● Courrier International
📅 30/04/2026 à 17:23
Comment les champignons hallucinogènes m’ont redonné la joie de vivre à la ménopause
Géopolitique
[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 31 août 2024 et republié le 30 avril 2026] C’est un mardi après-midi, dans une forêt d’Utrecht [dans le centre des Pays-Bas]. Je suis allongée sur un matelas dans un studio inondé de soleil, avec un groupe de femmes qui s’apprêtent à embarquer pour un périple dans lequel nos corps resteront immobiles mais nos esprits vogueront vers d’autres époques et d’autres lieux. Assez vite, certaines d’entre nous s’agitent dans tous les sens. Certaines se mettent à pousser des cris au nom de leurs aïeules opprimées. L’une d’elles grommelle : “Connards de mecs.” Toutes pleurent. Sanglotent. Et pourtant, chez certaines d’entre nous, les rires se mêlent aux pleurs. Des crises de nerfs incontrôlables, débordantes de vie. C’est tout le spectre des émotions humaines qui s’exprime dans ce groupe de neuf femmes courageuses. À lire aussi : Économie. Des centaines de millions de dollars pour les traitements à base de substances psychédéliques Nous participons à la retraite de la Fondation Beckley réservée aux femmes – une thérapie à vocation scientifique de cinq jours, à base de psilocybine – qui doit nous permettre de soigner de vieilles blessures et d’apprendre à mieux nous connaître en prenant des champignons “guérisseurs”. La substance en question, illégale au Royaume-Uni, n’est autorisée à la consommation ici, aux Pays-Bas, que sous la forme de truffes. Une retraite de femmes sous psilo Souffrant de diverses affections, [des atypicités neurologiques (TDAH, HPI, autisme…)] de la neurodiversité au surmenage en passant par le deuil, certaines ont choisi cette retraite réservée aux femmes afin de trouver une écoute attentive. D’autres, comme votre serviteuse, sont ici pour aborder des sujets propres aux femmes. Qu’il s’agisse du sentiment de perte d’identité induit par la maternité ou d’infertilité, il est plus facile de s’épancher dans un environnement exclusivement féminin. Même chose pour la ménopause, une épreuve que je traverse en ce moment, à 51 ans. Je viens d’engloutir une quantité phénoménale de “truffes magiques”, sous l’œil stoïque et bienveillant des cinq animateurs de la Fondation Beckley. À lire aussi : Champignons magiques. La psilocybine pourrait aider les gros buveurs d’alcool à réduire leur consommation Différentes expériences ont démontré les bienfaits de la psilocybine sur la dépression, l’anorexie, la dépendance, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) et même les douleurs chroniques. Quid de la ménopause ? Elle ne figure pas dans la liste. Des mécanismes semblables aux hormones sexuelles Grace Blest-Hopley tente d’y remédier. Forte de dix ans d’expérience dans le domaine de la recherche sur les cannabinoïdes et les psychédéliques [ou hallucinogènes], cette chercheuse en neurosciences planche en ce moment même sur la conception d’une étude observationnelle consacrée aux effets des psychédéliques sur la ménopause. À lire aussi : Médecine. Les psychédéliques passionnent les scientifiques et les sociétés Grace Blest-Hopley est le cerveau d’Hystelica, une entreprise menant des recherches sur l’utilisation des substances psychédéliques chez les femmes. Ses travaux se fondent sur l’hypothèse que la psilocybine et les œstrogènes ont un mécanisme semblable, par exemple leur effet sur la production de sérotonine [“l’hormone du bonheur”]. Elle suggère également que les propriétés anti-inflammatoires de la psilocybine permettraient de soulager les inflammations causées par la ménopause. “Qui plus est, dit-elle, les psychédéliques ont pour effet d’accroître le débit sanguin cérébral, d’améliorer la neuroplasticité (la capacité du cerveau à s’adapter et à se réorganiser) et la neurogenèse (la fabrication de nouveaux tissus neuronaux qui sous-tendent les fonctions cognitives et l’apprentissage) ; autant d’effets qui sont assez analogues à ceux de l’œstradiol, une hormone dont le taux baisse au cours de la ménopause.” À lire aussi : Champignons magiques. La psilocybine “désynchronise le cerveau” Divers témoignages corroborent l’idée que la psilocybine peut nous aider à gérer les affres du climatère. Lisa Evia, une capital-risqueuse de 48 ans qui participe également à la retraite, explique que ses sueurs nocturnes ont baissé en intensité après sa première retraite l’année dernière. Hannah Parker, 49 ans, spécialiste de la psychothérapie corporelle