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📅 26/04/2026 à 11:13
Si le HDR+ a disparu de Disney+, c'est que Mickey refuse de payer les Bretons d'InterDigital
👤 Adrian Branco
Mickey ne veut pas payer : pourquoi les Bretons d’Interdigital poursuivent Disney+ Par Adrian Branco Publié le 26/04/26 à 11h13 Nos réseaux : Suivez-nous Commenter 11 © Photo & montage : Adrian Branco / Les Numériques ; logo Disney+ = The Disney Company - InterDigital contre Disney Pour de nombreux abonnés, la panne a commencé en février dernier. En cette fin d’hiver, les mentions HDR10, HDR10+ et Dolby Vision disparaissaient de l’interface des utilisateurs Premium de Disney+, le service de streaming de Mickey. Parmi les lecteurs des Numériques, les plus technophiles, équipés des meilleurs téléviseurs compatibles, constataient une nette dégradation des détails de l’image. Car, après tout, à quoi bon investir dans un téléviseur haut de gamme si l’on ne peut profiter des options pour lesquelles on a payé !Derrière cette éviction technologique, un nom a surgi dans la presse : InterDigital. Une entreprise (en apparence) elle aussi étasunienne. Cette championne de la R&D, spécialisée dans la compression et la diffusion de contenus, accuse Disney d’enfreindre de nombreux brevets et de refuser de payer les licences d’utilisation. À lire également : Disney+ à moins de 5 € : une offre à ne pas manquer pour les fans de streaming Les disparitionsLes mentions HDR+ et Dolby Vision ont disparu en février dernier.Revenons d’abord sur ces disparitions et leur impact. En France, cela s’est déroulé en deux étapes : en février, les options Dolby Vision et HDR10+ sont passées à la trappe, puis ce fut au tour du HDR “de base”, ainsi que des contenus en 3D. Selon la version officielle de Disney, ces retraits ont été opérés pour des “raisons techniques”. Si l’absence de la 3D n’a touché que les rares détenteurs du casque Apple Vision Pro, celle des options HDR a pénalisé tous les souscripteurs de l’offre Premium à 15,99 €/mois (ou 159,99 €/an).Comme nous vous le rappelions l’an dernier, au moment où Netflix a ajouté le HDR10+ à son service, les technologies HDR — et notamment les versions HDR10+ et Dolby Vision — améliorent notablement la qualité d’image. Ces procédés révèlent les détails dans les zones sombres comme dans les hautes lumières, apportant plus d’informations, mais aussi une plus grande impression de relief.Qu’il s’agisse de Blu-ray ou de streaming, ces mécanismes doivent être intégrés de la captation à la diffusion. Des opérations loin d’être triviales, qui exigent une R&D colossale. Or, justement, cette dernière est le cœur de métier d’InterDigital. Une entreprise américaine, certes, mais dotée d’une belle portion d’ADN tricolore… À lire également : Disney enterre ses DVD et Blu-ray : la fin du support physique est bel et bien actée chez Mickey De Thomson à InterDigital : un savoir-faire françaisL’histoire aurait pu rester au stade d’une simple bataille juridique entre deux géants d’outre-Atlantique ; une affaire que nous aurions surveillée de loin pour vous prévenir du retour (ou non) de ces options chez le troisième service de streaming mondial.Mais ce dossier possède un ancrage français : si InterDigital est un groupe coté en Bourse aux États-Unis, la division lésée est son laboratoire de Rennes — Cesson-Sévigné pour être exact. Ancien bastion de Thomson, devenu Technicolor puis acquis par InterDigital en 2019, ce centre de recherche est l’un des plus importants au monde en matière de compression et de diffusion de flux vidéo. À lire également : Streaming et énergie : comment économiser des milliards de watts sans rien changer Le siège d'InterDigital France à Cesson-Sévigné, dans la banlieue de Rennes.© Adrian Branco / Les NumériquesLors du MWC de février dernier, les équipes françaises ont accepté de nous parler en coulisse. Un entretien qui nous a permis d’obtenir le feu vert de leur maison mère pour échanger avec le chef du département des licences de la division services vidéo. Un échange rare, car en règle générale, quand les avocats entrent en scène, les entreprises deviennent muettes comme des carpes, les enjeux financiers d’une parole malheureuse étant importants.La condition de cet accès était double : respecter le “off” — ces informations utiles à la compréhension, mais confidentielles — et permettre au service juridique d’InterDigital de relire les citations avant publication afin d'éviter tout imbroglio légal. Deux conditions acceptables, car elles offrent un éclairage unique sur des procédures très techniques.Un laboratoire à la source des algos de notre monde vidéoLes chercheurs d'InterDigital développent les technologies du futur, qui mettent souvent plusieurs années avant d'être intégrées dans nos produits.