● Courrier International
📅 27/04/2026 à 14:53
Comment une ancienne propagandiste de Corée du Nord a “commencé à douter”
Géopolitique
Une vue, prise depuis la Chine le 26 février 2024, de la ville nord-coréenne de Namyang, sur les bords du fleuve Tumen. Les inscriptions disent : “Assurons une promotion proactive des trois générations de campagnes révolutionnaires du drapeau rouge !” PHOTO PEDRO PARDO/AFP [Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 18 août 2024 et republié le 27 avril 2026] Cela fait déjà huit ans que je me suis enfuie de Corée du Nord. Durant tout ce temps, on m’a souvent demandé ce que je faisais comme métier quand je vivais en RPDC [République populaire démocratique de Corée]. En fait, je travaillais comme propagandiste de la politique du parti [unique, le Parti du travail de Corée]. J’habitais à Taehongdan, une petite ville située au pied du mont Paektu, à la frontière avec la Chine, le long du fleuve Tumen. À lire aussi : Catastrophe. Inondations en Corée du Nord : le pays refuse l’aide de ses voisins russe et sud-coréen Dans les années 1990, pendant et après la période de la “marche forcée” [un euphémisme pour désigner la grande famine qui a touché le pays à partir de 1994], de nombreux Nord-Coréens originaires de tout le pays ont fui par cette frontière, en traversant les fleuves Yalu ou Tumen dans une tentative désespérée d’assurer leur survie. Corée du Sud et Corée du Nord. COURRIER INTERNATIONAL Face à ces défections massives, le gouvernement nord-coréen a décidé de faire tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher d’autres personnes de s’enfuir. Il a notamment ordonné l’intensification des perquisitions à domicile dans la zone frontalière, pour retrouver les personnes extérieures à la région. Afin d’empêcher ces dernières de pénétrer dans les villages situés le long de la frontière, des patrouilles procédaient également à des rondes la nuit, en se relayant toutes les deux heures. J’ai encore en mémoire les mots prononcés par le responsable du groupe de surveillance du quartier, qui nous a expliqué la politique du gouvernement : “Alors que les envahisseurs américains et leurs marionnettes sud-coréennes poussent sans arrêt leurs espions à détruire notre république, nous ne pouvons pas baisser notre garde, ne serait-ce qu’une seconde. Nous devons protéger notre pays en devenant ses yeux et ses oreilles.” En y repensant aujourd’hui, je me rends compte que le but réel de ces contrôles frontaliers des autorités, c’était d’empêcher les défections de ses propres citoyens – et non d’empêcher des porteurs de l’influence étrangère d’entrer dans le pays par la frontière chinoise. À lire aussi : Histoire. L’art de la guerre crade, bien avant les ballons poubelles nord-coréens À l’époque, je participais à ces efforts en tant que membre de l’Unité de propagande anti-espionnage, qui comptait une quinzaine de personnes. Notre objectif n’était pas de former des espions, mais de servir d’outil de propagande pour prévenir les défections, conformément aux instructions du gouvernement. Traîtres L’une de mes tâches consistait à lire aux citoyens nord-coréens des messages de propagande du genre : “Notre pays est une grande république qui s’enorgueillit de cinq mille ans d’histoire et d’une culture brillante, dont le lustre a encore été accru par Kim Il-sung, Kim Jong-il et Kim Jong-un. Ceux qui abandonnent cette république en partant sont des traîtres au comportement impardonnable.” “Ils abandonnent leur pays et leurs parents, en ne pensant qu’à eux ; ils sont condamnés à devenir moins qu’un chien, errant sans espoir dans les rues du capitalisme jusqu’à leur mort.” On s’efforçait de diffuser ce genre de propagande politique chaque jour, ou presque, à proximité de la frontière. Le gouvernement nous demandait d’intensifier notre travail en hiver, pour “remonter le moral” de la population, lorsque davantage de personnes cherchaient à déserter en traversant le fleuve gelé. Un soldat nord-coréen monte la garde sur les bords de la rivière Yalu, qui marque la frontière de son pays avec la Chine, le 9 février 2016. PHOTO JOHANNES EISELE/AFP JOHANNES EISELE / AFP Et certains Nord-Coréens, abreuvés par notre propagande, pensaient effectivement que ceux qui avaient quitté le pays pour la Chine ou qui étaient passés en Corée du Sud regrettaient d’avoir fait défection et gardaient en eux l’éternelle envie de revenir. Aveuglement Moi aussi, j’y ai cru. C’est toute la force de la propagande ! Si le gouvernement nous disait que quelque chose de noir était blanc, nous n’avions pas d’autre choix que de le croire aveuglément. Mon grand-père étant propriétaire terrien, je n’étais pas considérée comme issue d’une bonne