● Journal du Net 📅 28/04/2026 à 15:43

Rodolphe Hasselvander (Blue Frog Robotics) : "Les humanoïdes font partie de la feuille de route de Blue Frog Robotics"

Géopolitique 👤 Mattis Meichler
Illustration
Rodolphe Hasselvander est un pionnier de la robotique en France. Il revient sur l'impact des LLM et des progrès de l'IA sur la robotique, l'émergence du marché de la robotique humanoïde et son approche vis-à-vis de ce secteur en forte croissance. JDN. Comment a commencé l’aventure Blue Frog Robotics? Rodolphe Hasselvander est le fondateur et CEO de Blue Frog Robotics. © Blue Frog Rodolphe Hasselvander. J’ai toujours eu l’ambition de créer mon propre robot. Et en 2015, j’ai été confronté à une situation personnelle : ma grand-mère perdait en autonomie, et ma mère s’épuisait à s’occuper d’elle. Cela a été un déclic. Je me suis dit qu’il était possible d’utiliser les technologies sur lesquelles je travaillais pour adresser ces situations et apporter des solutions utiles au quotidien. Votre produit phare est le robot Buddy. Pouvez-vous nous le présenter ? Nous l’avons pensé comme une véritable plateforme ouverte, permettant aux développeurs de créer des applications et de générer des revenus. Et nous avons pensé son design, ses expressions et ses comportements pour créer un lien d’empathie avec les utilisateurs et favoriser l’interaction sociale, ce qui est un élément clé pour une adoption à grande échelle. Quels ont été les premiers cas d’usage concrets ? En 2018, nous avons remporté un appel d’offres lancé par l’Education nationale. Cela nous a permis de déployer plus de 1 500 robots dans des écoles à travers toute la France. Le principal cas d’usage consistait à permettre à des enfants malades de continuer à suivre les cours à distance, depuis leur chambre d’hôpital. Ils pouvaient contrôler le robot présent dans la classe via une tablette, interagir avec leurs camarades grâce aux micros et aux caméras, et participer à la vie scolaire. C’était en quelque sorte une visioconférence mobile, qui leur permettait aussi, par exemple, de visiter des musées avec leur classe sans quitter l’hôpital. Les enfants sont contents d’avoir un petit robot dans la classe qui "incarne" leur camarade absent et s’en occupent comme d’un ami. J’ai reçu de nombreux témoignages de parents expliquant, par exemple, que leur enfant aurait dû redoubler sans ce dispositif. Combien coûte le robot et quel est votre modèle de commercialisation ? Buddy est vendu à l’unité 2 500 euros. Cela en fait l’un des robots les plus accessibles du marché, en tout cas parmi les robots réellement fonctionnels. A cela s’ajoute un abonnement annuel de 480 euros, qui donne accès à l’ensemble des services cloud : téléprésence, intelligence artificielle, mises à jour, nouvelles applications, etc. Comment les récentes évolutions de l’IA, notamment les LLM, ont-elles impacté Buddy ? Lorsque j’ai créé l’entreprise, nous visions le marché des seniors. Nous nous en sommes éloignés car les technologies disponibles à l’époque ne permettaient pas d’apporter une vraie valeur sur le plan de l’interaction. Or, pour les personnes âgées, en particulier celles qui sont isolées à domicile, l’un des besoins essentiels est d’avoir quelqu’un, ou quelque chose, à qui parler. L’arrivée des LLM a complètement changé la donne. Aujourd’hui, il est possible de dialoguer réellement avec le robot, de configurer sa personnalité, sa manière de répondre, sa capacité à relancer une conversation... On peut même aller jusqu’à détecter certains signaux faibles, par exemple, si une personne exprime à plusieurs reprises un mal-être. Cela nous a permis de revenir sur ce marché avec une proposition plus pertinente. Vous vous êtes donc recentrés sur la silver economy ? Cet usage est selon nous celui où le robot apporte le plus de valeur. Buddy agit d’abord comme un compagnon bienveillant avec lequel on peut rompre la solitude. Mais son utilité va bien au-delà. Il apporte une aide précieuse aux proches et aux aidants. Ayant moi-même vécu ce type de situation, je peux dire que cela réduit fortement la charge