● Revue Conflits 📅 27/04/2026 à 04:30

France – Russie : des relations entre amitié et défiance

Énergie & Environnement 👤 Jean-Baptiste Noé
Illustration
Depuis leur instauration en 1717, les relations de la France avec la Russie sont marquées par deux constantes : soutiens aux peuples de l’Europe de l’Est contre l’empire russe, lors des périodes de froid ; alliance avec Moscou contre l’Allemagne, lors des périodes de chaud. Une histoire de trois siècles où les rivalités et les ententes pas très cordiales ont alterné. Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. Si la naissance de la Russie ancienne s’échelonne entre 862 et 988, de la prise du pouvoir du prince Rurik à Novgorod au baptême de Vladimir, c’est en 1547 que naît la Russie moderne, avec le sacre d’Ivan IV le Terrible comme tsar de Russie et en 1721 lorsque Pierre le Grand (1672-1725) proclame l’Empire russe. Le même Pierre qui, au début de son règne débuté en 1682, a effectué une tournée en Europe pour apprendre des pays visités et importer la modernité en Russie. Une tournée qui a permis d’ouvrir de nombreuses ambassades, dont celle de Versailles en 1717, avec la France du jeune Louis XV, sous la régence du duc d’Orléans. Tout au long du XVIIIe siècle, la Russie n’est pas une priorité pour le royaume de France, même si des liens peuvent se nouer sous Élisabeth Ire et Catherine II (1729-1796)1. Deux visions diplomatiques se mettent alors en place, qui structurent encore aujourd’hui les relations franco-russes. D’un côté, la défense des minorités européennes opprimées par la Russie. La France soutient ainsi la cause polonaise, marquée par le mariage de Louis XV avec Marie Leczinska, fille du roi de Pologne. De l’autre, l’entente avec la Russie pour contrer l’influence allemande. C’est le cas d’Élisabeth Ire, qui se rapproche de la France afin de contrer l’hégémonie naissante de la Prusse. Ces deux constantes se retrouvent tout au long des relations franco-russes, jusqu’à aujourd’hui. La crainte de l’Allemagne n’empêche pas Élisabeth Ire de transmettre le trône à son neveu Pierre III, un prince allemand, qui épouse une Allemande en la personne de Catherine. L’Empire russe, de plus en plus asiatique, est ainsi dirigé par une dynastie germanique. Lire aussi : Livre — La Russie et la France de Pierre le Grand à Lénine Soutien des peuples opprimés Deux logiques géopolitiques entrent ici en jeu : la logique française, qui repose sur l’équilibre des puissances et la lutte contre une hégémonie européenne, la logique russe, qui repose sur un logiciel expansionniste et impérial, que ce soit vers l’est (Sibérie), le sud (Eurasie) ou l’ouest (Europe). C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’expression employée par Charles de Gaulle quand il parle de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural ». Pour lui, il ne s’agit pas tant d’une alliance avec la Russie que d’une politique d’indépendance de l’Europe2. Indépendance face aux États-Unis d’une part, qui reste néanmoins des alliés, comme il l’a démontré lors de la crise de Cuba (1962), mais indépendance aussi face à la « Russie soviétique », de Gaulle préférant cette dénomination à celle d’URSS pour bien signifier la continuité avec la Russie tsariste. Parler de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », c’est signifier que l’Europe ne s’arrête pas au Rideau de Fer, mais qu’il y a, de l’autre côté, une « Europe du silence », qui vit sous le joug communiste et qui ne doit pas être oubliée. Polonais, que de Gaulle a soutenus lors de la guerre de 1920, mais aussi Tchèques, Hongrois, Slovaques, Baltes, etc. Pour de Gaulle, la Russie est fondamentalement une nation impériale, dont les frontières de l’Oural sont débordées pour prendre le contrôle de l’Asie ; une Russie qui connaîtra à son tour une période de décolonisation et donc de libération des peuples tenus sous son autorité Ce qui s’est effectivement passé dans les années 1990. Parler de l’Europe allant de l’Atlantique à l’Oural (et non pas jusqu’à la Sibérie), c’est maintenir la mémoire des Européens opprimés par le communisme et rappeler la nécessité de les aider dans leur lutte pour la liberté. Cette vision géopolitique d’une France qui aide les Européens colonisés par l’Empire russe fait de Moscou, si ce n’est un ennemi, du moins un rival. Alliance contre l’Allemagne Ponctuellement, l’histoire des deux pays a connu des périodes d’alliance contre un ennemi commun : l’Allemagne. C’est le cas durant la guerre de Sept ans, contre la Prusse. C’est le cas aussi de Napoléon, qui s’allie avec le tsar Alexandre Ier (traité de Tilsit, 1807) afin de combattre le roi de Prusse, avant de briser cette alliance et de partir à Moscou. Ce qui aboutit à l’invasion de la France par les troupes russes en 1814. Alliance ensuite d’une IIIe République isolée pour briser la puissance de Bismarck, ce qui aboutit à la signature de l’alliance franco-russe en 1892, qui dura jusqu’en 1917 et la prise du pouvoir par les bolchéviques3. Puis, à partir de 1941 et l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, la France combattante accepta une alliance de circonstance avec Staline pour lutter contre Berlin. La nécessité du moment mettait de côté le pacte d’alliance conclu en 1939 entre la Russie et l’Allemagne nazie, ainsi que les sabotages et les vols de données orchestrés par les