● Revue Conflits
📅 04/05/2026 à 05:53
Service national : rupture stratégique ou simple effet de communication ?
Énergie & Environnement
👤 François-Régis Legrier
Par le colonel (e.r) François-Régis Legrier Annoncé fin 2025, le nouveau service national marque le retour assumé d’une logique militaire fondée sur le volontariat et la mobilisation. Présenté comme une réponse à la soif d’engagement de la jeunesse et aux besoins croissants des armées, ce dispositif ambitionne de renouer avec les fondamentaux du citoyen-soldat. Reste à savoir s’il s’agit d’une véritable rupture stratégique ou d’un simple effet d’annonce, tant les défis budgétaires, opérationnels et sociaux à relever sont considérables. Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. Annoncée par le président de la République le 27 novembre 2025, la mise en place d’un nouveau service national s’est concrétisée le 12 janvier 2026 par le lancement de la campagne de recrutement sous forme d’une conférence de presse à Balard de la ministre des Armées, Catherine Vautrin, entourée du CEMA et des chefs d’état-major des trois armées. Ce service national part d’un postulat exprimé par le président de la République, la soif d’engagement de la jeunesse, mais aussi d’un besoin : accroître les effectifs des armées dans un contexte de fortes tensions internationales et de difficultés de recrutement. Il s’inscrit plus largement dans un vaste mouvement de retour au service militaire en Europe amorcé dès 2013 et amplifié depuis 2022. Ce dispositif remplace le service national universel (SNU) dont le fonctionnement avait été très critiqué par la Cour des comptes en septembre 2024. Ce rapport soulignait, en introduction, « l’absence d’horizon clair pour le dispositif ainsi qu’une insuffisante planification des moyens nécessaires à sa montée en charge. » En effet, bâti autour d’un objectif louable, mais peu concret de cohésion sociale, copiloté par le ministère des Armées et celui de l’Éducation nationale, s’adressant à des mineurs, articulé en trois phases, le SNU avait tout de ce que l’on appelle une « usine à gaz ». L’auteur de ces lignes ayant, à l’époque, participé de près aux études relatives au service national, ne peut donc que se réjouir de voir ce dispositif évoluer vers une finalité opérationnelle claire et des modalités de mise en œuvre nettement plus lisibles. Rappelons donc en quoi consiste ce nouveau service militaire avant d’en tirer quelques conclusions sur les enjeux à venir. Lire aussi : Rétablir le service militaire ? Un grand malentendu Les principales dispositions de ce service militaire : un retour aux fondamentaux Ce dispositif fondé sur le volontariat, relativement ancien dans son principe, s’adresse à tous les jeunes Français, filles et garçons, de 18 à 25 ans, avec un effort particulier sur la tranche d’âge 18-19 ans. Il consiste à accomplir dix mois, soit une année de césure, dans une unité des forces armées, dont un mois de formation et neuf mois de mission aux côtés des militaires d’active ou de réserve, uniquement sur le territoire national (outre-mer inclus naturellement). Le volontaire sera soldé 800 euros par mois et bénéficiera des mêmes avantages que ses camarades d’active. Pour accomplir ce service militaire, il faut être majeur, de nationalité française et volontaire. Ce volontariat ne constitue pas un droit ; il faut aussi remplir certains critères de sélection (aptitude médicale, enquête de sécurité, entretien de motivation). Les jeunes accomplissant ce service ont un statut militaire et sont donc soumis aux mêmes obligations (disponibilité, devoir de réserve, etc.) que leurs camarades d’active, à l’exception des engagements en opérations extérieures. Ce service national est donc différent des nombreux autres dispositifs proposés par l’État et les armées, dont le service civique, par exemple, ou encore les Cadets de la défense, et s’inspire de ce qui est pratiqué dans d’autres pays européens, la Suède notamment. Le corollaire de ce statut militaire est que le jeune volontaire bascule dans la réserve de disponibilité ou réserve de 2e niveau (RO2) pendant cinq ans à l’issue de son service et peut donc être mobilisé en cas de nécessité. Il est à noter que la Journée défense et citoyenneté (JDC), obligatoire pour tous les jeunes Français, est renommée « journée de mobilisation ». Une mesure directement voulue par l’ancien ministre des armées, Sébastien Lecornu, qui affirme dans son livre Vers la guerre ?, son souhait de réorienter cette journée, devenue un « fourre-tout plus ou moins sympathique » vers une meilleure compréhension de la défense nationale. Si la jeunesse est effectivement au rendez-vous, ce service national ouvre alors la voie à un changement de modèle d’armées. Il traduit la volonté de l’État de renouer avec un mythe fondateur de la République, celui du citoyen-soldat Ce changement d’appellation est donc loin d’être anodin et il traduit la volonté de l’État de « revenir aux fondamentaux » en se redonnant les moyens de mobiliser plus largement les jeunes Français en cas de besoin. Notons au passage que cette hypothèse d’une mobilisation a également été évoquée outre-Rhin en août dernier par le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius. L’objectif affiché est de recruter 3 000 jeunes en 2026, 10 000 en 2030 et 50 000 en 2035, avec un budget de deux milliards d’euros à inscrire dans l’actualisation de la LPM 26-30. Une trajectoire particulièrement ambitieuse et qui nécessitera une réorganisation interne aux armées pour être capable d’incorporer, de former et d’employer 50 000 jeunes par an dans un ministère qui compte environ 240 000 militaires d’active et de réserve. Si la jeunesse est effectivement au rendez-vous, ce service national ouvre alors la voie à un changement de modèle d’armées. Il traduit la volonté de l’État de renouer avec un mythe fondateur de la République, celui du citoyen-soldat, et répond à un besoin urgent, augmenter les effectifs des armées, en revenant par inflexion progressive aux fondamentaux du service militaire qui ne réside pas dans sa partie la plus visible, c’est-à-dire l’appel sous les drapeaux, mais dans la conscription, soit « le recensement et l’inscription sur un rôle des citoyens susceptibles d’être mobilisés. » On assiste en réalité à la conjugaison de deux dispositifs non pas opposés, mais néanmoins bien distincts : le recrutement de volontaires, fondé sur une démarche personnelle et la conscription, obligatoire, permettant à l’État de mobiliser en cas de nécessité. Lire aussi : Faut-il le retour de la conscription ? Un quadruple défi à relever pour passer de l’effet d’annonce à un vrai changement stratégique Le premier défi est celui de la crédibilité, et donc du financement dans la durée. Rappelons que la réserve opérationnelle était déjà une priorité lors de la suspension du service national en 1997. Trente ans plus tard, les armées ont atteint, non sans mal, le seuil des 40 000 réservistes, là où un pays comme Israël est capable de mobiliser 300 000 réservistes en une semaine. La réalité est que le budget de la réserve opérationnelle a bien souvent servi de variable d’ajustement, les crédits dédiés à la rémunération des réservistes étant parfois gelés en cours d’année avec comme conséquence l’arrêt des recrutements et la diminution des jours d’activité. À cela s’ajoute une tendance récurrente qui est de sous-estimer les coûts. C’était déjà le cas pour le financement du SNU. Dans un contexte de fortes tensions budgétaires, on peut légitimement craindre que le budget dédié au service militaire, deux milliards d’euros, soit à la fois insuffisant et raboté dans la durée. En effet, au sein du ministère des armées, les reports de paiement d’une année à l’autre ne cesse de s’accroître pour atteindre un volume de 8 milliards d’euros dont deux pour la période 2023-2025. Le deuxième défi est d’ordre opérationnel. Il consiste bien évidemment à faire de ce service militaire nouvelle formule un succès avec deux écueils à éviter : celui du désintérêt de la jeunesse ou, à l’inverse, un succès réalisé au détriment du recrutement d’active. L’intérêt constant porté par les armées envers notre jeunesse laisse naturellement