● Courrier International
📅 03/05/2026 à 13:29
Des déodorants pour tout le corps : une paranoïa teintée de misogynie
Géopolitique
Le concept n’est pas totalement nouveau : dans les années 2000, des marques comme Lynx proposaient déjà des “sprays corporels”. Mais en 2017, sous l’impulsion d’une gynécologue américaine, sont nés des déodorants “pour tout le corps”. À utiliser partout partout donc, mais vendus en particulier pour être appliqués sur le sexe et les parties intimes. Le problème ? Déjà, la plupart des gens n’en ont pas besoin, et les publicités pour ces produits jouent sur des préjugés misogynes bien ancrés, décrypte le quotidien britannique “The Guardian”. DESSIN MARILENA NARDI, ITALIE. Cartoon Movement Santé. Des déodorants pour tout le corps : une paranoïa teintée de misogynie 3 mai 2026 Il y a les effluves de jasmin et de fleur d’oranger que le printemps verse au bord du ciel. Il y a l’encens, qui est le parfum de l’infini. Et à mesure que la chaleur s’installe, d’autres odeurs (un peu) moins agréables nous parviennent. Pour y remédier, une invention fort commode a vu le jour à l’aube du XXe siècle : le déodorant. Si “par le passé, le déodorant était uniquement destiné à nos aisselles, aujourd’hui une foultitude de produits visent nos parties les plus intimes”, constate The Guardian, qui s’interroge : “Ces produits répondent-ils à un réel besoin, ou ne servent-ils qu’à nourrir une paranoïa ?” Créé en 2017 par une gynécologue, le Lume Whole Body Deodorant est “un déodorant vendu sous forme de roll-on, de crème, de spray ou de lingette, qui peut apparemment s’utiliser sur les aisselles, sous les seins, dans le nombril, la raie des fesses, la vulve, les testicules, les pieds et d’autres parties encore !”. L’immense majorité des gens n’a pas besoin de déodorant pour tout le corps, rappelle Michelle Spear, professeure d’anatomie à l’université de Bristol, dans le quotidien britannique “The Guardian”. PHOTO MONI RATHNAK/PEXELS Pourtant, “il s’agit probablement moins d’une demande des consommateurs que d’un produit pour lequel on souhaite créer une demande”, résume Jessica DeFino, journaliste beauté et chroniqueuse pour l’édition américaine du Guardian. C’est un peu le principe du marketing : créer un besoin auquel on n’avait jamais pensé pour nous amener à dépenser de l’argent d’une manière tout aussi inédite. Le (premier) problème, c’est que “l’immense majorité des gens n’a pas besoin de déodorant pour tout le corps”, affirme Michelle Spear, professeure d’anatomie à l’université de Bristol. “Le corps humainest censé transpireret, la plupart du temps,c’est un processusparfaitement sainet normal.” Michelle Spear, professeure d’anatomie à l’universitéde Bristol, au quotidien britannique The Guardian Les glandes apocrines sécrètent un fluide plus épais qui, dégradé par les bactéries, produit des odeurs. Et ces glandes se concentrent sur les aisselles et l’aine et non sur le corps tout entier. PHOTO KETUT SUBIYANTO/PEXELS Petit rappel du Guardian : “Les odeurs corporelles sont liées à la transpiration et aux bactéries présentes sur la peau qui forment le microbiome de l’épiderme, et dont l’un des rôles est de lutter contre les infections et de réguler notre réponse immunitaire.” Les glandes sudoripares sont également en cause. Il en existe deux types. Les glandes sudoripares eccrines sont présentes sur tout le corps et produisent la transpiration liquide qui contribue à nous rafraîchir. Et les glandes apocrines. Elles sécrètent un fluide plus épais qui, dégradé par les bactéries, peut produire de mauvaises odeurs. Elles se concentrent sur les aisselles et l’aine. Dans un article consacré aux déodorants pour tout le corps, The Atlantic rappelle les conclusions d’une étude menée en 1997 sur les préférences en matière d’odeurs corporelles chez les hommes et les femmes. En quelques mots : “Personne ne sent objectivement bon, l’odeur dépend aussi de celui qui la respire.” L’autre problème, c’est que, “de la même manière que les douches vaginales peuvent nourrir une forme d’anxiété sur l’hygiène vaginale (pour rappel, le vagin est autonettoyant), le marketing des déodorants ‘pour le bas du corps’ peut donner l’impression qu’il ne suffit pas de se laver”, renchérit le Guardian. Comme on pouvait s’y attendre, la clientèle ciblée par cette industrie est majoritairement féminine. Pourtant, sous le prétexte de “briser les tabous de la transpiration”, ces publicités qui ne mettent en scène que des corps féminins renforcent des préjugés fondamentalement misogynes. En juillet 2025, Lynx a lancé un “déodorant pour le bas du corps” qui, si l’on en croit sa publicité, sent si bon qu’il incitera les gens à vous renifler les fesses, l’entrejambe et les pieds, relève “The Guardian”. PHOTO IVAN S/PEXELS Par exemple, en 2025, Rexona diffusait en France une pub accompagnant la sortie d’une nouvelle gamme de déodorants “pour tout le corps”. Sur des images montrant exclusivement des femmes en train de faire de l’exercice, apparaissaient en rose (eh oui…) le nom des différentes parties de l’anatomie (féminine, donc) susceptibles de puer, et donc à désodoriser en amont grâce à ce déo magique. Tout pour renforcer les préjugés misogynes selon lesquels le sexe féminin et, par extension, le corps des femmes seraient par essence sales et malodorants. Encore un peu de misogynie ? Pour Rexona comme pour Dove, l’euphémisme est de rigueur. Évoquer et montrer les pieds, les aisselles et le dessous de la poitrine ne semble pas poser de problème. Mais pas question d’écrire “vulve” – alors que c’est, hélas, précisément l’un des arguments de vente de ces déodorants. On se contente de suggérer la polyvalence à travers un “et plus”. “L’anxiété a toujours été un élément clé du marketing des déodorants et des antitranspirants”, rappelle le magazine américain “The Atlantic”. PHOTO ANNA TARAZEVICH/PEXELS Enfin, ces angoisses sont portées et amplifiées par les réseaux sociaux et la quête de perfection qui va avec. “Les algorithmes veulent qu’on se préoccupe de nos odeurs corporelles, de la même manière qu’ils veulent qu’on se préoccupe de notre apparence : pour nous faire acheter plus de produits”, déplore le Guardian. Malheureusement, surfer sur les préjugés misogynes, ça rapporte.— Éloïse Duval À lire aussi : Opinion. “Aimez votre corps !” : le “body positivisme” n’est qu’un moyen de contrôler les femmes À lire aussi : Série d'été. La quête de la beauté nous a rendus plus masochistes que jamais À lire aussi : Anorexie. La fin de la tendance #SkinnyTok, une goutte d’eau dans l’océan des troubles alimentaires
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