● Journal du Net
📅 26/04/2026 à 00:27
Question à 191 milliards d'euros : qu'est ce qui freine la révolution industrielle de l'IA en Europe ?
Géopolitique
👤 Sasha Rubel
En 2025, 54 % des entreprises européennes utilisent l'IA, mais seules 22 % en font un levier de transformation réelle, un écart qui pourrait coûter 191 milliards d'euros d'ici 2030. En 2025, 4,4 millions d'entreprises européennes ont adopté l'IA pour la première fois, soit une entreprise toutes les sept secondes. L'élan est réel, mais il ne suffit pas à créer une transformation durable. Si 54 % des entreprises européennes utilisent désormais l'IA (contre 33 % il y a deux ans), l'adoption avancée stagne, et ce décalage pourrait coûter à l'Europe 191 milliards d'euros de valeur non réalisée d'ici 2030. Je travaille avec des entreprises dans toute l'Europe, et ce que j'observe est à la fois inspirant et préoccupant. Les investissements ont augmenté de 26 % cette année, mais la plupart des entreprises restent bloquées à la phase d'adoption précoce, n'utilisant l'IA que pour des tâches basiques, comme posséder un smartphone et ne l'utiliser que pour appeler sa mère. Seules 22 % des entreprises ont progressé vers un usage avancé, où l'IA transforme les processus métier et permet de développer de nouveaux produits et services. Ce chiffre a à peine bougé depuis l'an dernier, alors que les adoptants avancés sont 55 % plus susceptibles d'observer des gains de productivité significatifs. Alors que l'innovation en IA s'accélère, la fenêtre d'opportunité pour l'Europe se rétrécit. Nulle part cela n'est plus visible que dans l'IA agentique, ces systèmes qui ne se contentent pas d'assister mais peuvent planifier et exécuter de manière autonome des flux de travail complexes de bout en bout. Seuls 24 % des entreprises européennes en ont entendu parler, et seulement 3 % de celles qui la connaissent l'ont déployée. Le passage de l'internet par modem à la 3G a pris une décennie. Le saut de l'IA générative à l'IA agentique a pris moins d'un an. 3 grands freins à l’adoption avancée de l’IA en Europe Nous avons interrogé 34 000 entreprises et citoyens dans 17 pays européens, dans la 4e édition de l’étude Unlocking Europe's AI Potential, et identifié trois défis majeurs : D'abord, la taxe de fragmentation. Mario Draghi l'a dit : l'Europe a un marché unique pour le dentifrice, mais pas pour l'IA. Les entreprises naviguent entre 27 systèmes réglementaires différents impactant l'adoption de l'IA, et 41 % citent cette fragmentation comme un obstacle à la mise à l'échelle. La conformité absorbe désormais 42 % des budgets technologiques, environ le double du taux japonais de 22 %, et plus de 80 % des entreprises s'attendent à ce que ces coûts augmentent encore. 68 % des entreprises disent ne pas comprendre leurs obligations au titre de l'AI Act européen. Ensuite, le défi des compétences. Plus de la moitié des entreprises citent les pénuries de compétences numériques comme empêchant l'adoption ou l'expansion de l'IA. L'ironie est douloureuse : les entreprises ont la technologie et la vision, mais elles ne trouvent pas les personnes pour exécuter. Les citoyens veulent monter en compétences mais font face à des obstacles — coût, manque de temps, manque d'information sur les programmes disponibles. Ce sont des problèmes solubles. Enfin, la réalité du financement. 43 % des entreprises n'ont pas de budget dédié à l'IA. Pour les startups, le défi est encore plus aigu : l'accès au capital de croissance et de développement reste un goulot d'étranglement. L’herbe pourrait être plus verte ailleurs pour la moitié des startups à croissance rapide Traiter ces obstacles nécessite une action urgente. Les startups européennes envoient un signal d'alerte clair : 40% d’entre elles déclarent envisager de se délocaliser hors d'Europe pour pouvoir continuer à se développer. Parmi les entreprises à la croissance la plus rapide, c’est une start-up sur deux qui envisage de plier bagage. Elles invoquent parmi leurs raisons une plus grande disponibilité du financement, une capacité plus rapide à se développer à l'international, un meilleur accès aux marchés mondiaux, et une réglementation plus favorable ou prévisible : autant de signaux sur ce qui doit changer. Quand ces entreprises se délocalisent, l'Europe perd des emplois, des