espérer un certain succès, mais celui-ci ne sera complet que si l’essai est transformé, c’est-à-dire, si les jeunes volontaires poursuivent leur engagement dans l’active ou la réserve. En effet, former plusieurs dizaines de milliers de jeunes par an, en plus de ce qui est déjà réalisé, va représenter un effort conséquent et impliquer certainement davantage nos réservistes. Cet effort ne doit pas être fait au détriment du recrutement et de la formation des militaires d’active dont les armées ont impérativement besoin pour faire fonctionner des systèmes d’armes toujours plus complexes. Pour être pleinement efficace, ce dispositif doit donc fonctionner comme un sas d’entrée vers l’active ou la réserve, et non pas être simplement juxtaposé. Lire aussi : Recrutement dans l’armée : attirer les élites du XXIe siècle Le troisième défi est celui de la cohésion sociale. L’un des reproches fait au SNU était la « sur-représentation de jeunes dont les parents servent ou ont servi dans les corps en uniforme et de catégories socio-professionnelles plus favorisées. » Un travers, confortable pour l’institution, mais néfaste pour le pays, qui doit impérativement être corrigé. Il sera donc particulièrement intéressant de voir les efforts qui seront consentis par le ministère pour aller toucher les jeunes culturellement et géographiquement très éloignés des armées. Dans nos grandes agglomérations : on pense en premier lieu à la jeunesse des banlieues, mais également aux enfants des « élites » dont l’horizon est bien souvent la réussite individuelle et une vision davantage cosmopolite que patriotique. Dans nos départements également, dont bon nombre sont devenus de véritables « déserts militaires » après la catastrophique réforme des armées mises en œuvre entre 2008 et 2015 et ayant conduit à la suppression de plusieurs dizaines de garnisons. Le quatrième défi a une dimension véritablement stratégique. Il est colossal et pour l’instant invisible. Il consiste à remettre en état de marche notre système de mobilisation progressivement démantelé après 1997 Concrètement, il s’agit, pour les armées, d’améliorer l’organisation de la journée de mobilisation pour en faire un véritable outil de connaissance et de sélection de notre jeunesse d’une part, et, d’autre part, d’être capable de mobiliser cette fameuse réserve opérationnelle de 2e niveau. Cette aptitude à mobiliser dans l’urgence, suppose une importante ressource humaine et des infrastructures pour assurer le suivi administratif et médical mais aussi, incorporer, équiper, nourrir, héberger, remettre à niveau, plusieurs dizaines de milliers de militaires, et ce, après des décennies de déflation des effectifs, notamment dans les domaines de l’administration et du soutien et la vente d’une part importante du parc immobilier de la défense. Lire aussi : En France, créer une armée de réserve ? En conclusion, le législateur a été bien inspiré, en 1997, de suspendre et non pas supprimer le service national. Cette précaution juridique permet aujourd’hui de renouer en douceur avec la dimension obligatoire du service national tout en valorisant l’engagement de la jeunesse sous forme de volontariat. La mise en place de ce dispositif va donc dans le bon sens et mérite d’être saluée même si, on peut regretter une absence de débat démocratique, sur ce sujet important, à l’Assemblée nationale. Néanmoins, il faudra au politique une volonté inébranlable pour mener ce projet à bien et transformer ce qui est pour l’instant une annonce, en un véritable changement stratégique. Comme souvent, la question du budget jouera un rôle central et c’est malheureusement bien souvent sur ce point que le bât blesse. On ne peut non plus ignorer les fortes tensions sociales qui traversent notre pays et donc notre jeunesse. Est-ce que ce service militaire contribuera à la cohésion nationale ? Oui, à condition de retrouver collectivement la fierté d’appartenir à un grand pays qui s’appelle la France. Lire aussi : L’armée française de demain : spécialisation ou conscription ?
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