● Revue Conflits 📅 02/05/2026 à 04:15

Le Partage. Jésus, les premiers chrétiens et l'argent

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Jonathan Cornillon restitue aux premiers chrétiens une dimension économique que l’exégèse avait systématiquement estompée : contre l’idée d’un Jésus et de disciples dans le dénuement absolu, il montre que la communauté gérait bien des ressources collectives, distinctes de la pauvreté individuelle de ses membres. La démonstration repose sur une rigueur philologique inhabituelle dans le genre : l’auteur traque les glissements traductifs — indicatifs grecs rendus par des conditionnels français, questions ironiques inventées — qui ont parasité la lecture des sources pendant des générations. L’ouvrage identifie dans la collecte paulinienne une rupture majeure avec l’évergétisme antique : là où le don grec ou romain cherchait le prestige social, la charité chrétienne est un devoir universel, sollicitant chacun selon ses moyens, sans distinction individuelle. Jonathan Cornillon, Les Éditions du Cerf, 2025, 160 p. Recension par Jean-Baptiste Noé La question de l’argent dans le christianisme primitif a longtemps été l’une des plus chargées idéologiquement de toute l’exégèse néotestamentaire. Jonathan Cornillon, dans cet essai paru en 2025, s’y attaque de front et avec une méthode résolument historique. Son ambition est double : proposer une synthèse sur l’ensemble des aspects économiques de la vie communautaire chrétienne, depuis l’époque de Jésus jusqu’à la fin du IIIe siècle, et corriger une série de biais interprétatifs qui ont faussé, selon lui, la lecture des sources depuis plusieurs générations. Le point de départ est historiographique. Jonathan Cornillon part d’un constat : une partie importante de l’exégèse, qu’il qualifie de « socialement conservatrice et économiquement libérale », a systématiquement cherché à éloigner le christianisme primitif de ce qui pourrait s’apparenter à des pratiques communistes ou à une remise en cause de la propriété privée. L’auteur défend au contraire la thèse que la vie communautaire des premiers chrétiens était fondée sur une critique radicale de la richesse individuelle et sur des formes institutionnalisées de mise en commun des biens. Lire aussi : Comment la chrétienté a façonné l’Europe. Entretien avec Jean-François Chemain La première partie du livre est consacrée à la communauté de Jésus et de ses disciples. Jonathan Cornillon commence par un point apparemment mineur mais emblématique de sa méthode : la question de la maison de Jésus à Capharnaüm. En analysant finement les textes de Matthieu et de Marc, il montre que Jésus disposait bien d’un domicile fixe, point de départ et de retour de sa prédication semi-itinérante, que l’exégèse a souvent négligé au profit d’une image exclusivement nomade. Ce détail inaugural dit beaucoup sur la démarche : il ne s’agit pas de construire un portrait idéologique, mais de lire les textes dans leur littéralité, contre les a priori accumulés. Le chapitre sur la pauvreté de Jésus et de ses disciples est l’un des plus décisifs du livre L’auteur y introduit une distinction capitale : la distinction entre la pauvreté individuelle des disciples, qui avaient effectivement abandonné leurs biens personnels, et la situation économique de la communauté prise comme entité collective. L’abandon de la propriété privée individuelle n’implique pas nécessairement l’indigence du groupe : celui-ci pouvait posséder et gérer des ressources communes. L’épisode de l’envoi des disciples en mission, souvent interprété comme la preuve d’un dénuement absolu, est relu dans ce cadre : ce que Jésus interdit, c’est l’enrichissement personnel par la prédication, non la gestion collective de fonds destinés à la subsistance et à la charité. L’analyse de la multiplication des pains illustre de manière saisissante le procédé interprétatif que l’auteur dénonce. Dans le texte de Marc, les disciples proposent d’acheter des pains pour la foule pour deux cents deniers. La plupart des commentateurs ont traduit cette phrase comme une question ironique, sous-entendant que les disciples ne pouvaient évidemment pas posséder une telle somme. L’auteur montre que cette interprétation ne repose sur rien dans le texte grec, et qu’elle découle uniquement d’un préjugé. La même distorsion s’observe dans les traductions de Jean, où l’indicatif grec est systématiquement rendu par un conditionnel français pour effacer la