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📅 28/04/2026 à 22:42
500 km² de forêts finlandaises sacrifiées pour la première mine de lithium d'Europe
Géopolitique
👤 Alexandre Nardo
500 km² de forêts finlandaises sacrifiées pour la première mine de lithium d'Europe Par Alexandre Nardo Publié le 28/04/26 à 22h42 Nos réseaux : Suivez-nous Commenter 5 © Shutterstock / Dronepassio - 500 km² de forêts finlandaises sacrifiées pour la première mine de lithium d'Europe Des camions chargés de roches concassées sillonnent un paysage de cratères sous un nuage de poussière blanche. On pourrait se croire au Chili, dans le désert d'Atacama, là où le monde extrait l'essentiel de son lithium. Mais on est à Kaustinen, une commune de 4 200 habitants dans l'Ostrobotnie centrale, en Finlande. Le thermomètre affiche 3 °C. Les forêts de bouleaux encerclent la carrière. À quelques kilomètres, Pilvi Järvelä, professeure de musique, résume l'ambiguïté que ressent tout le village : "Du point de vue de l'emploi, c'est positif. Mais bien sûr, les gens s'inquiètent de l'impact environnemental". Ce qui se joue ici ne concerne pas seulement Kaustinen. C'est la première tentative européenne de briser le monopole asiatique sur le minerai qui fait tourner nos voitures, nos téléphones et nos batteries domestiques.Du spodumène sous les tourbières finlandaisesLe lithium ne se trouve pas sous forme de lingots au fond d'une grotte. En Finlande, il est piégé dans un minerai appelé spodumène, enchâssé dans un type de granit spécifique à la région. Le sous-sol de Kaustinen contient environ 1 % d'oxyde de lithium par tonne de roche extraite. C'est peu, mais c'est suffisant pour que le centre de recherche géologique finlandais classe la zone parmi les plus importantes réserves de lithium d'Europe.Le projet Keliber s'étend sur 500 kilomètres carrés. Sept sites miniers sont prévus. Le premier, la mine à ciel ouvert de Syväjärvi, a officiellement démarré le 11 février 2026 avec un tir inaugural supervisé par la directrice de mine Sari Koivisto. Le minerai extrait est chargé sur des camions et acheminé vers une usine de concentration à Päiväneva, à quelques kilomètres. Le concentré est ensuite transporté 66 kilomètres plus loin, vers une raffinerie en cours d'achèvement dans le parc industriel de Kokkola, sur le golfe de Botnie. L'ensemble de la chaîne, de la mine au produit fini, tient dans un rayon de 43 kilomètres. C'est la première fois qu'une entreprise européenne maîtrise l'intégralité du processus sur son sol.Minerai de Spodumene.© Shutterstock/ BJP7imagesLe produit final ressemble à des cristaux de sucre blanc. C'est de l'hydroxyde de lithium de qualité batterie, conditionné en sacs de 500 à 1 000 kg, prêt à partir par camion ou par voie maritime vers les gigafactories européennes.783 millions d'euros et un actionnaire sud-africainKeliber n'est pas un projet public finlandais. La société est détenue à 80 % par Sibanye-Stillwater, un géant minier sud-africain coté à Johannesburg et New York. C'est son premier investissement majeur en Europe. Le reste du capital appartient à Finnish Minerals Group, une entreprise publique finlandaise (20 %), et à un groupe d'actionnaires locaux (0,18 %). L'investissement total atteint 783 millions d'euros, dont 150 millions de prêt de la Banque européenne d'investissement, garanti par le programme InvestEU. C'était la première fois que la BEI finançait un projet d'extraction de matières premières critiques dans l'UE.© Shutterstock / Moinuddin MansuriLe PDG de Sibanye-Stillwater, Richard Stewart, qualifie Keliber de "mine assez petite" mais "très, très importante d'un point de vue technologique et stratégique". La Commission européenne a classé le projet comme "projet stratégique" au titre du règlement sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act), confirmant son importance pour la souveraineté industrielle du continent.La mise en service suit un calendrier par étapes. L'extraction a commencé en février 2026. Le concentrateur de Päiväneva a terminé sa phase de commissionnement froid fin juin 2025 et entame sa montée en charge. La raffinerie de Kokkola, dont le démarrage dépendra des conditions de marché et du prix du lithium, sera la dernière brique. Sibanye-Stillwater a opté pour un "staged ramp-up" : démarrer la mine et le concentrateur d'abord, et décider du calendrier de la raffinerie quand le marché le permettra.10 % de la demande européenne, et les 90 % restants ?Une fois pleinement opérationnelle, la raffinerie produira environ 15 000 tonnes d'hydroxyde de lithium par an, pendant au moins 18 ans. C'est assez pour couvrir environ 10 % de la demande européenne en lithium. Le chiffre est modeste. Il laisse 90 % de l'approvisionnement entre les mains de fournisseurs extérieurs, principalement chinois et australiens. La Chine raffine à elle seule plus de 60 % du lithium mondial. Rompre cette dépendance avec une seule mine finlandaise est une illusion. Le reconnaître ne diminue pas l'importance du projet : il pose un précédent industriel et prouve que la chaîne de valeur complète peut fonctionner en Europe.D'autres projets sont dans les tuyaux. Le Portugal possède des réserves significatives dans la région de Guarda, mais les oppositions locales bloquent l'avancement. La Serbie a relancé en 2024 le projet de Rio Tinto dans la vallée du Jadar, après l'avoir annulé en 2022 sous la pression de manifestations massives. En Allemagne, Vulcan Energy travaille sur l'extraction de lithium à partir de saumures géothermales en Rhénanie. Aucun de ces projets n'a atteint le stade de la production.Le prix à payer : 500 km² de forêts et de tourbièresKaustinen paie le prix environnemental de la souveraineté européenne. La mine à ciel ouvert transforme le paysage en cratères. Sept sites sont prévus sur 500 kilomètres carrés de forêts et de zones humides qui servaient jusqu'ici à la production de tourbe. Les nuages de poussière sont visibles depuis le village. Les riverains s'inquiètent de la qualité de l'eau et de l'assèchement des sols.Sibanye-Stillwater met en avant un procédé de raffinage par lixiviation à la soude, développé avec Metso, qui limite les rejets chimiques par rapport aux méthodes conventionnelles à l'acide sulfurique. L'usine de concentration est chauffée par des chaudières biomasse et électriques (fournies par Adven), sans recours aux énergies fossiles. Keliber revendique l'un des bilans carbone les plus bas au monde pour la production d'hydroxyde de lithium. Mais une mine à ciel ouvert reste une mine à ciel ouvert. Les forêts ne repoussent pas en un trimestre.La question posée par Kaustinen est celle que l'Europe entière devra trancher : accepter l'impact local d'une extraction minière pour réduire sa dépendance à des chaînes d'approvisionnement lointaines et opaques, ou continuer à importer son lithium de pays où les normes environnementales sont moins contraignantes. La réponse est rarement confortable. Suivez toute l'actualité des Numériques sur Google Actualités et sur la chaîne WhatsApp des Numériques Envie de faire encore plus d'économies ? Découvrez nos codes promo sélectionnés pour vous.
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