géorgie : la dérive autoritaire du Rêve géorgien Lire aussi : Géorgie : huit mille ans dans une jarre
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