● Revue Conflits
📅 27/04/2026 à 09:58
Léon XIV en Afrique : l'Église comme dernière médiatrice
Cybersécurité
👤 Béatrice Morani
Onze jours, quatre nations, dix-huit vols, onze villes, des millions de fidèles : le troisième voyage international de Léon XIV en Afrique a été qualifié de « plus personnel » de son pontificat, révélant l’importance stratégique et spirituelle que le Vatican accorde au continent. Au Cameroun, théâtre depuis 2016 d’un conflit armé entre séparatistes anglophones et forces gouvernementales — plus de 7 000 morts et un million de déplacés —, le Pape a célébré une messe bilingue à Bafut et libéré une colombe à la cathédrale Saint-Joseph de Bamenda. Si la visite a obtenu une trêve inédite des factions sécessionnistes, Channel Africa a rapporté la reprise des attaques dès les jours suivants, rappelant les limites structurelles d’une médiation avant tout morale. Le Pape Léon XIV vient de conclure son troisième voyage international en Afrique. Onze jours, quatre nations, dix-huit vols, onze villes, millions de fidèles. Cette visite, qui a été qualifiée comme « la plus personnelle » de son pontificat, témoigne de l’importance que ces quatre pays – Algérie, Cameroun, Angola et Guinée Équatoriale -, et l’Afrique en général, représentent aux yeux du Vatican. Comme expliqué par Luciano Pollichieni, analyste géopolitique expert d’Afrique sub-saharienne et auteur de la revue de presse Africanismi, « l’Afrique reflète la vocation spirituelle de Léon XIV de regarder les événements du monde à travers le prisme des répercussions collectives qu’ils génèrent. En ce sens, l’Afrique est le continent le plus collectif du monde où la foi chrétienne y est vécue comme un phénomène extrêmement collectif ». Le choix de Prevost de consacrer son voyage apostolique à l’Afrique a été chargé de signification politique outre qu’exclusivement pastorale. Cette tournée a en effet mis en lumière un continent qui concentre 20 % des catholiques mondiaux (288 millions d’âmes) et dont le poids démographique et stratégique continue à devenir toujours plus important. Lors de sa première étape en Algérie, il a salué avec « salam aleykum » une population à 99% musulmane, pour invoquer une ouverture au dialogue interreligieux qui s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur François. Geste qui a été confirmé par la visite à la Grande Mosquée d’Alger. Également, en choisissant de se rendre dans des pays déchirés entre conflits, profondes inégalités, corruption et autoritarisme, notamment en Angola et en Guinée Équatoriale, le Pape a validé la souffrance de peuples trop souvent relégués en arrière-plan au niveau international. Entre deux joutes verbales avec le président américain Donald Trump, Léon XIV a aussi passé trois jours dans un pays qui fait face à un conflit armé décennal, le Cameroun, incluant une étape dans les régions anglophones du pays. Pourquoi le Cameroun ? Le choix du Pape de se rendre dans « l’Afrique en miniature », comme l’on appelle le Cameroun en raison de la richesse et la variété de ses territoires, ses cultures, ses langues et ses ethnies, peut être compris pour au moins trois raisons. La première est démographique: il s’agit d’un pays avec une des plus riches communautés chrétiennes en Afrique, avec environ 10 millions de fidèles (57,4% de la population), qui coexistent avec une communauté musulmane représentant 21% des Camerounais. Ici, l’Église catholique joue un rôle important dans le tissu social et collectif du pays, à travers un réseau d’organisations, notamment la Communauté de Sant’Egidio et les Jésuites, qui gèrent directement le système d’écoles, universités et hôpitaux. Comme observé par Pollichieni, l’intérêt de l’Église est double: d’une part, « en se présentant comme l’un des principaux fournisseurs de services dans la formation du capital humain, l’Église acquiert la capacité d’apaiser les crises structurelles » ; de l’autre part, elle « renforce son prosélytisme à l’échelle mondiale ». La deuxième raison est géopolitique: le Cameroun se trouve dans une position nodale entre l’Afrique centrale et occidentale, aux frontières de plusieurs zones de crise, comme le Nigeria et le Tchad. La voix du Pape peut donc trouver un écho et exercer une influence tangible que les organisations multilatérales, notamment l’Union Africaine (UA), l’Union européenne (UE) et l’Organisation des Nations Unies (ONU), peinent