● BFM Tech 📅 02/05/2026 à 11:40

Guerre sous surveillance: comment les satellites bouleversent le renseignement et l’opinion

Géopolitique
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Comment l’imagerie satellite et l’intelligence artificielle révolutionnent l’observation des conflits (illustration) - BFM TechDepuis plusieurs années, les images satellites des conflits inondent les médias et les réseaux sociaux. De plus en plus accessibles au grand public et aux ONG, elles offrent une manière renouvelée d’observer la guerre, remettant en cause l’exclusivité longtemps détenue par les armées en matière de renseignement.Vous avez sûrement vu ces images. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, déclenché par des frappes américaines et israéliennes sur l’Iran et la mort de l’ayatollah Khamenei le 28 février 2026, les clichés satellites se multiplient sur les réseaux sociaux et dans les médias. Épais panaches de fumée au-dessus de Dubaï, le détroit d’Ormuz bloqué ou encore avion américain éventré sur le tarmac d’une base militaire en Arabie saoudite: autant de scènes qui rendent le conflit visible différemment, à distance, mais avec une précision inédite.Ce phénomène n'est pas nouveau. De l’Ukraine au Soudan, l’imagerie satellite est devenue une source d’information majeure, tant pour la presse que pour les analystes, amateurs ou professionnels, sur les réseaux sociaux et les blogs spécialisés.“Il y a cette idée d’omniscience procurée par le spatial, notamment par l’imagerie satellitaire, qui induit le fait de repenser les relations internationales. Mais dans les faits, on s’est assez bien habitué à vivre dans un monde qui est observé en permanence depuis l’espace”, observe Brian Kalafatian, chercheur à l’Institut d'Etudes de Stratégie et de Défense de l'université Jean-Moulin-Lyon-III.L'île iranienne de Kharg, capturée par le satellite Copernicus Sentinel-2 de l'Agence spatiale européenne (ESA) © Photo par - / EUROPEAN SPACE AGENCY / AFPCet accès élargi nourrit aussi des pratiques nouvelles. "Il y a aujourd’hui un véritable intérêt de l’opinion publique pour comprendre ce qui se passe réellement, et même une participation active à une forme de renseignement. On parle d’OSINT (Renseignement d'origine sources ouvertes, NDLR): des citoyens utilisent l’imagerie satellitaire pour recouper des informations, confirmer des événements ou enquêter sur certaines situations", développe l'universitaire auprès de BFM Tech.Une bascule accélérée depuis 2022Dans une étude du Centre d’études de sécurité (CSS) de l’École polytechnique fédérale de Zurich (Suisse), les chercheurs mettent également en évidence un tournant majeur dans l’usage des images satellites. Longtemps réservées aux seuls belligérants à des fins militaires, elles sont désormais accessibles aux journalistes, aux analystes et aux organisations cherchant à documenter ou limiter les impacts des conflits.Vue du théâtre bombardé de Marioupol par satellite de Maxar, devenue Vantor © AFP/ MaxarCette transformation s'est accélérée "en 2022 avec la guerre en Ukraine", où l’imagerie satellite a fortement influencé le débat public, notamment lors du bombardement du théâtre de Marioupol, dont les images ont circulé à l’échelle mondiale.Une évolution qui tient aussi à la multiplication des acteurs commerciaux depuis la fin de la guerre froide, ainsi qu’à l’ouverture progressive de certains programmes satellitaires.Une transparence sous contrôleCette forme d’omniscience spatiale inquiète de plus en plus les forces armées et les États. Aux États-Unis, la société Planet Labs a ainsi annoncé fin mars à ses clients qu’elle se conformerait à une demande du gouvernement en suspendant, pour une durée indéterminée, la publication de ses images haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. De son côté, Vantor (anciennement Maxar), autre acteur américain majeur du secteur, avait déjà mis en place des restrictions similaires quelques semaines plus tôt.Ces limitations illustrent une réalité persistante: malgré la commercialisation du secteur, les États gardent un contrôle étroit sur l'image satellite. "Le système états-unien est fait de telle sorte que si un acteur commercial ne se conforme pas aux règles fédérales, il peut être sanctionné directement: retrait de licence, sanctions financières", explique Brian Kalafatian. Les autorités publiques conservent un pouvoir décisif sur les acteurs privés, rappelant qui, in fine, garde la main sur ces technologies stratégiques."Il existe une véritable pyramide: au sommet, les capacités militaires avec la qui ont généralement accès aux meilleures résolutions et de meilleurs taux de revisite grâce à des investissements conséquents, puis les acteurs commerciaux, et enfin les acteurs académiques et le grand public avec des images moins précises." Brian Kalafatian, Chercheur à l’Institut d'Etudes de Stratégie et de DéfenseCes craintes d’être observé depuis l'espace, d’autant plus via des images publiées en ligne, sont bien réelles. Même si la plupart des installations militaires du Golfe sont floutées ou pixelisées, il est souvent possible de repérer l’emplacement de hangars, de bunkers ou de radars sur les clichés disponibles. Autant d’éléments qui peuvent, en creux, désigner des cibles potentielles.Une photo satellite, fournie par Planet Labs PBC et datée du 16 juin 2025, offre une vue d'ensemble