biodynamique et l’une des animatrices les plus expérimentées de la Fondation Beckley, m’assure que la psilocybine l’a aidée à mieux s’accepter et à faire preuve de compassion envers elle-même : “Cela m’évite de voir la périménopause comme une lutte. Le fait de ne pas lutter, de ne pas être en conflit, m’a permis d’avoir moins de symptômes.” Si tout cela semble très prometteur, la recherche n’en est toutefois qu’à ses balbutiements et l’on manque à ce jour de preuves concluantes. Je décide donc de jouer les cobayes et d’essuyer les plâtres, au nom de la solidarité féminine. “Dans l’immensité du cosmos, mes problèmes sont parfaitement dérisoires” Ma première “cérémonie” est plutôt chaotique. Au bout d’une demi-heure, des voix se mettent à me narguer. Je suis rongée par la peur et l’angoisse. Je plonge dans les entrailles de mon subconscient. Bon sang qu’il fait noir là-dedans ! Mais, en me confrontant à ce qui est enfoui dans ces profondeurs, les champignons remplissent leur office. Le point d’orgue de l’expérience prend la forme d’une personne très chère qui m’apparaît et m’aide à me propulser vers un état d’euphorie. Je prends alors conscience d’une vérité déterminante : dans l’immensité du cosmos, mes problèmes sont parfaitement dérisoires. Ridicules, même. À lire aussi : Drogue. La Silicon Valley carbure aux substances psychédéliques… y compris au boulot Je comprends subitement que la vie, dans son essence, est pure, simple et magnifique. Que l’autocritique, la frustration et la colère n’ont pas lieu d’être. L’idée d’être à nouveau dérangée par quoi que ce soit dans l’existence me semble à ce point ridicule que j’en ris pendant une heure. Ou peut-être trois. Qui sait ? Qui s’en soucie ? Au matin, au terme d’une cérémonie de huit heures qui me laisse tellement de choses à assimiler que j’en ai à peine fermé l’œil, les arbres semblent plus verts, leur feuillage plus complexe, presque émouvant. Comment peut-on être dérangée par quelque chose d’aussi insignifiant que la ménopause quand le monde est si beau ? La grande question est toutefois de savoir si cette prise de conscience va produire des effets durables. À lire aussi : Reportage. En Oregon, à l’école des champignons hallucinogènes En atterrissant au Royaume-Uni, même [l’aéroport d’]Heathrow ne parvient pas à me faire redescendre. Je hausse les épaules en souriant quand je m’aperçois que ma lotion capillaire a explosé dans ma pochette à liquides. Dans les semaines qui suivent, même si je me sens lessivée dans un premier temps, j’affiche un flegme à toute épreuve, tout en étant paradoxalement gonflée à bloc. Mes embrassades sont plus chaleureuses. Mon comportement s’adoucit. Mes interactions sont plus avenantes. Mon amour de la nature grandit. Même la musique me semble plus joyeuse, et l’acte d’écriture plus satisfaisant. La vie est belle. Vraiment belle. Au diable la ménopause ! Attention aux fragilités psychologiques Cela étant dit, la thérapie à base de psilocybine ne conviendra pas à toutes les femmes ménopausées. Comme le rappelle Shari Kaplan, directrice clinique et experte en formulation de médicaments à base de plantes chez Cannectd Wellness : “Les femmes doivent être vigilantes et consulter des professionnels de santé avant de pratiquer toute forme d’automédication à base de psilocybine, étant donné qu’il s’agit d’une substance illégale [au Royaume-Uni] qui peut avoir des effets psychologiques et physiques néfastes, notamment en l’absence de dépistage et de suivi appropriés.” À lire aussi : Santé. Drogues récréatives en thérapie : l’Australie, “premier cobaye psychédélique du monde” La neuroscientifique Rachel Raylor avertit également que les femmes ménopausées qui envisagent de consommer de la psilocybine doivent tenir compte de leurs problématiques préexistantes éventuelles, notamment de santé mentale : “L’anxiété, la dépression et les sautes d’humeur sont fréquentes à la ménopause, ajoute-t-elle. La psilocybine a été étudiée pour ses bénéfices potentiels dans le traitement de ces affections, mais il est indispensable d’aborder sa consommation avec précaution, surtout si la personne a des antécédents en matière de santé mentale.” C’est la raison pour laquelle les retraites réputées comme celle de la Fondation Beckley font appel à des animateurs hautement qualifiés et s’assurent que toutes les participantes se soumettent à des examens psychologiques en amont de la retraite afin de vérifier l’absence de traumatismes ou de problèmes de santé mentale que la consommation de