en ce moment à produire. La troisième raison concerne la dimension interne du pays et sa phase actuelle de crise de légitimité politique et de cohésion nationale. Paul Biya, 93 ans, le président le plus âgé du monde, au pouvoir depuis 1982, a remporté les élections d’octobre 2025 dans des conditions âprement contestées par ses adversaires politiques et les observateurs internationaux. Le Parlement a récemment adopté une réforme constitutionnelle permettant la nomination de Franck Biya, le fils du Président, au poste de vice-président, ouvrant ainsi la voie à une succession dynastique. Cela entre en contradiction avec la jeunesse camerounaise, dont l’âge moyen est de dix-neuf ans, et qui ne se reconnaît plus dans une gérontocratie fruit d’une structure politique héritée du colonialisme. Lire aussi : Cameroun : la crise anglophone, une guerre oubliée La crise du séparatisme anglophone C’est dans ce cadre complexe que depuis 2016, les deux régions anglophones du South-West et du North-West, héritières de la colonisation britannique dans un État à dominante francophone, sont le théâtre d’un affrontement armé entre les rebelles sécessionnistes et les forces gouvernementales de Yaoundé. Façonné, et déformé, par des décennies de domination coloniale française et anglaise, le pays a maintenu cette double identité après son indépendance et la création d’un État fédéral reproduisant la prépondérance francophone dans ses institutions. Après la proclamation unilatérale d’indépendance et l’auto-déclaration de la République fédérale d’Ambazonie en 2017, le conflit a précipité le Cameroun dans ce que les organisations humanitaires considèrent comme l’une des crises les plus oubliées de la planète. Selon International Crisis Group, la guerre, qui a englouti les pays voisins dans une spirale de violence multidimensionnelle, compte aujourd’hui plus de 7 000 morts et un million de déplacés. À cela s’ajoutent les attaques répétées des groupes terroristes djihadistes, notamment Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord autour du lac Tchad. La visite du Pape prolonge la volonté du Saint-Siège de s’imposer comme un médiateur crédible dans la crise anglophone. Déjà en 2019, le Vatican avait essayé d’ouvrir un dialogue entre les séparatistes et le Président Biya, en vain. Ce dernier avait proposé un « dialogue national » où les représentants anglophones étaient cependant exclus. Par ailleurs, les tensions entre clergés anglophones et francophones dans le pays ont longtemps empêché une médiation neutre et constructive. Donner une chance à la paix L’annonce de la visite du leader religieux au Cameroun a suscité des réactions unanimement positives. Léon XIV, qui avait déjà visité le pays il y a vingt ans en tant que « Father Bob », a été accueilli par des foules vibrantes, des banderoles de bienvenue et des gospels en plein air. La Unity Alliance, regroupant certaines factions sécessionnistes, a décrété une trêve inédite, pour la première fois, comme l’a souligné le Bishop Michael Bibi de Buea, pour toute la durée du séjour spirituel du Pape, afin de lui garantir un « passage sûr ». Cette concession par les belligérants nous dit tout, selon Pollichieni, « sur l’autorité morale que le Pontificat et le Saint-Siège parviennent encore à exercer, afin d’apaiser si ce n’est résoudre des conflits dans cette partie du monde ». En trois jours de visite, le Pape a accompli un itinéraire missionnaire fait de gestes symboliques. Il a voulu rencontrer ses fidèles dans des lieux spécifiques : églises, hôpitaux, aéroports, universités, orphelinats. Des lieux de communauté, d’éducation, de foi, de soin, tous éléments tragiquement manquants dans le pays (selon International Crisis Group 600 000 enfants restent privés d’accès à l’éducation). Léon XIV a célébré une messe bilingue, en français et en anglais, à l’aéroport de Bafut, non loin de Bamenda, chef-lieu de la région anglophone et épicentre du conflit. À la conclusion de la « rencontre pour la paix » à la cathédrale Saint-Joseph de Bamenda, le Pape a libéré une colombe blanche, incarnant le message augustinien d’harmonie et fraternité et invitant le peuple camerounais à trouver de nouvelles trajectoires pour se réconcilier. Son message était en particulier dirigé vers les jeunes, la majorité de la population camerounaise, à qui il a demandé de rester dans leur pays, de lutter contre la