référence à des fonds réels. Ces glissements traductifs sont l’indice d’une idéologie qui a parasité la lecture des sources. La deuxième grande partie est consacrée aux premières communautés après la Pentecôte. Le traitement des fameux « sommaires » des Actes des Apôtres (chapitres 2 et 4), qui décrivent la communauté de Jérusalem pratiquant la mise en commun de tous les biens, est exemplaire. Ces textes ont été massivement soupçonnés d’être des constructions littéraires de Luc, sans fondement historique réel. L’auteur déconstruit méthodiquement cette position : les arguments stylistiques avancés pour conclure à l’invention narrative ne résistent pas à l’examen. Ce que pratiquait la communauté de Jérusalem n’était ni une expropriation systématique ni une socialisation absolue des biens, mais un régime intermédiaire que l’auteur nomme, avec précision, la « mise à disposition » des biens. Les chapitres consacrés à Paul constituent un autre apport considérable. L’auteur reconstitue avec finesse l’économie de la mission paulinienne : le travail manuel de Paul comme fabricant de tentes, sa renonciation délibérée au soutien financier des communautés qu’il évangélise, les collectes organisées au profit des pauvres de Jérusalem, et la façon dont ces dispositifs se distinguent radicalement de l’évergétisme antique. Là où l’évergétisme était une affaire de notables cherchant un prestige social en finançant des biens publics, la collecte paulinienne est un devoir universel, sollicitant chacun selon ses moyens, sans que le don soit source de distinction individuelle. Cette rupture avec les normes de la bienfaisance gréco-romaine est, pour Jonathan Cornillon, l’une des innovations sociales majeures du christianisme primitif. Lire aussi : Économie de la religion en Afrique L’enquête prosopographique menée sur les communautés pauliniennes, à partir de personnages comme Gaius, Philémon ou Phoébé, permet de nuancer le tableau de la composition sociale de ces premières Églises. L’auteur montre que des membres aisés existaient bel et bien, tout en étant minoritaires. Leur présence n’invalide pas le caractère populaire dominant de ces communautés, mais elle rend compte de la variété des situations et de la tension permanente entre l’idéal de partage et les réalités sociales de l’Empire romain. Les chapitres finaux prolongent l’enquête jusqu’au IIIe siècle, en suivant la postérité du modèle de Jérusalem dans des textes comme la Didachè, l’Épître de Barnabé, le Pasteur d’Hermas, les Apologies d’Aristide et de Justin, ou encore Tertullien L’auteur montre que le principe du fonds commun et de la mise à disposition des biens ne fut pas un épisode isolé propre aux origines jérusalémites, mais une constante structurelle des premières communautés, diversement institutionnalisée selon les contextes, mais toujours reconduite dans son esprit fondamental. Ce suivi diachronique est l’un des apports originaux du livre, qui évite le biais courant consistant à traiter le christianisme primitif comme une réalité homogène et ponctuelle. La conclusion pose une question délicate : les premiers chrétiens cherchaient-ils à transformer la société ? Jonathan Cornillon y répond avec nuance. Sans être révolutionnaires au sens politique, les premiers chrétiens portaient un projet de transformation des rapports sociaux fondé sur la diffusion d’une morale individuelle mise en œuvre dans un cadre communautaire. Ils ne remettaient pas en cause les institutions de l’Empire, ni l’esclavage, ni les hiérarchies, mais ils les habitaient autrement, en cherchant à en adoucir les effets les plus durs et en construisant en leur sein des formes de solidarité qui relativisaient la propriété privée et la logique du profit personnel. Le Partage est un livre d’une lecture stimulante, qui renouvelle utilement un dossier encombré par des siècles d’interprétations partisanes. Sa principale force est de revenir aux textes avec une rigueur philologique que les enjeux théologiques ou idéologiques avaient trop souvent court-circuitée. Ses conclusions, parfois audacieuses, notamment sur les ressources financières de la communauté de Jésus, sont toujours étayées par une analyse précise des sources. Le mérite de Jonathan Cornillon est d’avoir tiré une synthèse qui manquait à la bibliographie francophone sur les origines économiques du christianisme. Lire aussi : L’année sainte, une manifestation de la romanité
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