● Courrier International 📅 29/04/2026 à 05:00

Au Sénégal, une masculinité en souffrance : “Un homme n’a pas le droit de montrer sa vulnérabilité”

Géopolitique
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Dessin de Hajo paru dans As-Safir, Beyrouth À 6 heures du matin, M. Thiam, 50 ans, est déjà prêt pour quitter sa demeure. Mais personne ne sait que, certaines nuits, le père de cinq enfants s’enferme aux toilettes pour pleurer. Pire, personne ne sait qu’il lui arrive de souhaiter ne plus se réveiller. “Ce serait, pour moi, une forme de soulagement si la religion autorisait le suicide. Mais elle l’interdit. Alors je tiens. Je tiens seul, sans que personne perçoive l’étendue de mes souffrances. Ici, au Sénégal, un homme n’a pas le droit de montrer sa vulnérabilité.” La tristesse ne se lit pas seulement dans ses mots, elle habite sa posture, s’accroche à sa chair amaigrie. Il incarne cette douleur masculine tue, façonnée par une société qui érige l’endurance en vertu cardinale et transforme la fragilité en faute. Souffrir, oui. Mais à huis clos. Toujours debout. Toujours seul. La parole impossible Dans les rues de Dakar, la même injonction se répète : un homme ne pleure pas. La pression économique serre les tempes, le chômage ronge l’estime, la réussite sociale devient une dette morale. On porte la famille comme un totem, sans droit à la défaillance. La parole, elle, reste coincée dans la gorge. Aller consulter, c’est avouer une faiblesse. Dire “je vais mal”, c’est trahir un rôle. Alors les symptômes se déguisent. En colère. En mutisme. En alcool. En errance. En ruptures soudaines. La souffrance psychique masculine ne disparaît pas : elle se camoufle. Et quand elle explose, la société s’étonne, parle de fatalité, détourne le regard. Dans l’imaginaire collectif, l’homme doit tenir. Il est le pilier, le pourvoyeur, celui qui encaisse. Tomber serait une faute morale. Demander de l’aide, un aveu d’échec. Alors les hommes se taisent. Dans la capitale sénégalaise, la journée commence très tôt. Dans les rues encore engourdies, des hommes marchent déjà. Certains vont travailler. D’autres font semblant. Tôt le matin, Moussa Baldé, 28 ans, chauffeur de taxi, serre le volant comme on s’accroche à une bouée. “Je n’ai pas le droit d’être fatigué. Si je tombe malade, qui va nourrir la maison ?” s’interroge-t-il, la tristesse se lisant sur le visage. À lire aussi : Cheveux en bataille(s) (1/4). En Afrique de l’Ouest, les coiffeuses se penchent sur les psychés Depuis deux ans, l’aîné de la famille dort mal, mange peu, se met en colère pour un rien. Cependant, il n’a jamais consulté : “Un homme qui va chez le psy, ici, on le regarde autrement.” Ainsi, M. Baldé préfère continuer à rouler, jusqu’à l’épuisement. Mais si Moussa tient le coup, Ibrahima Diouf, 45 ans, pleure en cachette, ayant perdu son emploi après la fermeture de son entreprise. Depuis, il reste rarement chez lui : “Quand je suis à la maison, je me sens inutile.” La nuit, il pleure en silence, enfermé dans les toilettes. “Même ma femme ne sait pas”, confie l’ancien agent de sécurité. Il parle d’une honte profonde. On lui a appris, lâche-t-il sans sourciller, qu’“un homme doit régler ses problèmes seul”. Il a songé au suicide. “Pas pour mourir. Mais pour que tout s’arrête”, affirme-t-il. Une armure émotionnelle La détresse masculine ne s’exprime pas toujours en mots. Elle se traduit par l’irritabilité, le retrait, la violence parfois. Quant à Cheikh, diplômé sans emploi et soutien de famille, il parle d’une voix basse. “J’avais honte de rentrer chaque soir sans rien”, souffle l’homme âgé de 30 ans. En effet, il a commencé à boire pour dormir : “Juste un peu, puis un peu plus. Mais j’ai peur d’être addict un jour.” “On m’appelait paresseux. Personne ne voyait mon mal-être.” Il n’a jamais parlé de dépression car, dit-il, “ce mot ne sort pas facilement de la bouche d’un homme”. Il est 18 heures à la plage de Soumbédioune, non loin de Magic Land. Autour, les odeurs de poisson grillé, les chants, les cris, les voix qui jaillissent çà et là. Au milieu de ce vacarme vivant, un homme, soigneusement