© Adrian Branco / Les Numériques“Depuis cinq ans, nous avons investi environ un milliard de dollars dans le développement de notre recherche et du portefeuille de brevets associés, nous explique Lionel Oisel, vice-président de la recherche et de l’innovation et directeur général d’InterDigital France. Notre centre de Rennes est le plus important du groupe avec plus de 100 chercheurs et plus de 400 inventions par an”, se félicite-t-il.Et ce n’est pas son collègue étasunien, Clay Gaetje, vice-président du département de licence et chef de la division services vidéo, qui le contredira. “Grâce à cette équipe, notre portfolio de brevets vidéo a été multiplié par huit ces cinq dernières années — nous en détenons plus de 38 000 ! Non seulement nos chercheurs déposent en moyenne sept brevets par jour, mais ils siègent dans toutes les instances de normalisation. Qu’il s’agisse du développement du MPEG pour la vidéo ou de la 3GPP (4G, 5G, etc.), nos experts participent à l’élaboration de tous ces standards.”InterDigital possède pas moins de 38 000 brevets dans le domaine de la vidéo. Une grande partie de ces développements est made in France.© InterDigitalCes normes ne naissent pas seules. Lionel Oisel précise : “Les plus de 100 chercheurs entièrement dédiés à la vidéo de notre labo de Rennes préparent constamment les technologies d’avenir. Il y a la PVR que nous vous avons présentée l’an dernier, ou encore les standards haptiques. Mais avant cela, il y a eu le HEVC, le VVC ou encore le HDR — nous avons commencé à travailler sur ce dernier dès le début des années 2000 !”À Rennes, InterDigital poursuit ses développements en matière de compression et diffusion vidéo, mais développe aussi des futurs standards, comme celui qui régira les technologies haptiques.© Adrian Branco / Les NumériquesAutour de ces technologies, des groupes de travail internationaux coordonnent les innovations pour créer les normes. Ce sont elles qui, par exemple, permettent aux serveurs de votre service de VoD de savoir comment encoder un fichier que votre TV saura décoder. “Non compressé, un film 4K de 2 h pèse aux alentours de 12 To. Sans les codecs de compression vidéo et les protocoles de transmission qui réduisent cette taille à quelques gigas, l’industrie du streaming n’existerait tout simplement pas”, assène Lionel Oisel.La compression vidéo rend possible la diffusion d'un programme qui, brut, pèserait des téraoctets.© InterDigitalIl ajoute : “Pour que nous continuions à développer des technologies qui profitent à toute l’industrie, dont Disney, il nous faut continuellement investir. Et pour cela, il nous faut être payés.” Et comme souvent, quand l’argent entre en jeu, l’histoire se complique.Les brevets ne se défendent pas seulsInterDigital ne vend pas de produits, mais des licences d'utilisation des technologies développées par ses ingénieurs-chercheurs.© InterDigitalPourquoi cet imbroglio avec Disney surgit-il maintenant ? Avant de parler d’argent, il faut parler de procédure. La plus étonnante pour les béotiens que nous sommes est que la facturation n’est pas automatique. “Les brevets ne se défendent pas tout seuls, explique Clay Gaetje. Nous travaillons sur des standards dont les entreprises s’emparent. Notre mission est de contacter ces entreprises et de faire valoir nos droits sur les brevets.”Car toute l’innovation n’est pas le fait d’InterDigital ; de très nombreuses entreprises participent à l’établissement des normes qui nous entourent – pensez 5G, vidéo HEVC, etc. Si les arbitrages d’évolution de ces normes est collégiale, la plupart des entreprises dans ces grands consortiums s’appuient sur leur R&D et leurs besoins pour infléchir les choix.Mais l’implémentation de brevets n’apporte aucun paiement de facto. “Quasiment aucune entreprise ne vient vers nous pour nous dire : ‘Écoutez, je pense que je vous dois de l’argent’, s’amuse Clay Gaetje. Notre rôle est d’identifier les entreprises qui gagnent de l’argent grâce à notre travail et de trouver un terrain d’entente.”La quasi-totalité des acteurs de la chaîne vidéo possède des accords de licence avec InterDigital.