● Revue Conflits
📅 01/05/2026 à 04:49
« Quand tout ressemble à de la preuve, plus rien ne s'en distingue ». Entretien avec le commandant Karine Desfolies
Géopolitique
👤 Revue Conflits
Le commandant Karine Desfolies théorise la notion de « transparence inversée » : dans les conflits contemporains, l’excès de visibilité produit plus d’opacité que le secret. Gaza, le Soudan et l’Ukraine illustrent deux régimes distincts d’obscurcissement — par saturation de preuves concurrentes ou par effondrement des conditions de vérification. Dans un espace informationnel saturé par l’intelligence artificielle, la confiance devient la ressource stratégique la plus rare — et la plus difficile à reconstruire. Propos recueillis par la rédaction de Conflits La notion de « transparence inversée » est au cœur de votre analyse des conflits. Comment l’avez-vous construite conceptuellement, et en quoi se distingue-t-elle des notions déjà existantes de désinformation ou de guerre informationnelle ? Nous n’avons jamais eu autant d’outils pour voir le monde, et nous n’avons jamais eu autant de mal à le comprendre. C’est de ce paradoxe que naît la transparence inversée. J’ai théorisé ce concept à partir de trois conflits contemporains : Gaza, le Soudan et l’Ukraine. Je perçois que la profusion de contenus visuels, de données et de récits concurrents ne produit pas une meilleure compréhension. Elle la compromet. La multiplication de contenus présentés comme probants empêche la stabilisation d’un cadre commun d’interprétation. L’explosion de l’hôpital Al-Ahli à Gaza en octobre 2023 l’illustre bien : en quelques heures, des dizaines de vidéos et d’images satellitaires ont circulé sans qu’aucune version ne s’impose. Tous ces contenus étaient mobilisés comme des preuves concurrentes, sans que leur statut, leur méthode ou leur degré de fiabilité puissent être hiérarchisés immédiatement. C’est dans ce brouillage des régimes de preuve que se loge ce que je désigne comme un mimétisme probatoire. Quand tout ressemble à de la preuve, plus rien ne s’en distingue. L’excès n’a pas produit de la clarté, mais une interruption du jugement. La distinction avec la désinformation est nette. La désinformation renvoie à la fabrication ou à la diffusion délibérée du faux. La transparence inversée, quant à elle, désigne une situation où de nombreux contenus, comparables et apparemment probatoires, ne permettent plus de trancher. Le problème n’est pas le mensonge : c’est le fait que la transformation de la visibilité devienne facteur d’opacité. « La transparence n’est pas un état : c’est un acte, et celui-ci produit des effets politiques. » Orchestration ou effet structurel ? Vous montrez que l’excès de visibilité peut produire plus d’opacité que le secret. Est-ce un phénomène délibérément orchestré par les belligérants, ou s’agit-il d’un effet structurel des environnements numériques que personne ne maîtrise vraiment ? L’intérêt de ce concept est de ne pas enfermer l’analyse dans une opposition entre intention stratégique et effet de contexte. La transparence inversée peut relever des deux. Elle peut être délibérément produite. Certains acteurs sélectionnent ce qu’ils rendent visible, le moment de diffusion, le registre et les publics visés pour orienter l’interprétation. La communication des Forces de soutien rapide (RSF) au Soudan en offre un cas parlant : des vidéos soignées, diffusées sur les réseaux sociaux, présentent les combattants dans une posture de légitimité institutionnelle, alors que les conditions de vérification sur le terrain sont inexistantes. La visibilité devient ici un instrument de cadrage politique. Mais elle peut aussi résulter d’un effet structurel. Toujours au Soudan, les coupures répétées d’Internet, la segmentation des sources et la chute des relais médiatiques empêchent la constitution d’un récit factuel continu. L’opacité ne vient pas obligatoirement d’une instrumentation : elle vient de la dégradation des conditions de production de la preuve. Un même conflit peut produire de l’opacité par mise en scène de la visibilité et par affaiblissement des conditions de vérification. C’est cette superposition qui rend l’attribution des responsabilités si difficile. Le dilemme de commandement Vous décrivez un « dilemme de commandement » : publier une preuve visuelle pour contrer un récit adverse, au risque d’exposer des informations sensibles. Comment les armées occidentales gèrent-elles concrètement cet arbitrage aujourd’hui ? Le dilemme tient à une tension devenue centrale. Une armée doit parfois publier des éléments de preuve pour préserver sa crédibilité ou contrer un récit adverse, mais cette publication peut exposer des capacités, des méthodes ou des temporalités opérationnelles sensibles. Dans les faits, l’arbitrage repose sur une révélation calibrée : montrer suffisamment pour être crédible, sans en révéler assez pour compromettre la manœuvre. L’affaire du vol MH17, abattu au-dessus de l’Ukraine en 2014, illustre