lignée en vertu de la catégorisation sociale en vigueur en RPDC. Je n’avais par conséquent aucune chance de devenir cadre ou membre du parti. Dans ces conditions, j’ai été remplie d’une immense fierté quand on m’a offert de travailler comme agent de propagande de la politique du parti. De plus, les propagandistes avaient droit à des distributions de nourriture de la part des autorités. À une époque où les réserves étaient vides et où les gens mouraient de faim, pouvoir bénéficier de ces vivres avait été un énorme soulagement pour moi, et beaucoup de personnes de mon entourage m’enviaient. À lire aussi : Guerre. Des soldats nord-coréens bientôt envoyés en Ukraine ? Cependant, malgré mes convictions bien ancrées, j’ai commencé à avoir des doutes sur la véracité des histoires de défection ressassées par les cadres du parti. Je me suis mise à me poser des questions, ne comprenant pas pourquoi les gens continuaient à s’enfuir si, finalement, ils regrettaient leurs actes au point de vouloir revenir. J’ai également remarqué que de plus en plus de ménages recevaient des colis envoyés par leurs proches installés en Corée du Sud. Quand je voyais des images de ce pays dans les séries, il m’arrivait souvent de douter de leur réalité, persuadée que j’étais qu’il ne s’agissait que d’un décor très bien fait. Mais mon opinion sur la Corée du Sud a été ébranlée quand j’ai constaté que certaines personnes, côté Nord, recevaient effectivement des sommes d’argent envoyées de là-bas par le biais de courtiers. Le déclic des barbelés J’ai été submergée par un dégoût pour le gouvernement d’autant plus fort que ses contrôles se sont durcis. Comment pouvait-il avoir si peu de scrupules au point d’opprimer et de harceler les gens de la sorte ? Petit à petit, je me suis mise à me demander sérieusement à quoi pouvait bien ressembler le monde inconnu qui se trouvait de l’autre côté de la frontière. À lire aussi : Opinion. L’accord entre la Russie et la Corée du Nord pourrait se retourner contre Poutine Et puis, un jour, il s’est passé quelque chose qui m’a décidée définitivement à m’enfuir. De chaque côté du fleuve Tumen, les deux parties, chinoise et nord-coréenne, ont commencé à ériger des clôtures en fil de fer barbelé. J’ai eu peur qu’à ce train-là la totalité de la Corée du Nord ne devienne une prison. Je craignais de ne jamais pouvoir m’échapper si je ne quittais pas la Corée du Nord à ce moment-là. J’ai donc décidé de fuir dès que possible. À la fin de l’automne 2015, j’ai finalement réussi à traverser le fleuve Yalu, accompagnée de ma fille, et de ma sœur aînée et ses enfants. Quand bien même le régime nord-coréen réussirait à bloquer les frontières en mobilisant l’armée et en incitant les gens à s’empêcher mutuellement de s’enfuir, le mécontentement ne ferait que croître, tout comme le nombre de personnes tentant de s’échapper. Les eaux du fleuve coulent jusqu’à la mer, et tout comme un nouveau printemps succède toujours à un hiver rigoureux, la Corée du Nord connaîtra sûrement un monde nouveau un jour prochain. Aujourd’hui, j’espère de tout mon cœur que ce jour arrivera, en faisant de mon mieux pour informer sur la situation réelle dans ce pays. Soo-ah Lire l’article original Corée du Sud Politique Asie Sur le même sujet Propagande. Corée du Nord : Kim Jong-un impose son portrait dans la mythologie du régime Témoignages. Corée du Nord : quand la K-pop mène au peloton d’exécution Géopolitique. Pour sa propagande télévisée, la Corée du Nord zappe la Chine pour un satellite russe Vidéo. Corée du Nord : Kim Jong-un se découvre artificier en chef dans un exercice de propagande Source de l’article NK News (Washington) Ce site d’information consacré à la Corée du Nord, créé en 2011, a son siège à Washington mais travaille avec de nombreux collaborateurs en poste à Séoul, à New York ou à Tokyo. En dépit de la difficulté d’accès aux informations, il s’efforce de trouver des témoignages inédits de Nord-Coréens en exil ou vivant sur place et propose aussi des analyses et des tribunes proposées par des chercheurs spécialistes du pays, des acteurs du renseignement ou des experts militaires. Il offre également des décryptages de la machine de propagande du régime de Pyongyang. Lire la suite Nos services Soirée de lancement Inscrivez-vous pour la soirée de lancement du jeudi 07 mai à 19h30 à l’auditorium du Groupe Le Monde. Je m’inscris → HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Salzbourg en été : une scène à ciel ouvert Je découvre l’article → Paris Globe Festival Tentez de remporter un pass valable pour 2 spectacles au choix parmi la sélection du festival Paris Globe du 27 mai au 4 juin. Je tente ma chance →
🔗 Lire l'article original
👁️ 1 lecture