● Revue Conflits 📅 30/04/2026 à 04:15

Panafricanisme : au-delà de la propagande, vers un objectif concret

Géopolitique 👤 Revue Conflits
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Ce qui est aujourd’hui mis en avant par les régimes militaires du Sahel n’est pas du panafricanisme, mais une déformation de ce mouvement : exprimer une haine envers l’Occident et reprendre les arguments de Moscou ou de Pékin n’est pas de l’indépendance de pensée — c’est « l’externalisation du destin africain vers un autre groupe de maîtres étrangers, comme une servitude vêtue de tissu kente1 ». L’auteur dénonce une « curieuse hiérarchie de la souffrance » : des débats passionnés font rage sur Gaza et Tel-Aviv, tandis que le carnage au Soudan, l’horreur dans l’est du Congo ou la catastrophe en Éthiopie ne suscitent qu’une fraction de l’indignation — un ventriloquisme géopolitique qui trahit les véritables intérêts africains. Le véritable panafricanisme est un programme d’action concret : infrastructures de classe mondiale, production à valeur ajoutée, pôles financiers continentaux, investissement dans l’éducation — à l’image de la Corée du Sud et de Singapour, deux pays plus pauvres que l’Afrique il y a un demi-siècle. Oumarou Sanou est un critique nigérian des questions de société, observateur panafricain et chercheur spécialisé dans la gouvernance, la sécurité et les transitions politiques au Sahel. Il écrit sur la géopolitique, la stabilité régionale et les dynamiques du leadership africain. Contact : sanououmarou386@gmail.com Cette chronique est initialement parue dans le quotidien nigérian This Day du 25 avril 2026. Traduite et reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur, elle fait figure de véritable manifeste pour un panafricanisme renouvelé au service des Africains eux-mêmes, loin de l’outil de propagande instrumentalisé par des intérêts particuliers ou étrangers qu’il semble être devenu. Le panafricanisme est de nouveau en vogue. Mais ce qui est aujourd’hui mis en avant, notamment par les régimes militaires du Sahel et leurs soutiens idéologiques, n’est pas du panafricanisme. Il s’agit d’une déformation de ce mouvement, séduisante dans son discours mais dangereuse dans ses implications. Une nouvelle orthodoxie s’est imposée. Pour être admis dans le club grandissant des panafricanistes autoproclamés, il suffit d’accomplir deux rituels : exprimer une haine farouche envers l’Occident, puis reprendre fidèlement les arguments de Moscou ou de Pékin. Plus la rhétorique anti-occidentale est bruyante, plus les références sont irréprochables. Sur les réseaux sociaux et dans certains cercles politiques, une architecture de désinformation active, à la fois ouverte et dissimulée, vend aux jeunes Africains l’idée que la véritable libération consiste à remplacer Washington par Moscou, Paris par Pékin et Bruxelles par Ankara. Ce sont de faux choix. Ce n’est pas de l’indépendance de pensée. C’est l’externalisation du destin africain vers un autre groupe de maîtres étrangers, comme une servitude vêtue de tissu kente1. Initialement, le panafricanisme a toujours défendu un principe fondamental : le droit des peuples africains à déterminer leur propre destin. Non pas pour redéfinir la dépendance. Non pas pour l’externaliser. Mais pour se l’approprier, pleinement et sans complexe. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui en est l’exact contraire. Malheureusement, le panafricanisme prôné par certaines juntes est, fondamentalement, une immense prison dirigée par des dictateurs qui ont troqué la légitimité démocratique contre le patronage étranger Lorsque les dirigeants du Sahel invoquent la souveraineté africaine alors même que leur survie politique dépend des mercenaires du groupe Wagner et de la bienveillance du Kremlin, la contradiction est effarante. La souveraineté d’un pays est impossible sans la souveraineté de son peuple, ce qui implique l’État de droit, la gouvernance démocratique et la protection des droits individuels. Un régime qui réduit ses propres citoyens au silence tout en fustigeant l’impérialisme étranger n’est pas un émancipateur. C’est un oppresseur doté d’un meilleur attaché de presse. Il existe un autre symptôme de ce pseudo-panafricanisme : la curieuse hiérarchie de la souffrance qu’il impose. Des débats passionnés font rage à travers le continent au sujet du Moyen-Orient, les Africains prenant des positions tranchées sur Gaza et Tel-Aviv. Pourtant, le carnage au Soudan, l’horreur dans l’est du Congo, la catastrophe en Éthiopie ne suscitent qu’une fraction de l’indignation suscitée par ces événements. Pourquoi la guerre entre la Russie et l’Ukraine devrait-elle retenir davantage l’attention des Africains que les conflits qui ravagent la région des Grands Lacs ou le Sahel ? Un panafricanisme qui ignore la souffrance africaine au profit de causes à la mode à l’échelle mondiale n’est pas du panafricanisme. C’est du ventriloquisme géopolitique. Lire aussi : Sahel : les illusions perdues de la refondation « Un régime qui réduit ses propres citoyens au silence tout en fustigeant l’impérialisme étranger n’est pas un émancipateur. C’est un oppresseur doté d’un meilleur attaché de presse. » Nous vivons à l’ère de l’intelligence artificielle, de la robotique et de l’exploration spatiale commerciale. L’économie mondiale se réorganise avec des technologies inimaginables il y a une génération. Dans ce contexte, une poignée de dictateurs militaires tentent de justifier leurs régimes en recyclant les luttes légitimes mais épuisées des années 1950 et 1960. La lutte anticoloniale était nécessaire