● Journal du Net 📅 28/04/2026 à 11:50

Souveraineté numérique : l'Europe doit reprendre le contrôle de sa chaîne technologique

Géopolitique 👤 Franck Personne
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Face à la domination technologique américaine, l'Europe doit cesser les discours et agir. La souveraineté numérique se joue dans les choix IT des entreprises, pas seulement dans les régulations. Lorsque Yann LeCun annonce lever un milliard de dollars pour développer une nouvelle approche de l'intelligence artificielle, les commentateurs européens réagissent de la même façon : ils s'inquiètent du retard du continent, appellent à investir davantage, et rappellent l'urgence d'une souveraineté numérique. Puis ils retournent signer leurs prochains contrats avec AWS, Microsoft Azure ou Salesforce. Ce paradoxe est au cœur du problème européen. Nous débattons de souveraineté numérique comme d'une question géopolitique, alors qu'elle se joue d'abord dans les salles de conseil d'administration et les comités IT des entreprises du continent. La souveraineté numérique ne se limite pas au cloud La souveraineté numérique est souvent réduite à une question de localisation des données ou de cloud souverain. En réalité, elle concerne l’ensemble de la chaîne de valeur technologique. Les infrastructures d’abord, avec les centres de données, les réseaux et les capacités de calcul nécessaires à l’intelligence artificielle. Les composants ensuite, notamment les semi-conducteurs et les matériaux critiques qui alimentent l’économie numérique. Les logiciels enfin, qu’il s’agisse des systèmes de gestion d’entreprise, des plateformes data ou des modèles d’intelligence artificielle. Aujourd’hui, une grande partie de ces briques technologiques reste dominée par des acteurs américains ou asiatiques. Les hyperscalers américains occupent une position centrale dans les infrastructures cloud, tandis que les puces les plus avancées sont produites principalement en Asie. Dans ce contexte, la souveraineté numérique totale est probablement un objectif difficile à atteindre à court terme. Mais une autonomie stratégique, fondée sur la maîtrise des briques critiques, est non seulement possible mais indispensable. Elle suppose d’investir dans les infrastructures, les compétences et la recherche, mais aussi de soutenir un écosystème technologique européen capable de rivaliser à l’échelle mondiale. Des champions qui existent déjà Cette souveraineté ne pourra exister sans acteurs technologiques européens de premier plan. L’Europe dispose déjà de certains atouts. SAP structure les systèmes de gestion des plus grandes organisations mondiales. Mistral construit des modèles d'intelligence artificielle qui rivalisent techniquement avec les géants américains. D'autres acteurs, moins visibles, développent des infrastructures cloud (OVH, Scaleway, ..), des solutions data ou des outils de cybersécurité qui n'ont rien à envier à leurs concurrents d'outre-Atlantique. Le problème n'est donc pas l'absence de solutions européennes. C'est leur sous-utilisation chronique par les entreprises européennes elles-mêmes qui restent les premières clientes des grands groupes américains, les premières utilisatrices des plateformes SaaS américaines, et les premières à considérer que "européen" rime encore avec "moins performant" ou "moins mature". La régulation, atout mal compris On reproche souvent à l'Europe de réguler là où elle devrait innover. C'est un faux procès. Le RGPD, l'AI Act, les nouvelles exigences de résilience numérique ne sont pas des freins à l'innovation, ce sont des standards qui définissent un cadre de confiance. La vraie question n'est pas de savoir si l'Europe régule trop, mais si elle tire suffisamment parti de ce levier. Car un cadre réglementaire exigeant crée mécaniquement un avantage pour les acteurs qui y sont nativement conformes, c'est-à-dire, le plus souvent, les acteurs européens. De plus, ces cadres réglementaires, bien que décriés lors de l’application, sont souvent adoptés quelques temps après par les autres pays. La Chine en est le meilleur exemple avec un équivalent du RGPD (le PIPL) aujourd'hui en vigueur. Reprendre le contrôle, concrètement La souveraineté numérique ne se décrète pas dans un livre blanc ou un sommet européen. Elle se construit dans des décisions concrètes : intégrer des critères de souveraineté dans les appels d'offres technologiques, diversifier les fournisseurs (mix de fournisseurs souverains et internationaux) plutôt que de consolider l'existant autour d'un seul hyperscaler ou hébergeur Cloud, et surtout donner leur chance aux solutions européennes à périmètre fonctionnel équivalent. Ce n'est pas du protectionnisme. C'est de la stratégie. À l'ère de l'intelligence artificielle, la question n'est plus seulement de savoir qui développe les technologies mais qui décide de les utiliser. Et sur ce point, les entreprises européennes ont encore largement leur destin en main.
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