de la base militaire de Diego Garcia, située dans l'archipel des Chagos, dans l'océan Indien © AFP"Depuis qu’on a investi l’air puis l’espace, on est parti du principe que les grands mouvements de troupes ne pouvaient plus être cachés. Le spatial crée de nouvelles contraintes, mais aussi de nouvelles opportunités pour observer, surveiller et anticiper", note Brian Kalafatian. Cette bascule traduit une mutation profonde du champ militaire, où la visibilité devient la norme... plutôt que l’exception.Cette évolution s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis la fin de la Guerre froide, l’essor des acteurs privés et la chute spectaculaire des coûts de lancement ont profondément élargi l’accès à ces données. La commercialisation progressive du secteur a marqué un tournant décisif, rappellent l'Université d'Oxford et la la National Academy of Sciences dans un article.L’imagerie satellite connaît un véritable "âge d’or", s’imposant désormais comme un outil central d’analyse, d’enquête et de communication à l’échelle mondiale. L'ouverture du marché ne fait pas disparaître le rapport de force, elle le déplace.Car toutes les images ne sont pas librement accessibles au grand public. Si la qualité et la disponibilité des données ont progressé, notamment grâce aux politiques d’open data, elles restent étroitement encadrées. Sur des plateformes comme Google Earth ou Apple Maps, les images sont généralement moins précises et moins récentes. Pour atteindre un niveau de détail plus fin (jusqu’à l’identification de bâtiments ou de véhicules) il faut se tourner vers des services privés, souvent payants, dont l’accès et l’usage sont soumis à des réglementations strictes.Cette image satellite montre des bâtiments touchés par des frappes aériennes sur la base navale de Bushehr, dans le sud de l'Iran, le long du golfe Persique, le 7 mars 2026 © VANTORUn usage également humanitaireAu-delà des usages militaires et médiatiques, l’imagerie satellitaire joue désormais un rôle important pour les ONG et les acteurs humanitaires. Elle permet notamment de répondre rapidement aux catastrophes naturelles: après le passage de l’ouragan Fiona à Porto Rico, des journalistes et des équipes de terrain ont exploité les données de lumières nocturnes (VIIRS) pour repérer les zones privées d’électricité et mesurer l’ampleur des dégâts.Ces données servent également aux enjeux de santé publique mondiale, comme la lutte contre la polio au Nigeria pour mieux cibler les campagnes de vaccination, ou encore la planification urbaine, notamment dans les "mégarégions" et autres zones difficiles d’accès.Plus généralement, l’imagerie satellite est devenue un outil clé pour les organisations de défense des droits humains et les acteurs humanitaires. Des groupes comme Amnesty International ou Bellingcat, le CICR et les Nations unies l’utilisent pour documenter et vérifier des attaques et crimes de guerre, surveiller les infrastructures critiques, ou encore analyser les conflits et suivre le respect des cessez-le-feu."L’imagerie spatiale permet de mettre en évidence un faisceau d’indices : mouvements de troupes, changements de matériel, voire des éléments pouvant servir de preuve dans des enquêtes sur des crimes", explique Brian Kalafatian.Photo satellite prise le 30 octobre 2025 et distribuée le 31 octobre par Vantor, montrant des levées de terre autour du village de Kinin, près d'El-Facher © AFP/ HandoutAu Soudan, les clichés ont permis de mettre en lumière les atrocités commises à El-Facher, dernier bastion de l’armée régulière au Darfour, tombé fin octobre aux mains des Forces de soutien rapide. Dans un rapport publié le 28 octobre, le Humanitarian Research Lab (HRL) de l’université Yale a pu identifier des indices visuels (des "tas d’objets blancs" absents auparavant de la taille de corps humains, des "décolorations rougeâtres" au sol, pouvant correspondre à du sang) et repérer sans doute plus de 150 charniers dans la région, évoquant des milliers de victimes.Sur le même sujetEntre les États-Unis et la Chine, l’Europe à l’épreuve de la souveraineté technologique“Il y a un grand danger pour notre souveraineté”: l’Europe négocie le partage critiqué de nos données biométriques avec les États-Unis, une menace pour nos libertés?Des récits épistolaires des reporters de guerre à la photographie et aux actualités filmées, la perception des conflits n'a eu de cesse de se transformer au fil du temps pour ceux qui s'en pensaient loin. L’imagerie satellite marque une nouvelle rupture: celle d’une guerre visible d’en haut, au plus près des zones de combat et parfois en quasi-temps réel. Une autre manière de voir les conflits... et de les exposer au regard du monde.Les plus lus1er-Mai: Sébastien Lecornu rassure au téléphone un boulanger contrôlé pour avoir fait travailler ses salariésCinq jeunes âgés de 17 à 20 ans meurent dans un accident de la route en Ardèche après une chute d'environ 20 mètres"C’est sûr, cela a entaché notre nom": Jean-Alexandre Trogneux, le neveu d’Emmanuel et Brigitte Macron, attend avec impatience mai 2027 et la "fin des emmerdements"Anthony Delon a été entendu par les gendarmes le 15 avril après la mort du chien de son frère Alain-Fabien"On ne se pose pas les questions pour Léon Marchand": la colère de Hinault sur les suspicions de dopage visant Pogacar
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