● Journal du Net 📅 29/04/2026 à 17:05

Chief trust officer : ce nouveau métier qui transforme la souveraineté en business

Géopolitique 👤 Pascal Coillet-Matillon
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En Europe, Orange et T-Systems, filiale de Deutsche Telekom, ont créé des postes de chief trust officer pour renforcer la confiance de leurs clients dans leur capacité à garantir la souveraineté de leurs offres. Plus les cybermenaces, amplifiées par l’IA, fragilisent les données personnelles et la sécurité des organisations, et plus les acteurs du numérique cherchent à rassurer leurs clients. Ces dernières années, certaines grandes entreprises de la tech américaine, comme Salesforce, Airbnb ou Zendesk, ont donc créé des postes de chief trust officer (CTrO) en leur sein. Le CTrO est chargé de garantir la confiance des clients envers l'entreprise, notamment sur la sécurité des données, l’éthique de l’IA et la transparence des solutions numériques. C'est désormais en Europe que ce type de poste voit peu à peu le jour. Toutefois, de ce côté de l'Atlantique, ce nouveau métier vise avant tout à rassurer les clients face à une autre menace : celle des dépendances numériques et du kill-switch américain, à savoir l'hypothèse selon laquelle les Etats-Unis pourraient cesser la fourniture de leurs services numériques en cas de crise géopolitique. "C'est pourquoi, sur le continent européen, ce poste ne paraît pertinent que pour les entreprises auxquelles on confie des données dans un cloud, ou des communications, et qui doivent donc garantir un tiers de confiance quant à leur sécurité", observe Arnaud Martin, directeur des risques opérationnels à la Caisse des Dépôts et membre du Club des experts de la sécurité de l'information (Cesin). Un précurseur en France En France, l'unique entreprise à avoir créé ce poste est Orange. Il a été attribué, en 2025, à Guillaume Poupard, ancien directeur général de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) et directeur général adjoint de Docaposte. Sa fiche de poste comprend avant tout l’objectif de rassurer les clients quant à la souveraineté des solutions du mastodonte français, tout en englobant également des responsabilités liées à la sécurité des solutions numériques. Du côté de l'Allemagne, la seule entreprise à avoir ouvert ce poste, également en 2025, est T-Systems, filiale de Deutsche Telekom. C'est l'ancienne chief technology officer (CTO) de l'entreprise, Christine Knackfuß-Nikolic, qui l'occupe. Son poste s'intitule toutefois chief sovereignty officer car son périmètre d'action est plus réduit. Il vise uniquement à rassurer les clients quant à la souveraineté de l'offre cloud de T-Systems. "Dans 20 ans, si l'amour universel triomphe entre les hommes, alors il n'y aura plus besoin de chief trust officer. Mais, dans notre monde actuel, fait de conflictualités, ce poste est stratégique et je pense qu'il va se multiplier", assure Guillaume Poupard. "En 2024, j'étais encore CTO. Puis, suite aux évolutions géopolitiques, des problèmes de sécurité sont apparus. Avec la situation géopolitique instable entre la Chine, les Etats-Unis et l'Europe, les craintes économiques ont augmenté chez les clients. L'interruption des services numériques pour des juges de la Cour internationale de justice, la menace du Cloud Act, les conséquences de la panne d'AWS en Europe en octobre 2025 et d'autres événements, ont conduit de nombreux clients à avoir une sensibilité accrue à la souveraineté numérique", affirme Christine Knackfuß-Nikolic. Filiale d'une ancienne entreprise publique dont une partie des parts appartient encore à l'Etat allemand, T-Systems devait rassurer ses clients sur sa capacité à fournir des services numériques peu impactés par ces bouleversements géopolitiques. "D'où la création de mon poste en septembre 2025. J'ai un rôle tourné vers l'extérieur, vers le marché. Ce type de poste a désormais du sens pour toutes les entreprises qui ont des technologies souveraines dans leur portefeuille". Orange a donc emboîté le pas à Deutsche Telekom, en décembre 2025, en nommant Guillaume Poupard au poste de chief trust officer. L'autre grand groupe européen de télécommunications qui trouve également ses origines dans des fonds publics, devait aussi rassurer ses clients dans sa capacité à garantir la souveraineté de son offre : "Dans un monde où les tensions géopolitiques sont fortes et dans lequel la loi du plus fort règne, la confiance est quelque chose à prendre très au sérieux et qu'il faut porter collectivement. C'est ce contexte qui a fait naître ce poste chez Orange et qui permet à l'entreprise d'être à la hauteur des enjeux", observe Guillaume Poupard. Pour cela, "la stratégie d'Orange est de renforcer, là où c'est nécessaire, nos offres les plus maîtrisées. On doit être très clair avec nos clients sur le niveau de maîtrise des solutions qu'on leur propose. Et moi, en tant que chief trust officer, je suis là pour m'assurer qu'on fournit bien ces offres, qu'elles se trouvent bien dans notre catalogue". Une opportunité business En plus de rassurer les clients, ce poste a également pour finalité de capter une demande de souveraineté numérique en pleine croissance. "Aujourd'hui, avec le changement de situation géopolitique, nous constatons un changement de comportement sur le marché. Par le passé, on discutait beaucoup de souveraineté numérique, mais les décideurs n'agissaient pas en conséquence. Cela a changé et nous avons vu qu'il s'agissait désormais d'une opportunité majeure de marché. C'est cela qui explique aussi la création de mon poste. Le marché de la souveraineté numérique est vraiment en pleine croissance. La valeur du marché du cloud souverain va être multipliée par six !", se réjouit Christine Knackfuß-Nikolic. "Renforcer nos offres de solutions pleinement maîtrisées et autonomes, répond à une demande croissante liée à l'environnement dans lequel on vit. Et dans cet environnement, de plus en plus de clients vont se tourner vers des acteurs comme Orange qui prennent la confiance au sérieux", estime Guillaume Poupard. Et pour cause, l'ancien directeur général de l'Anssi remarque que les clients adoptent une approche de plus en plus critique à l’égard des solutions numériques proposées. "Il ne faut pas sous-estimer les clients. Ils se posent de plus en plus des questions quant à la sécurité et l'indépendance des solutions. Ils se demandent ce qu'il se passera si les Etats-Unis décident de ne plus fournir leurs services numériques. Ils ont compris qu'on ne peut plus faire l'économie de cette hypothèse. De plus en plus de conseils d'administration challengent les équipes de direction sur ces questions. Et donc tous les partenaires de solutions numériques doivent formaliser une réponse crédible à ces attentes sinon ils risquent de rencontrer de graves difficultés" en termes de business, prévient-il. Cet argument suffira-t-il à multiplier les postes de chief trust officer sur le continent ?
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