● Journal du Net 📅 30/04/2026 à 16:48

Que faut-il attendre de Kevin Warsh, futur directeur de la Banque centrale américaine ?

Géopolitique 👤 Guillaume Renouard
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Donald Trump espère qu'il mènera une politique agressive de baisse des taux susceptible de relancer l'économie en vue des élections de mi-mandat. Toutefois le président pourrait bien être déçu. Le mandat de Jerome Powell, le président de la Banque centrale américaine, se termine le 15 mai prochain, pour la grande joie de Donald Trump, qui a fait du patron de la Fed l’une de ses têtes de Turc, l’attaquant régulièrement sur son réseau Truth Social et menaçant de le virer (ce dont il n’a pas le pouvoir). Le président américain reproche notamment à Jerome Powell de se montrer trop timoré dans la baisse de son taux d’intérêt directeur, qu’il avait drastiquement remonté en 2022 pour juguler l’inflation et rebaissé depuis, sans revenir toutefois au niveau des taux pratiquement nuls d’avant la pandémie. Une baisse du taux d’intérêt directeur constitue un coup de pouce pour la croissance, et Trump rêve d’une embellie économique alors que les élections de mi-mandat approchent. Elu notamment sur la promesse de faire mieux que Joe Biden sur ce plan, Trump est jugé sévèrement par les électeurs américains, qui selon un récent sondage font désormais davantage confiance aux démocrates qu’aux républicains sur l’économie, du jamais vu depuis 2010. La future indépendance de la Fed en question Le président attend donc avec impatience la prise de poste de Kevin Warsh, qu’il a choisi pour remplacer Powell et qu’il espère plus aligné avec sa politique de relance. Une nomination qui suscite naturellement de l’inquiétude chez ceux qui y voient un risque pour l’indépendance de la Fed. Une inquiétude qui s’est sans surprise exprimée lors de l’audition de Kevin Warsh devant le Sénat (si le directeur de la Fed est choisi par le président, un vote du Sénat est nécessaire pour le valider). La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, en particulier, a mis en doute la capacité de Kevin Warsh à dire non à Donald Trump, et lui a demandé s’il estimait que Trump avait bel et bien perdu l’élection de 2020, question que Kevin Warsh a esquivée. Cependant, pour Lawrence J. White, professeur d’économie à la Sterns School of Business de l’Université de New York, "il n'y a rien d'exceptionnel à ce qu'un président choisisse quelqu'un qui partage ses idées pour diriger la Banque centrale. Cela a été vrai pour les nominations à la Réserve fédérale depuis le début du processus, vers 1913. Ce qui est exceptionnel, c'est à quel point M. Trump est intervenu de manière directe en cherchant à faire pression sur Jerome Powell." Kevin Warsh, un choix prudent et consensuel Plusieurs éléments ont en outre de quoi rassurer ceux qui s’inquiètent d’une trop grande allégeance de Kevin Warsh au président américain. D’abord, un procès du Département de la Justice intenté contre Jerome Powell, largement considéré comme un procès politique, a été abandonné suite à l'indignation de plusieurs sénateurs américains, qui menaçaient de ne pas voter la confirmation de Warsh si le procès était maintenu."Si l’enquête contre Powell se poursuit, cela pourrait fortement compliquer la nomination de Kevin Warsh, qui risque de ne pas être nommé avant cet été, voire avant la fin de l’année", estimait Libby Cantrill, responsable des politiques publiques de PIMCO, lors du Media Summit annuel organisé début avril à Londres par le fonds obligataire américain. En outre, parmi les candidats évoqués pour prendre la suite de Powell, Donald Trump a opté, avec Kevin Warsh, pour le choix le plus conservateur sur les taux d’intérêt. Christopher Waller, Rick Rieder et Kevin Hassett, dont les noms ont un temps été évoqués, constituaient autant de choix plus à même de mener une politique agressive de baisse des taux. Comme le rappelle Richard Clarida, global economic advisor de PIMCO ,"Warsh est respecté et reconnu pour ses accomplissements. Après avoir obtenu un diplôme de droit à Harvard, il a commencé sa carrière à Wall Street, puis rejoint le National Economic Council sous la présidence de George W. Bush, avant de servir avec distinction comme gouverneur de la Fed de 2006 à 2011. Durant la crise financière mondiale de 2008, Warsh a été un précieux intermédiaire entre la Fed et les dirigeants des marchés financiers." Durant son mandat en tant que membre de la Fed, il s’est en outre fait connaître pour une politique favorable à la lutte contre l’inflation plutôt qu’à la relance économique. S’il a récemment mis de l’eau dans son vin et exprimé des vues plus en accord avec celles de Donald Trump, c’est donc loin d’être un choix fortement marqué idéologiquement. Un rare acte de prudence et de consensus de la part du président américain, qui s’explique par une volonté de rassurer les marchés dans un contexte macroéconomique difficile. Pourquoi le patron de la Fed n’est pas tout-puissant En outre, les éléments que Kevin Warsh a communiqués au sujet de sa future politique lors des auditions au Sénat ne traduisent pas vraiment une volonté révolutionnaire de casser la baraque. Sans surprise pour un membre du parti républicain, il a affirmé vouloir ramener la Fed à son mandat fondamental : stabilité des prix et plein emploi, l'institution s'étant selon lui ces dernières années aventurée sur un terrain politique et une prise en compte de l’enjeu climatique qui sortent à ses yeux de son mandat. Il a en outre critiqué le virage pris par la Fed en 2020 vers un ciblage d'inflation moyenne flexible, qui permet à l'inflation de dépasser temporairement les 2%, et souhaite un retour à un objectif strict de 2%, avec l’usage du taux d'intérêt comme outil principal de lutte contre l'inflation. Même à supposer qu’il change de cap une fois arrivé au pouvoir, sa marge de manœuvre ne sera pas illimitée. D’une part, "le patron de la Fed est influent, mais pas tout-puissant. Une baisse du taux directeur doit être approuvée par la majorité des douze membres qui votent à chaque réunion, et la voix du directeur ne compte que pour une", explique Libby Cantrill. D’autre part, l’action de la Fed est contrainte par les marchés, sur lesquels les pressions inflationnistes demeurent fortes, notamment du fait de la guerre en Iran. Une baisse effrénée des taux pourrait provoquer une panique des marchés qui ferait monter en flèche les taux de rendement des bons du Trésor américain, un scenario catastrophe qui a déjà conduit Trump à reculer par le passé, par exemple suite aux droits de douane du Liberation Day ou lors de ses menaces sur le Groenland. En outre, si la croissance économique est importante pour les électeurs, l’inflation l’est tout autant : elle a largement contribué à la défaite des démocrates en 2024, et une politique qui sacrifierait celle-ci à la croissance pourrait également coûter cher à la majorité présidentielle lors des élections de mi-mandat. Enfin, il n’est pas non plus écrit que les bonnes relations entre Donald Trump et Kevin Warsh survivent longtemps à sa prise de poste. Pour rappel, c’est également Donald Trump qui avait nommé Jerome Powell à son poste en 2017, idylle qui n’a pas tardé à tourner court. Si le président se rend compte que Kevin Warsh a lui aussi les mains liées, il pourrait rapidement éprouver la même frustration… Sans pouvoir y faire grand-chose.
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