une autre réponse : ce sont des acteurs tiers — Bellingcat et le Joint Investigation Team — qui ont assemblé les preuves d’attribution à partir de données en source ouverte, là où les États détenteurs de renseignement classifié ne pouvaient pas les rendre publiques. Cette externalisation protège certaines capacités, mais crée une dépendance extérieure dans l’établissement public des faits. L’environnement numérique accroît ce dilemme. La circulation des images est quasi immédiate, alors que la validation institutionnelle reste lente. Walter Lippmann notait déjà, dans les années 1920, l’écart entre l’environnement réel et les représentations qui en tiennent lieu dans l’espace public. Cet écart est aujourd’hui démultiplié par la vitesse numérique. La bataille informationnelle se joue dans un décalage temporel structurellement défavorable aux institutions les plus contraintes. Lire aussi : Guerre informationnelle : nouveaux fronts, nouvelles armes L’intelligence artificielle et le régime de méfiance L’intelligence artificielle, dites-vous, installe un « régime de méfiance » qui déplace le débat de ce qui s’est passé vers la possibilité même d’établir ce qui s’est passé. Dans ce contexte, comment les institutions militaires et judiciaires peuvent-elles encore prétendre établir des faits ? L’intelligence artificielle déplace le problème. Dans un environnement déjà saturé, il ne s’agit plus seulement d’interpréter les faits, mais de déterminer si la preuve elle-même peut encore être tenue pour vraie. Le doute ne porte plus sur ce qui s’est passé, mais sur la possibilité même d’en administrer la preuve. C’est ce que je désigne comme un régime de méfiance. En mars 2022, un deepfake montrant Volodymyr Zelensky appelant les forces ukrainiennes à déposer les armes a circulé rapidement sur les réseaux. Ce montage était techniquement médiocre et a été rapidement identifié. Mais son effet le plus durable n’est pas le nombre de personnes trompées : c’est le doute généralisé qu’il a installé sur toute vidéo ultérieure. Dès lors qu’un tel contenu a existé, chaque image devient suspecte. Face à cela, deux réponses apparaissent. La première est technique : développement de dispositifs de traçabilité et d’authentification des contenus. La seconde est institutionnelle : la confiance se déplace vers les procédures et les instances capables de certifier. La question devient moins « que montre cette image ? » que « qui est en mesure d’en garantir la validité ? ». Celui qui certifie la preuve détient une forme d’autorité épistémique dont les enjeux rejoignent directement les débats sur la souveraineté numérique. Gaza et Soudan : deux régimes d’opacité Vous faites de Gaza et du Soudan des terrains d’observation. Y a-t-il des différences significatives dans la manière dont la transparence inversée opère dans ces deux conflits ? Gaza relève d’un régime d’hypervisibilité saturée. Les contenus circulent massivement, depuis une pluralité d’acteurs, à grande vitesse. L’opacité naît de la concurrence entre des matériaux trop nombreux pour être hiérarchisés. Personne ne manque de preuves. Tout le monde manque de certitude. Le Soudan relève d’un régime inverse : l’invisibilisation relative. La difficulté se situe en amont. La destruction des infrastructures de communication et l’érosion du nombre de journalistes empêchent la constitution d’une scène stable d’énonciation. Les vidéos professionnalisées des RSF occupent un vide que peu d’acteurs sont en mesure de contester, faute d’infrastructure de vérification. « La guerre à Gaza produit une opacité par saturation. La guerre au Soudan, une opacité par discontinuité. Les deux aboutissent au même résultat par des chemins opposés. » La confiance, ressource stratégique Pour vous, la confiance devient la ressource la plus stratégique. Comment une armée peut-elle la construire dans un espace public saturé ? Dans des espaces informationnels saturés, la confiance ne se rétablit pas par l’accumulation de contenus. Le « plus » ne vaut pas « mieux ». Ce qui fonde la confiance, c’est la continuité méthodologique : la capacité à maintenir des critères stables de validation dans un environnement qui pousse à la réaction immédiate. Dans un contexte de saturation, la confiance suppose la capacité à hiérarchiser les sources et à expliciter les conditions de preuve. Dans un contexte d’invisibilisation, elle repose sur la persistance d’acteurs capables de documenter les faits sur la durée, même incomplètement. Pour une institution militaire, cela implique un principe clair : la crédibilité ne se construit pas par l’abondance de communication, mais par la constance d’une parole rare, vérifiable et méthodiquement tenue. C’est peut-être cela l’enjeu le plus large. Dans une démocratie, le débat sur la guerre n’est possible que s’il existe un minimum de faits partagés. Sans cela, il ne reste que des récits concurrents — et la discussion politique se fragilise.
🔗 Lire l'article original
👁️ 1 lecture