recettes fiscales, des chaînes d'approvisionnement, et la prochaine génération de leaders technologiques. Ces startups sont précisément l'avantage compétitif que l'Europe ne peut pas se permettre de perdre : aujourd'hui 78 % sont prêtes à adopter les technologies de nouvelle génération et ouvrent la voie à l'avenir compétitif de l'Europe. Le moment de l'IA en Europe : trois priorités pour débloquer l'adoption à grande échelle Avec un appétit clair pour l'adoption de l'IA de la part d'entreprises de toutes tailles, une action priorisée et coordonnée pour supprimer les obstacles structurels est nécessaire : Premièrement, il faut faire du secteur public le fer de lance européen de l'adoption de l'IA. Les entreprises sont plus susceptibles d'augmenter leur utilisation de l'IA quand le gouvernement montre la voie. Le Department for Work and Pensions britannique utilise l'IA générative pour identifier les cas les plus vulnérables parmi 25 000 lettres quotidiennes, atteignant un taux de succès de 91 %. Le Parlement européen utilise l'IA pour rendre plus de 2,1 millions de documents officiels plus accessibles, réduisant le temps de recherche de 80 %. Ce ne sont pas des expérimentations, c'est la preuve que l'adoption de l'IA par le secteur public construit la confiance, démontre ce qui est possible, et permet au secteur de remplir sa mission fondamentale d'améliorer la vie des citoyens. Ensuite, nous devons réorienter les dépenses de la conformité vers l'innovation. L'Europe a besoin d'un véritable marché unique pour l'innovation numérique avec un seul ensemble de règles, pas 27. Aujourd'hui, 42 % des budgets technologiques partent en fumée dans la navigation entre 27 systèmes réglementaires différents. L'harmonisation libérerait des ressources considérables pour ce qui compte vraiment : l'innovation. Chaque année où l'Europe retarde la simplification est une année où ses entreprises risquent de prendre encore plus de retard, et une année de plus où des startups envisagent de partir. Enfin, l'écart entre adoption basique et usage avancé de l’IA est de plus en plus un écart de compétences et de capacités, pas seulement un écart technologique. C’est pourquoi nous devons accompagner le passage à l’échelle de l'IA : cela passe par l’intégration de l’IA dans l'éducation, le lancement de partenariats public-privé de montée en compétences, le financement du développement de stratégies IA pour les entreprises, le soutien ciblé des PME et régions. Pour une action collective et coordonnée L'Europe dispose d’une filière de recherche de classe mondiale, un secteur technologique de 4 000 milliards d'euros, et certaines des entreprises les plus innovantes au monde. Les preuves existent déjà : Lovable a atteint le statut de licorne en huit mois, Iktos accélère la recherche sur les maladies rares, Ericsson et Mercedes-Benz automatisent des processus critiques à l'échelle mondiale. Le talent, l'ambition, la technologie sont là : la question n'est pas de savoir si l'Europe a ce qu'il faut mais si l'Europe agira de manière décisive pendant que la fenêtre reste ouverte. Pour les dirigeants d'entreprise, le défi est de changer de mentalité : ne plus demander où l'IA peut réduire les coûts, mais imaginer comment ils construiraient leur entreprise aujourd'hui si l'IA en était le cœur. Cette question départagera les leaders des usagers basiques de l’IA. Les fournisseurs de technologie ont aussi un rôle à jouer, car l'innovation avance le plus vite quand les entreprises peuvent accéder aux meilleures technologies disponibles, combiner les outils librement et changer de modèles selon l'évolution de leurs besoins. A ce titre, 82 % des entreprises européennes nous disent qu'avoir accès à la technologie mondiale est important pour leur adoption de l'IA. Pour les décideurs politiques, l'impératif est clair : faire de l'Europe le meilleur endroit pour se développer, pas seulement pour démarrer. Les obstacles structurels sont connus, les solutions sont à portée de main, ce qui manque, c'est une action coordonnée. Ce n'est pas seulement une révolution technologique, c'est une révolution culturelle qui commence par l’humain. La fenêtre est ouverte : le choix d’entrer dans la révolution industrielle de l’IA nous appartient.
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