psilocybine serait susceptible d’exacerber. À lire aussi : Médecine. Sortir de la fascination pour les psychédéliques et ouvrir le débat Il serait parfaitement irresponsable d’ingurgiter des doses aussi élevées sans ces garde-fous, notamment au Royaume-Uni, où les champignons hallucinogènes sont des médicaments de catégorie A dont la possession est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à sept ans d’emprisonnement, d’amendes d’un montant non plafonné, ou des deux (la peine maximale pour la vente ou la production étant la prison à perpétuité). Si les champignons hallucinogènes ont été interdits aux Pays-Bas en 2008 et rangés dans la catégorie des substances réglementées, les truffes n’étaient pas incluses dans la législation, ce qui explique qu’il soit possible de les consommer en toute légalité à Utrecht. Une joie de vivre retrouvée Même si vous avez passé le test de dépistage avec brio et qu’un spécialiste vous tient la main pendant les cérémonies, l’expérience peut être éprouvante. Je me suis ainsi retrouvée aux prises avec un brouillard mental à couper au couteau et une sensation d’épuisement en sortant. Reste que les bienfaits étaient au rendez-vous. Surtout dans les premiers jours suivant la retraite, quand le cerveau est encore dans un état d’hyperplasticité et capable de se réorganiser selon de nouveaux schémas positifs. Notre série d’été, la “Champimania” Avec leur chapeau, leurs lamelles ou leurs spores, en forme de chenille, microscopiques ou quasi invisibles, les champignons sont partout. Que l’on soit cueilleur amateur, chercheur, cuisinier, et même maroquinier ou simplement en quête d’une expérience hors du commun, ces organismes appartenant au règne des Mycètes nous intriguent, nous émerveillent et bien souvent nous sont utiles. Bref, nous assistons à une véritable “champimania” ! Sans être exhaustive, cette série présente les champignons extraordinaires de notre quotidien. Afficher la suite Même si les bienfaits de la psilocybine dans le soulagement des troubles de la ménopause ne sont pas encore scientifiquement prouvés, je suis sûr que ça viendra. J’ignore ce qui se passe vraiment dans mon cerveau. Mais je sais en revanche ce qui se passe dans ma vie. Chez moi, la ménopause ne se caractérise pas par des bouffées de chaleur, mais par un étiolement insidieux de mes relations sociales et de ma joie de vivre. Et ces petits champignons magiques, en m’ouvrant de nouvelles perspectives, réhabilitent les deux. Cette médecine par le mycélium m’aide à être plus gentille envers moi-même, les autres et le monde. Et cette gentillesse me semble être un formidable antidote à la ménopause. Helen Down Lire l’article original Séries d'été Biodiversité Nos lecteurs ont lu aussi Commerce. La Chine supprime ce 1ᵉʳ mai ses droits de douane sur les produits de 53 pays africains Entretien. “Au Mali, la Russie n’a pas réussi à protéger la junte”, selon le chercheur Akram Kharief Environnement. Au Mexique, la ruée mondiale vers le mezcal décime des milliers d’hectares de forêts Analyse. Après les attaques au Mali, quels sont les scénarios possibles ? Source de l’article The i Paper (Londres) The i Paper est un quotidien national britannique de centre gauche. D’abord pensé comme une publication sœur de The Independent, The i Paper s’en est séparé en 2016, au moment du passage de The Independent au tout-numérique, avant d’être racheté en 2019 par le groupe du tabloïd conservateur Daily Mail. Contrairement aux autres journaux britanniques, The i Paper (baptisé simplement i de sa création jusqu’en décembre 2024) tend à rester neutre lors des grands événements politiques : en 2016, par exemple, aucune consigne de vote n’a été donnée lors du référendum sur l’appartenance à l’Union européenne. La qualité de son journalisme est particulièrement appréciée, à tel point qu’il a dépassé en 2019 The Guardian, en tête des publications les plus fiables aux yeux des lecteurs. Lire la suite Nos services Soirée de lancement Inscrivez-vous pour la soirée de lancement du jeudi 07 mai à 19h30 à l’auditorium du Groupe Le Monde. Je m’inscris → HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Paris Globe Festival Tentez de remporter un pass valable pour 2 spectacles au choix parmi la sélection du festival Paris Globe du 27 mai au 4 juin. Je tente ma chance → Festival Europavox Tentez de remporter un pass VIP 3 jours pour le festival de musique Euparovox du 26 au 28 juin à Clermont-Ferrand. Je participe →
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