● BFM Tech 📅 02/05/2026 à 09:35

Des versions clandestines d’Amazon ou d’eBay: dans les coulisses du darknet où les trafiquants de drogue se rêvent en "businessmen"

Cybersécurité
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Sur le darknet, les vendeurs de drogue font particulièrement attention aux avis des clients - BFM TechAvis clients, service après-vente, stratégies marketing bien rodées… Sur le darknet, la drogue se vend comme n’importe quel produit en ligne. En s’y infiltrant pendant quatre ans, le chercheur Camille Roucher a découvert un écosystème étonnamment proche du commerce en ligne classique.Il y a des terrains d’enquête qui se visitent en bottes. D’autres, plus discrets, exigent un ordinateur, un logiciel pour rester anonyme… et une solide patience. Pendant quatre ans, Camille Roucher, doctorant en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine, a choisi la seconde option.Son terrain? Les marchés de drogue du darknet, observés de l’intérieur. Pour le chercheur, tout est parti d’un constat. "J’ai essayé de comprendre pourquoi, malgré les arrestations spectaculaires, le trafic de drogue sur le darknet continuait d’évoluer et de prospérer", nous détaille-t-il.L’exemple le plus frappant reste celui de Silk Road, le "eBay de la drogue" fondé par Ross Ulbricht. Ce gigantesque marché noir a en effet permis à des dizaines de milliers de personnes d’acheter anonymement de l’héroïne, de la cocaïne ou encore du LSD. Le site a finalement été fermé en 2013.La consommation de drogues en forte hausse chez les Français, +480% pour l'ecstasy entre 2010 et 2023 1:05Cette année-là, un jeune Allemand de 18 ans, Maximilian Schmidt, a lancé depuis sa chambre un site de vente de drogues en ligne. Son arrestation en 2015 a révélé l’ampleur de son entreprise clandestine, avec la saisie de 320 kg de drogues à son domicile. Malgré ces cas d’école, les vendeurs pullulent en ligne. Au total, 110 marchés auraient vu le jour sur le darknet.Avis clients et SAV de la drogueAlors Camille Roucher décide d’infiltrer ces marchés. Il apprend sur le tas les codes, les usages et les règles implicites d’un écosystème aussi opaque que structuré. Car le chercheur l’admet bien volontiers. "J’ai été très surpris par l’organisation", sourit celui qui s’est entretenu avec une quarantaine d’acheteurs, de vendeurs ou encore d’administrateurs. Loin de l’image d’un chaos numérique, ces marchés ressemblent parfois à des versions clandestines d’Amazon ou de Leboncoin. On y trouve des vendeurs, un suivi client et même… des avis."Les acheteurs peuvent laisser des évaluations sur la qualité du produit ou la fiabilité du vendeur, comme sur un site classique", détaille Camille Roucher.Et oui, qu’on achète un t-shirt ou de la drogue, tout est une question de réputation. Avant de mettre la main aux portefeuilles (de Bitcoin), les internautes se ruent pour vérifier les avis. À l’inverse, dès que le colis est reçu et la marchandise testée, les internautes foncent écrire un retour sur la qualité du produit, le comportement du vendeur ou même les délais de livraison."Le fournisseur le plus fiable du marché", peut-on lire sur un avis d’un vendeur, noté 95/100. "La communication est A+++. J’ai commandé le 5 et c’est arrivé le 14. Ce n’est pas la faute du vendeur, USPS est nul, comme d’habitude. Produit de qualité, ajoute un autre."J’essaie d’offrir la meilleure expérience possible aux clients potentiels", explique Travis, un vendeur sur le darknet, auprès du chercheur © BFM TechUn système directement inspiré des plateformes plus classiques comme eBay, Amazon ou encore Vinted. Un concept étonnant lorsqu’on sait que sur le darknet, les utilisateurs sont anonymes. "Acheteurs et vendeurs échangent parfois des substances qui peuvent être potentiellement très dangereuses pour la santé. Les avis sont le seul moyen de se faire relativement confiance", analyse le chercheur. Car dans un univers où tout est anonyme, la confiance devient une marchandise en soi.Mais comme sur Google, les avis ne sont pas toujours fiables, au contraire. "Il y a beaucoup d’arnaques", reconnaît Camille Roucher. Les modérateurs jouent donc un rôle clé. Ils gèrent les litiges, contrôlent les signalements et arbitrent entre vendeurs et acheteurs. Car même les sachets de drogue peuvent ne pas être fidèles à la description ou à la photo."Le vendeur peut recevoir un avertissement ou même être exclu du marché", insiste Camille Roucher. Une forme de SAV clandestin, donc, chargé d’assurer la sécurité des transactions et la réputation du marché."Businessmen" du darknetQui vend, qui achète? Impossible, selon le chercheur, de dresser un profil type. Les trajectoires sont trop hétérogènes. Certains exercent cette activité à côté d’un emploi classique, d’autres en font leur activité principale. Quelques-uns travaillent seuls, d’autres en réseau international structuré.Mais un point commun émerge: une distance assumée avec le trafic de rue. Beaucoup refusent le terme de "dealer". Trop connoté, trop associé à la rue. Ici, on