et noble. Mais le monde a évolué, et l’Afrique ne peut se permettre de rester prisonnière de ressentiments historiques alors que l’avenir se construit sans elle. L’exemple de l’Europe d’après-guerre est riche d’enseignements. La France et l’Allemagne, deux nations qui, à deux reprises au cours d’un même siècle, ont envoyé des millions de leurs fils mourir les uns contre les autres, ont choisi de construire un avenir commun plutôt que de ruminer leurs blessures. Cette décision a donné naissance au projet de paix le plus ambitieux de l’histoire moderne et a permis à ces deux nations de connaître une prospérité sans précédent, bien supérieure à celle qu’elles avaient connue pendant les conflits. Les griefs historiques de l’Afrique sont bien réels. Mais s’obstiner à ruminer les rancœurs du passé n’est pas une stratégie de développement. C’est un abandon de ses responsabilités. Le panafricanisme authentique n’est pas une idéologie fondée sur le ressentiment C’est un programme d’action. Il y a un demi-siècle, la Corée du Sud et Singapour étaient plus pauvres que de nombreux pays africains. Aujourd’hui, elles comptent parmi les économies les plus dynamiques au monde. La différence ne réside pas dans l’absence d’ingérence étrangère ; ces deux nations en ont connu beaucoup. La différence réside dans un investissement délibéré, coordonné et à long terme dans les personnes, les institutions et les infrastructures. L’Afrique doit en tirer la leçon. Lire aussi : Les limites de la contre-influence française sur le continent africain Le véritable panafricanisme consiste à construire des infrastructures de classe mondiale qui stimulent le commerce intra-africain. Le développement par le Nigeria du port en eau profonde de Lekki est un exemple concret de ce à quoi ressemble l’ambition dans la pratique. Cela signifie faire évoluer l’Afrique de l’exportation de matières premières à une production à valeur ajoutée, comme la raffinerie de pétrole Dangote commence à le démontrer à l’échelle continentale, et comme le Bénin s’y emploie discrètement à travers sa diversification industrielle. Cela signifie attirer les capitaux internationaux selon les conditions fixées par l’Afrique elle-même, comme l’a démontré la Côte d’Ivoire avec un réel succès. Et cela signifie construire des pôles financiers de classe mondiale qui ancrent la richesse africaine au sein du continent : le projet Eko Atlantic à Lagos, positionné pour rivaliser avec Dubaï en tant que porte d’entrée commerciale de l’Afrique de l’Ouest, est précisément le genre de vision transformatrice que le véritable panafricanisme devrait défendre. Cela implique d’investir dans l’éducation et de faire émerger des classes moyennes connectées, liées par des intérêts communs, des valeurs partagées et une prospérité mutuelle, tout comme l’intégration européenne a été sous-tendue non seulement par des traités entre gouvernements, mais aussi par l’imbrication croissante des peuples. Cela signifie coordonner les nations africaines pour agir collectivement dans le monde en position de force, en équilibrant l’influence des grandes puissances concurrentes plutôt qu’en devenant l’instrument de l’une d’entre elles, quelle qu’elle soit. Le panafricanisme doit également défendre ce qui est typiquement africain. Ce continent possède des valeurs qui méritent d’être préservées et mises en avant : la place centrale de la famille, l’éthique de la responsabilité communautaire et la dignité inhérente à toute vie humaine. Ce ne sont pas là des vestiges du sous-développement à surmonter sur la voie de la modernité. Ce sont des atouts civilisationnels. Alors que certaines parties du monde occidental sont aux prises avec la fragmentation sociale, la baisse des taux de natalité et l’érosion des liens intergénérationnels, l’Afrique a une véritable contribution à apporter à la civilisation mondiale, non pas en tant que quémandeuse, mais en tant qu’égale. Rien de tout cela n’implique une hostilité envers l’ordre international fondé sur des règles. Le panafricanisme n’est pas anti-occidental ; il est pro-africain. Lorsque la communauté internationale insiste sur le respect des règles, les dirigeants africains peuvent et doivent y souscrire, car un monde fondé sur des règles est un monde dans lequel une Afrique plus forte peut rivaliser et prospérer. Ce à quoi l’Afrique s’oppose, à juste titre, n’est pas l’intégration à la communauté mondiale, mais la subordination. Le continent doit travailler avec tous ses partenaires, orientaux et occidentaux, tout en restant fermement ancré dans ses propres intérêts. La valeur du panafricanisme ne se mesure pas à la ferveur de son sentiment anti-occidental. Elle réside dans la qualité de vie qu’il offre à l’homme de Kano ou de Bamako, à la femme de Kinshasa ou de Harare, à l’enfant de Kampala ou de Khartoum. C’est un continent où chaque personne a une véritable chance d’accéder à une vie meilleure, régie par la loi, autonomisée par l’éducation et entourée de sa famille. L’avenir du panafricanisme ne réside pas dans les slogans, mais dans les systèmes. Pas dans la colère, mais dans l’ambition. Pas dans le rejet du monde, mais dans l’engagement avec celui-ci selon les propres conditions de l’Afrique. La destinée de l’Afrique ne peut être externalisée. Elle doit être construite, délibérément, collectivement et intelligemment. C’est ce panafricanisme qui mérite d’être défendu. Tout le reste n’est que bruit. Lire aussi : Afrique francophone. Anatomie des coups d’État Note Le kente est un tissu africain traditionnel. ↩
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