habillé, se fond dans le décor. Assis sur un galet depuis 15 heures, il a trouvé refuge face à la mer, dans le souffle régulier des vaguelettes. Il cache son village d’origine. “Presque tous les jours, je viens ici à la même heure quand je ne trouve rien pour gagner de l’argent. Seul, je pleure ici, sans que personne le sache”, confie le divorcé, père d’un enfant. À lire aussi : Société. En Chine, ces jeunes urbains en quête de lieux où pleurer à chaudes larmes Dans les cabinets, les consultations masculines racontent toutes la même histoire : des hommes qui arrivent quand tout a déjà cédé. Travail perdu, famille fragilisée, alcool banalisé. “Les hommes consultent rarement au début du mal-être. Ils viennent quand la crise est là”, confie Mame Fatou Diop, fondatrice du Wéeruway Center [le mot wolof wéeru désigne un lieu où l’on peut se réfugier pour être à l’abri d’un danger], structure dédiée à la santé mentale. Chômage prolongé, pression sociale, échec migratoire, responsabilités familiales écrasantes : “La liste des déclencheurs est connue. Mais la société sénégalaise continue d’imposer aux hommes une armure émotionnelle qui finit par les étouffer.” La virilité se vit comme une discipline quotidienne. “Je voulais juste arrêter d’être fatigué d’être fort” Cette éducation produit des hommes résistants, mais vulnérables. Seydou B. S., 51 ans, commerçant, en fait partie. “Je faisais des malaises, mais je disais que ce n’était rien”, confie le père de famille. En réalité, il vivait avec une anxiété permanente. “Je croyais devenir fou”, se souvient-il. Il a consulté après un effondrement au marché : “Si j’étais venu plus tôt, j’aurais évité beaucoup de dégâts.” Vieux Djitté, psychologue dans un cabinet de psychologie et coaching, confirme également que les hommes vont consulter tardivement : “En principe, les hommes doivent comprendre que chacun a ses limites. Et reconnaître ses limites est une sagesse. L’autre point, c’est de comprendre que demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Prendre soin de sa vie, de ses relations sociales, est le socle qui peut nous garantir l’équilibre mental.” Mamour, 60 ans, retraité, parle lentement : “Mon père ne parlait jamais. J’ai fait pareil.” Après la mort de son épouse, il s’est renfermé. “Les gens me demandaient d’être fort. Personne ne me demandait comment j’allais”, se désole-t-il. “La tristesse et la solitude sont devenues pour moi une habitude.” La détresse masculine se manifeste souvent autrement. “Les hommes ne disent pas ‘je suis triste’. Souvent, ils deviennent agressifs, mutiques, absents”, explique M. Djitté. C’est ce qu’a vécu Ousmane, 34 ans, maçon. “On disait que j’étais devenu méchant. En réalité, j’étais vide”, explique-t-il. Il a consulté en secret : “Même mes amis ne savent pas.” Alioune, 41 ans, père de famille, lui, a fait une tentative de suicide : “Je ne voulais pas mourir. Je voulais juste arrêter d’être fatigué d’être fort.” Après son hospitalisation, le silence est revenu. “On m’a dit de remercier Dieu et d’oublier”, dit-il. Adama Ndiaye Lire l’article original Masculinisme Santé mentale Afrique Égalité des sexes Sur le même sujet Musique. Au Sénégal, rapper pour que “plus de voix féminines résonnent” Opinion. Le Sénégal doit abandonner ses canons de beauté irréalistes et meurtriers États-Unis. Pourquoi les hommes sont-ils si seuls ? Société. Chez les Seereer du Sénégal, les prénoms révèlent des destinées Source de l’article Le Soleil (Dakar) Le Soleil est un quotidien dont l’État sénégalais est l’actionnaire majoritaire. Fondé par le premier président Léopold Sédar Senghor en 1970, il est l’héritier des journaux Paris-Dakar (1933-1961) et Dakar-Matin (1961-1970). Tous les articles de la version papier du journal sont disponibles sur le site. La consultation des archives est gratuite et la navigation aisée. Lire la suite Nos services Soirée de lancement Inscrivez-vous pour la soirée de lancement du jeudi 07 mai à 19h30 à l’auditorium du Groupe Le Monde. Je m’inscris → HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. 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