parle de "vendeurs", parfois de "businessmen". "J’ai entendu des personnes se définir comme des entrepreneurs", raconte-t-il. C’est le cas de Joshua, vendeur de drogues sur le darknet. Il le dit sans détour: "Je suis un businessman".Une manière d’endosser une logique plus professionnelle que criminelle. Certains organisent même de véritables équipes. Au programme, des divisions marketing, logistique, conseil aux vendeurs ou encore gestion des emballages.Une organisation militaire inspirée des grandes entreprises, donc. Tout comme les techniques de vente. Car sur le darknet, il n’y a pas de territoire à gouverner. Pour exister, les vendeurs doivent apprendre à se démarquer autrement."J’essaie d’offrir la meilleure expérience possible aux clients potentiels et à leurs parties prenantes, y compris leur famille et leurs amis", explique de son côté Travis, un vendeur sur le darknet, auprès du chercheur.Bannières publicitaires, promotions saisonnières, jeux-concours, codes visuels empruntés à des séries comme Breaking Bad,... Tout est bon pour appâter le chaland. L'objectif ultime? Obtenir les fameux avis 5 étoiles pour remonter dans les résultats de recherche et réussir à battre la concurrence. Certains vont jusqu’à offrir parfois des produits pour "faire tester" de nouvelles références. "Forums, publicités payantes, tous les outils à notre disposition", liste John, ancien dealer de rue.Pub, livraison gratuite et packagingLe packaging est également réfléchi avec soin. "Ce qui va être important, ce n’est pas forcément l’esthétique du paquet en soi, mais plutôt les techniques utilisées pour passer la douane. La drogue peut par exemple être glissée dans des objets pour passer pour une livraison classique", observe Camille Roucher.Et ils n’oublient pas, évidemment, de préciser le taux de succès de leurs livraisons. Un argument de vente qui fait souvent mouche auprès des acheteurs. Car colis intercepté rime avec amende à la clé. En France, la plupart des cas d’achat/usage simple sont sanctionnés par une amende forfaitaire de 200 euros. En cas de circonstances aggravantes (quantité importante, revente), la peine peut aller jusqu’à un an de prison et 3.750 euros d’amende."Ils ont réussi à acquérir de vraies techniques de marketing", résume Camille Roucher. On retrouve des logiques de fidélisation client très proches du commerce classique."Une fidélité d’autant plus importante que les marchés peuvent fermer du jour au lendemain. Tous tentent donc de se construire une communauté d’acheteurs capables de les suivre sur une autre plateforme. "Ces logiques de réputation très construites permettent aux vendeurs, une fois qu’un marché est saisi par les forces de l’ordre, de se déplacer sur une autre plateforme en gardant l’intégralité de leurs clients.Des vendeurs (pas vraiment) comme les autresMalgré les apparences, ces vendeurs ne sont pas tout à fait comme les autres commerçants. Le cas de Silk Road, une plateforme qui a servi de marché en ligne pour la vente de millions de dollars de drogues à travers le monde, a marqué plus d’un marchand."L’administrateur de Silk Road avait utilisé internet pour faire la publicité de son marché. Pour les autres vendeurs, c’est une très grosse erreur qui a mené à son arrestation", rappelle Camille Roucher. Ross Ulbricht, alias "Dread Pirate Roberts", a en effet été condamné à la prison à vie après la fermeture du site en 2013 avant d’être finalement gracié par Donald Trump début 2025. Une erreur devenue, depuis, un contre-exemple pour tous les autres acteurs.Pour éviter de se faire attraper, les vendeurs redoublent d’ingéniosité. Certains étudient même les décisions de justice et les saisies policières pour ajuster leurs pratiques et éviter de refaire les mêmes erreurs. Maximilien Schmitt est allé jusqu’à coder son propre marché pour éviter de se faire attraper. Une forme d’analyse stratégique, presque entrepreneuriale, du risque… qui n’aura pas porté ses fruits. Son histoire a inspiré la série Netflix How to sell drugs Online.Les plateformes sont conscientes des spécificités du métier. Certaines vont jusqu’à lancer des attaques informatiques pour affaiblir leurs rivales et inciter les vendeurs à changer de structure. D’autres cherchent à attirer les vendeurs en mettant en avant la sécurité, les systèmes de cryptomonnaies ou la robustesse technique.Les plus lus1er-Mai: Sébastien Lecornu rassure au téléphone un boulanger contrôlé pour avoir fait travailler ses salariésCinq jeunes âgés de 17 à 20 ans meurent dans un accident de la route en Ardèche après une chute d'environ 20 mètres"C’est sûr, cela a entaché notre nom": Jean-Alexandre Trogneux, le neveu d’Emmanuel et Brigitte Macron, attend avec impatience mai 2027 et la "fin des emmerdements"Anthony Delon a été entendu par les gendarmes le 15 avril après la mort du chien de son frère Alain-Fabien"On ne se pose pas les questions pour Léon Marchand": la colère de Hinault sur les suspicions de dopage visant Pogacar
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