mentale. Par exemple, si une personne ne répond pas au téléphone pendant plusieurs heures, un proche peut se connecter via une application, voir ce qui se passe à distance et interagir directement. Si tout va bien, cela rassure immédiatement. En cas de problème, il est possible d’agir plus rapidement, d’alerter les secours et de rassurer la personne en attendant. Contrairement à de nombreux robots actuels qui cherchent à imiter l’humain, vous avez fait un choix différent. Pourquoi ? Aujourd’hui, on voit émerger de plus en plus de robots humanoïdes, mais cela pose plusieurs problèmes. D’abord, il y a la notion de "vallée de l’étrange" : plus un robot ressemble à un humain sans l’être totalement, plus il peut susciter un malaise, voire un rejet. Ensuite, nous ne voulions pas donner l’impression que le robot pouvait remplacer l’humain. Le design de Buddy est volontairement non humanoïde : il n’a ni bras ni jambes, et ne cherche pas à imiter un être humain ou un animal. Le coût des robots humanoïdes est-il aussi un frein ? A la maison, il y a un enjeu important : permettre à une personne âgée de rester chez elle le plus longtemps possible. Si elle doit entrer en EHPAD, cela représente un coût important, proche de 3 000 euros par mois. Si un robot permet de repousser cette échéance, la proposition de valeur est évidente. En revanche, un robot humanoïde en EHPAD représente un investissement très important. Est-ce qu’un établissement peut réellement justifier une dépense de 50 000 ou 100 000 euros pour améliorer l’animation ou le confort des résidents ? A long terme, certains usages des robots humanoïdes pourraient toutefois devenir pertinents. L’une des tâches les plus difficiles pour le personnel, c’est la manutention des patients : les aider à se lever, les accompagner d’un endroit à un autre. C’est physiquement très exigeant. Le jour où l’on aura des robots humanoïdes suffisamment fiables et sécurisés pour assister sur ces tâches, il y aura une vraie valeur. Quelle est votre vision de la robotique humanoïde et de son évolution ? Leur déploiement restera limité à court terme dans les environnements domestiques, où les exigences de sécurité sont très élevées. En revanche, l’industrie constitue un terrain beaucoup plus favorable. Les environnements y sont structurés, les usages bien définis, et les besoins en adaptabilité réels. Les humanoïdes ne remplaceront pas les systèmes spécialisés sur des tâches répétitives, où les bras robotiques restent plus performants, mais ils peuvent apporter de la valeur sur des tâches variées nécessitant de la flexibilité. En tant que pionnier de la robotique en France, quel regard portez-vous sur l’écosystème français ? Je trouve assez décevant que la France n’ait pas réussi à prendre ce virage. Certains acteurs publics considèrent même qu’il est déjà trop tard, que le train est passé. C’est regrettable, car il y a un véritable enjeu de souveraineté, au moins à l’échelle européenne. Cela dit, même si mon constat peut paraître pessimiste, j’espère que la France et l’Europe sauront encore structurer et soutenir une véritable filière robotique. Car pendant ce temps, la Chine a massivement investi, avec des montants considérables, et aujourd’hui, cela se traduit par l’émergence de dizaines, voire de centaines d’entreprises spécialisées dans les robots humanoïdes. Sur le hardware, ils sont devenus extrêmement compétitifs, et il sera difficile de les battre sur ce terrain. Envisagez-vous de développer à terme un robot humanoïde ? Les humanoïdes font partie de la feuille de route : nous travaillons sur une forme de "grand frère3 de Buddy, à un horizon de moyen terme. Pour le moment, notre stratégie consiste à déployer nos robots à grande échelle, ce qui nous permet notamment d’accumuler de la donnée, une "data chaude", issue des usages réels, pour mieux comprendre les interactions au quotidien, notamment à domicile. Aujourd’hui, peu d’entreprises disposent d’un tel volume de données sur l’usage concret des robots dans la vie quotidienne.
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