communistes français en 1939-1940 en faveur de l’Allemagne, au nom du pacte Hitler – Staline. L’alliance fut de courte durée puisque la Guerre froide refit de la Russie un ennemi, même si de Gaulle s’attacha à ne pas se laisser enfermer dans la logique américaine des blocs. Dialogue franco-russe ? Plusieurs périodes virent néanmoins des moments de dialogues, du fait non pas des politiques, mais des hommes d’arts et de lettres. Au XVIIIe siècle d’une part, dont la correspondance entre Catherine II et Voltaire est l’un des archétypes. Dans les années 1880-1917 d’autre part, au grand moment de l’alliance russe. Les écrivains russes se rendirent en France, où ils furent publiés et appréciés, preuve en est les nombreux mots de français qui émaillent les romans de Dostoïevski. À Paris, les ballets Diaghilev font des merveilles et Igor Stravinsky donne la première représentation de son Sacre du Printemps au théâtre des Champs-Élysées en mai 1913. Ce dialogue intellectuel et littéraire se renforce avec l’arrivée des aristocrates russes en exil qui font de Paris une nouvelle Saint-Pétersbourg. La France vivra longtemps dans ce mythe d’une Russie romantique, littéraire et musicale, faite de danses, de thé et de drames, ce qui nourrit la vision bienveillante portée sur la Russie soviétique, en plus de la présence d’un parti communiste omniprésent et tout puissant. À partir de 1991, le dialogue reprit entre Paris et Moscou, marqué par quelques gestes forts : Jacques Chirac décorant Vladimir Poutine du grade de Grand-Croix de la Légion d’honneur (2006), Emmanuel Macron recevant le même Poutine en grande pompe à Versailles, au lendemain de son élection (2017) afin de commémorer les trois siècles de dialogue diplomatique Un dialogue qui n’était pas que français, mais européen. Angela Merkel fit ainsi sa tournée des adieux en rendant une visite chaleureuse au dirigeant russe. Un dialogue patiemment renoué et entretenu qui disparut avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie (2022). La diplomatie française retrouva sa logique première : celle de défenseur des populations d’Europe de l’Est contre l’impérialisme russe. Lire aussi : Entretien avec Jean de Gliniasty – Les relations franco-russes, histoire des frères ennemis La Russie, européenne ou asiatique ? Le débat ne sera jamais tranché puisque la Russie est eurasiatique. Il illustre l’ambivalence russe, qui est à la fois européenne et asiatique. Au XVIIIe siècle, certains philosophes louèrent le despotisme éclairé de Catherine II, comme d’autres virent dans Vladimir Poutine un modèle pour la France. La haine des États-Unis, de l’Union européenne et d’Emmanuel Macron a nourri la passion aveugle pour Poutine. À un Emmanuel Macron entouré de drag-queens à l’Élysée lors de la fête de la musique (2018), les photos d’un Poutine à cheval ou à la chasse sonnaient plus virilistes et plus conformes à l’idée que l’on peut se faire d’un chef d’État. Les différentes grilles de lecture sur la guerre en Yougoslavie et en Ukraine alimentèrent d’un côté la détestation absolue de la Russie poutinienne, de l’autre sa passion totale, dans un effet de désir mimétique. Preuve des passions qui se déploient dès que l’on parle de la Russie, la guerre en Ukraine est vue par beaucoup comme une guerre de civilisation. Pour certains, c’est celle d’une « Sainte-Russie » gardienne des valeurs traditionnelles, qui s’oppose à un Occident décadent. C’est omettre que la situation sociale et morale de la Russie est des plus dégradée, avec des taux d’avortement, de divorces et de familles monoparentales beaucoup plus élevés qu’en Occident, pour une espérance de vie beaucoup plus faible. Pour d’autres, la guerre d’Ukraine est celle de la démocratie contre le despotisme, oubliant un peu vite les graves problèmes de corruption qui se posent dans le pays et les fractures culturelles et sociales qui minent la société. C’est finalement rejouer le combat de l’Europe civilisation contre une Asie despotique, tant il est vrai que la Russie s’appuie sur des troupes venues d’Asie, que ce soit la Corée du Nord ou la partie orientale de son Empire, dont certaines sont musulmanes, pour combattre des Ukrainiens chrétiens. Une Ukraine qui a elle aussi employé des troupes venues d’Asie : Tatars, Tchétchènes opposés à Kadyrov, djihadistes syriens, etc. Qu’elles soient chaleureuses ou conflictuelles, les relations entre la France et la Russie ont toujours été passionnelles. La Russie n’a jamais laissé indifférente, du fait de la taille de son empire, sa culture, son influence politique et idéologique. La continuité doctrinale entre les tsars et Poutine démontre une continuité historique, autour de laquelle a évolué la diplomatie française en tentant de chercher l’intérêt de la France. Lire aussi : Ukraine : Poutine et la stratégie du fou – Entretien avec Jean de Gliniasty Notes Pierre le Grand a tenté de marier sa fille Élisabeth (1709-1762) avec le duc de Chartres, fils du Régent, puis avec Louis XV. Ce projet d’alliance avec la France n’aboutit pas et Élisabeth se fiança finalement avec un prince allemand, qui mourut peu avant le mariage. ↩ Voir sur ce sujet Edmond Jouve, « L’Europe, de l’Atlantique à l’Oural », L’Espoir, n°18, 1977. ↩ La France rompit ses relations diplomatiques dès 1917 et les restaura en 1924. ↩
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