● Le Figaro International 📅 04/05/2026 à 16:46

«S’il te plaît, ne me tue pas» : en fuyant les bombardements, un soldat ukrainien tombe sur un soldat russe et survit deux semaines dans son abri

Géopolitique
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«S’il te plaît, ne me tue pas» : en fuyant les bombardements, un soldat ukrainien tombe sur un soldat russe et survit deux semaines dans son abri Par Aldric Meeschaert Le 4 mai 2026 à 16h46 Suivre Sujets guerre en Ukraine Russie Odessa Après la destruction de sa position sur le front, un militaire ukrainien s’est réfugié dans un abri qu’il pensait allié. Il appartenait en réalité à un soldat russe, avec lequel il a cohabité deux semaines sous terre, dans des conditions extrêmes. Passer la publicité Passer la publicité Publicité Vadym Lietounov court en chaussettes, sans savoir exactement où il va. Quelques instants plus tôt, l’abri dans lequel il tenait sa position avec un autre soldat ukrainien a été soufflé par une mine larguée depuis un drone russe. Son camarade, Sasha, vient de mourir. Lui n’a plus qu’une idée : sortir avant qu’un second drone ne vienne achever les survivants. À découvrir PODCAST - Écoutez le club Le Figaro International Suivez les informations sur la guerre en Ukraine avec l'application du Figaro L’histoire, racontée par The Guardian, commence pourtant presque banalement, dans la mécanique implacable du front ukrainien. Lietounov, caporal de 34 ans originaire d’Odessa, subit chaque jour six ou sept heures de bombardements. Drones kamikazes, mortiers, incendies, réparations de fortune. Avec Sasha, il rebouche les brèches, remet en place des sacs remplis d’argile, éteint les flammes avec des bouteilles d’urine. «L’ennemi savait que nous étions là. Il essayait de nous tuer», raconte-t-il. Passer la publicité Publicité Un abri soufflé par les drones Puis les Russes changent de méthode. Fin février, un drone Molniya transportant une mine antichar explose près de l’entrée. Les deux hommes sont sonnés. D’autres attaques suivent, jusqu’à ce bourdonnement plus inquiétant que les autres. Cette fois, la mine tombe sur leur abri. «Je lève les yeux : il n’y a plus de toit. Tout a explosé», se souvient le soldat ukrainien auprès du Guardian. L’explosion arrache les jambes de Sasha. «Je suis en train de partir», souffle son camarade. Lietounov tente de le dégager, comprend qu’il est mort, puis s’arrache à la position détruite. Dans les arbres, il aperçoit une autre position fortifiée. Une couverture masque l’entrée. Il croit avoir rejoint des Ukrainiens. Il appelle. Entre. Un homme en uniforme le tient en joue. «Il était russe» «Je lui ai dit à quelle brigade j’appartenais, que j’avais été bombardé. Il m’a dit : “Entre.”» Lietounov obéit. Puis il entend l’accent. «Il était russe. Je lui ai dit : “Tu n’es pas des nôtres, si ? S’il te plaît, ne me tue pas.”» Le soldat russe s’appelle Nikita. Il l’enferme dans une petite cavité souterraine, mais ne tire pas. «Tu es sans arme. Je ne tirerai pas», lui dit-il. Il lui montre une croix chrétienne bricolée avec deux planches, sur laquelle sont inscrits les mots «sauve et protège». Il promet de le relâcher le lendemain. Il ne le fait pas. Commence alors une étrange captivité. À quelques mètres sous terre, les deux hommes cohabitent dans un espace étroit, à l’écart d’un front où la plupart des combats se font désormais à distance, par drones interposés. Lietounov comprend rapidement que sa survie dépend des humeurs de son geôlier. Nikita, explique-t-il, est un ancien détenu envoyé au combat. Il fouille ses vêtements, persuadé d’y trouver de la drogue ou un traceur GPS. Sur les parois de l’abri, des lettres d’écoliers russes sont collées, toutes identiques. Le soldat russe répète que son armée est «la meilleure du monde». Mais il vit dans des conditions précaires : froid, faim, isolement. Chaque jour, un drone largue une ration minimale - porridge, confiture, un peu d’eau. Nikita lui donne parfois un carré de chocolat et un bouchon d’eau. Puis son comportement bascule. «Il devenait fou, me mettait un pistolet sur le front et disait : “Je vais te tuer maintenant.”» Lietounov prie. Le silence revient. L’arme est posée. «Il changeait d’avis en une seconde.» À lire aussi Guerre en Ukraine : les frappes de drones russes au plus haut en avril Pour survivre, il choisit de jouer un rôle. «J’ai vu qu’il n’était pas très malin, alors j’ai fait semblant d’être encore plus stupide.» Il ne tente pas de fuir, pour gagner sa confiance. Mais son état se dégrade. Un de ses orteils devient noir à cause de la gangrène. Il demande à être exécuté dehors pour que son corps soit retrouvé et rendu à sa famille. Nikita refuse. Passer la publicité Publicité Laissé pour mort À l’arrière, sa brigade le croit mort. Son commandant annonce à sa mère qu’il est «certain à 95 %» que son fils ne reviendrait pas. Elle s’évanouit. Sa femme, elle, continue de lui envoyer des messages. Dans l’abri, Nikita se plaint. Il manque de nourriture, d’eau, évoque le fait de «boire leur propre urine». À plusieurs reprises, il parle de se rendre. «Peut-être que je devrais me rendre à toi ?» Lietounov ne le pousse pas à le faire, mais lui décrit les conditions de captivité ukrainiennes : nourriture, cigarettes, conventions de Genève. Un jour, à court d’eau, ils sortent dans le brouillard. Un drone ukrainien apparaît. Lietounov improvise un panneau avec son indicatif et le numéro de sa brigade, puis s’agenouille pour signaler sa présence. Mais ses camarades pensent à un piège. Un drone d’attaque est envoyé, puis un second, annulé après vérification de son identité. Un appareil largue une radio. Lietounov tente d’expliquer la situation, sans provoquer son geôlier. Des vivres sont livrés. Il donne sa part à Nikita. «Oui, c’était de la manipulation. Il m’avait dit que quand il était rassasié, il devenait gentil.» Sortir... avec son geôlier Jusqu’au dernier moment, il doute. Nikita va-t-il se rendre, ou tout faire exploser ? Un vendredi, dans le brouillard, un blindé ukrainien apparaît. Les deux hommes montent à l’arrière. «Je n’ai pas cru jusqu’au dernier moment que j’allais sortir de là», confie Lietounov. Le soldat russe se rend finalement sans résistance et détruit son téléphone. Au quartier général, les soldats ukrainiens accueillent leur camarade avec stupeur. On l’embrasse, on le félicite. Lietounov demande que Nikita soit bien traité. Ce dernier est pris en charge, puis transféré par les services de sécurité ukrainiens. Il pourrait être échangé contre des prisonniers ukrainiens. Vadym Lietounov, lui, a perdu un orteil. Il marche désormais avec des béquilles et suit une rééducation après avoir retrouvé sa famille à Odessa. Il résume lui-même l’issue de ces deux semaines sous terre : «C’est un miracle. Une chance sur un million. J’étais prisonnier. Mais à la fin, je suis sorti avec un prisonnier, dans l’autre sens. C’est rare.»
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