© InterDigitalSelon les deux cadres d’InterDigital, il n’y a aucune volonté de “saigner” les entreprises. “Il nous est important de préciser que nous considérons nos tarifs raisonnables – nous respectons la norme FRAND (Fair, Reasonable and Non-Discriminatory, ndlr).” Une promesse qui semble tenue sur le papier : sur un marché du streaming estimé à 500 milliards de dollars en 2027, InterDigital projette 300 millions de dollars de droits de licence en 2030, tous acteurs confondus. C’est moins de 0,1 % de la valeur du marché, ce qui écarte d’emblée les suspicions de racket.Clay Gaetje précise que “plus de 90 % des négociations se déroulent sans poursuites. Nous avons signé plus de 50 accords pluriannuels depuis 2021 avec de très grandes entreprises comme Apple, LG, Samsung ou Xiaomi, pour ne citer que celles-ci. Sur l’ensemble de ces accords, nous n'avons eu recours à des litiges qu'avec trois entreprises seulement”, assure le spécialiste de la propriété intellectuelle.Manque de chance pour les fans de Marvel ou Star Wars, la maison de Mickey fait partie des récalcitrants. Et, de manière a priori contre-intuitive, les actions en justice d’InterDigital sont parfois le seul moyen de… mieux se parler.Poursuis-moi, que je puisse te payerEn 2025, InterDigital annonçait un accord de licence record avec Samsung, parallèlement au début des procédures contre Disney en Allemagne et au Brésil.© InterDigitalOn pourrait croire InterDigital en “guerre” contre Disney. “Nous avons quatre contentieux en cours : deux en Allemagne, un aux États-Unis et un autre au Brésil”, détaille Clay Gaetje qui précise aussitôt : “Rien qu’aux USA, on compte entre 3500 et 4000 procédures liées à la propriété intellectuelle, mais très peu vont jusqu'au bout.”Loin de marquer une rupture, ces procédures peuvent débloquer des situations où ce qui pose problème est parfois l’organisation des entreprises. “Lors d’une précédente expérience dans une autre entreprise, un manager avec lequel j’échangeais était bloqué en interne. Il m’a dit clairement : ‘Écoute, je veux bien te payer, mais attaque-nous en justice pour que mon boss accepte’”, raconte très sérieusement Clay Gaetje.Si la démarche paraît absurde, elle est classique : “Le passage devant la justice permet de monter les barreaux de l’échelle hiérarchique dans les entreprises.” Le bal des avocats spécialisés devient alors un accélérateur de discussion. “Nous continuons évidemment les échanges pendant les procédures judiciaires, poursuit Clay Gaetje. Dans la plupart des cas, nous finissons souvent par trouver un terrain d’entente. Notre choix de poursuivre Disney vient que nos discussions entamées en 2022 n’ont pour l’heure rien donné. Alors nous avons changé de méthode.”Pendant ce temps, Disney engrange les milliards Dans sa déclaration à l'autorité de régulation américaine des marchés financiers (SEC), Disney a communiqué 12,404 milliards de dollars de bénéfice net (source : https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1744489/000174448925000154/fy2025_q4xprxex991.htm).© sec.govCette situation fait grincer les dents de Lionel Oisel. L’ingénieur pique Disney là où ça fait mal, car l’entreprise aux grandes oreilles est un cas à part : “Disney connaît parfaitement le fonctionnement du business de la propriété intellectuelle (IP) : c’est l’incarnation même d’une boîte d’IP !”Et Disney n’a pas l’excuse des difficultés financières : en 2025, le groupe dégageait 12,4 milliards de dollars de bénéfice net. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir quand ce blocage prendra fin. Pour Clay Gaetje, il est “impossible de se prononcer. Il n’y a pas de normes : j’ai vu des discussions prendre six à neuf mois, d’autres plus de 15 ans”.En attendant, InterDigital a obtenu des injonctions en Allemagne et au Brésil, poussant Disney à y retirer les blocs technologiques HDR. Des procès doivent s’ouvrir en juin et juillet en Europe, et en septembre prochain aux États-Unis. Reste à savoir si Disney ira au bout des procédures, ce qui pourrait prendre des années.À moins que le géant américain, qui augmente régulièrement ses tarifs auprès de ses 130 millions d’abonnés, ne se décide à payer pour les technologies qui ont permis à son service de devenir le n°3 mondial du streaming. Suivez toute l'actualité des Numériques sur Google Actualités et sur la chaîne WhatsApp des Numériques Envie de faire encore plus d'économies ? Découvrez nos codes promo sélectionnés pour vous.
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