pauvreté, de résoudre les problèmes qui affectent leur terre malgré les diversités, qui ne sont pas une fragilité, mais un « trésor », dans ses mots. Léon XIV s’est également tourné vers les femmes, souvent premières victimes des préjugés et cependant « des artisans infatigables de paix ». Dans son appel au corps diplomatique à Yaoundé, il a insisté sur la nécessité de s’ouvrir à l’extérieur et de substituer au « langage de la violence » celui du « dialogue ». « Pollichieni y voit précisément une attaque directe contre la ‘personnification’ et la ‘familiarisation’ de l’État camerounais, en faisant référence aux plans de succession envisagés par Biya. » Mais son premier interlocuteur, et le plus frontal était le pouvoir camerounais lui-même. En effet, le message du pontife n’était pas seulement un message d’espoir, de compassion et d’encouragement, mais également une dénonciation ferme de la corruption chronique, de l’exploitation des ressources naturelles, de l’attachement des tyrans à l’argent et au pouvoir au détriment de plus faibles, de la soif de domination et de tout un système qui alimente les conflits pour des gains personnels. Pollichieni y voit précisément une attaque directe contre la « personnification » et la « familiarisation » de l’État camerounais, en faisant référence aux plans de succession envisagés par Biya. Si d’un côté, le Pape a voulu apparaître comme un vecteur de paix, il ne reste pas moins critique à l’encontre des gouvernants de la République du Cameroun, invités à écouter réellement et servir leurs citoyens pour « le bien commun de toute la nation ». Lire aussi : Le Vatican, acteur géopolitique en Afrique Après le départ de Léon XIV : l’épreuve pour ceux qui restent La visite qui vient de s’achever marque une rupture dans les rapports traditionnels entre le Vatican et les pays africains. D’abord, le registre adopté par Léon XIV n’était pas seulement spirituel ou moralisateur, mais il était aussi fondé sur une approche pragmatique et concrète, nourrie d’une connaissance fine du contexte et d’une présence séculaire et capillaire de l’Église dans les dix régions du pays. Mais la véritable révolution de la visite du Pape se trouve dans le changement de regard sur le peuple africain, non plus vu comme victime passive frappée par les guerres et la pauvreté, mais comme sujet actif et responsable, prêt à engager sa propre transition vers la paix et la justice sociale. C’est également le signe visible du projet de projection géopolitique du catholicisme: bâtir une nouvelle doctrine de l’Église, sociale et engagée dans les crises, capable d’accueillir les plus vulnérables et de s’affirmer comme un acteur politique de changement et non comme le gardien du statu quo. Toutefois, pour de nombreux analystes, bien qu’extrêmement puissante sur le plan symbolique et de visibilité internationale, la visite pastorale ne peut pas représenter un facteur décisif ou suffisant pour transformer les facteurs structurels et systémiques du conflit et ainsi garantir un impact durable sur le Cameroun. Évidemment, l’intervention du Vatican, bien que marquée par de critiques fortes et assez explicites, a une portée surtout évangélique et spirituelle. Le narratif d’une « paix désarmée et désarmante » que le pontife a appelée de ses vœux agit surtout comme un levier de pression morale sur les acteurs en jeu. Le Pape n’a pas mentionné directement la violence militarisée du régime ni la crise anglophone, et il n’a pas réclamé la libération des prisonniers politiques. La trêve entre le 15 et le 18 avril a été respectée, pourtant, Channel Africa a rapporté dès les jours suivants la reprise des attaques par les groupes anglophones, entraînant la mort de soldats et de civils. « C’est à la classe dirigeante camerounaise et aux combattants d’assumer leur responsabilité morale, de jeter les armes et de construire les fondations d’une paix stable et durable, dans une situation qui demeure extrêmement fragile. » — Mgr Andrew Nkea Fuanya, archevêque de Bamenda Le souverain pontife maintenant reparti, « c’est à la classe dirigeante camerounaise et aux combattants d’assumer leur responsabilité morale, de jeter les armes et de construire les fondations d’une paix stable et durable, dans une situation qui demeure extrêmement fragile », comme l’a affirmé l’archevêque de Bamenda, Andrew Nkea Fuanya.
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