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📅 25/04/2026 à 10:10
"Ce que font les Chinois est monstrueux": un robot a battu le record humain du semi-marathon, un exploit qui prouve surtout qu'en robotique, la Chine fait la course en tête
Géopolitique
Un des robots humanoïdes développé par Honor qui a remporté le semi-marathon de Pékin - KEVIN FRAYER / GETTY IMAGES ASIAPAC / GETTY IMAGES VIA AFPMoins de 51 minutes pour boucler le parcours d'un circuit de semi-marathon. Impressionnant, mais est-ce vraiment un exploit historique? Ou plutôt que cache la performance de ce robot humanoïde chinois, qui dessine les contours d'une réalité complexe et d'une domination indiscutable et sans partage de l'Empire du Milieu.Il franchit la ligne d'arrivée en vainqueur, établissant un nouveau record, et ne lève pas les bras dans un geste de triomphe. Machinalement, il continue même de courir à la même vitesse quelques mètres de plus, puis ralentit et s'arrête.Le week-end dernier, l'athlète du jour était un robot développé par le géant chinois Honor, et la compétition était un semi-marathon ouvert aux robots humanoïdes seulement. Un de ces évènements très médiatisés que la Chine aime à mettre en avant pour donner à voir ses progrès en robotique. Et si Rory Sexton, directeur exécutif d'Agile Robots, start-up allemande, a beau jeu de dire que "le monde n'a pas besoin de robots qui dansent", il est bien possible qu'il ait besoin de robots qui courent...La Chine, une division à elle seuleLa Chine domine la robotique mondiale depuis plusieurs années. Devenu "l'atelier du monde", le gigantesque pays a fait ses armes avec les robots sur les chaînes de production. Ainsi, en 2024, la Chine a installé environ 295.000 robots industriels, plus que tout le reste du monde réuni. Une tendance qui s'est confirmée en 2025 et s'est enrichie de l'apparition de robots humanoïdes de plus en plus présents.Des androïdes, qui apprennent à prendre place dans le monde, à être utile en pliant du linge, par exemple, en allant dans des écoles pour robots où ils suivent l'exemple d'humains payés à répéter ces gestes simples des jours entiers, à faire du kung-fu ou à courir, donc."Ce qu'a fait le robot (d'Honor, NDLR) est impressionnant", lâche admiratif Olivier Ly, professeur et enseignant-chercheur à LaBRI-Université de Bordeaux et spécialiste de la robotique. "Depuis deux ou trois ans, ce que font les Chinois, c'est monstrueux", continue-t-il."La robotique humanoïde est une division à part", nous explique-t-il, rappelant que contrairement aux robots industriels, elle n'a pas encore d'application immédiate et économique réelle. "C'est une espèce de course de performance", ajoute-t-il, "avec des applications qui sont plutôt dans un horizon futur".Mais cet horizon se rapproche, notamment grâce aux progrès de l'IA. Il y a eu les progrès de la reconnaissance d'image, mais aussi les progrès dus aux simulations, qui sont particulièrement liés à des progrès dans des moteurs plus performants, plus fins dans leurs mouvements, nous explique le chercheur, "même si la motricité fine pour saisir des objets est encore un défi".L'IA ouvre de nouvelles voies pour l'entraînement des robots, pour leur permettre de gagner en efficacité, de gagner en polyvalence dans les tâches qu'ils peuvent mener. Mais le robot semi-marathonien n'impressionne pas par son "intelligence".La Chine est un géant et le leader incontesté de la robotique © BFM TechUne performance mécanique, avant toutCe qui frappe Olivier Ly et son collègue Grégoire Passault, dont les robots remportent régulièrement des matchs de la foot de la Robocup, ce n'est pas le record humain battu par une machine, ni même le tracé suivi par le robot."La partie navigation dans un demi marathon n'est pas triviale, mais ça fait des années qu'on sait le faire. En plus, les circuits sont bien balisés", remarque Grégoire Passault, maître de conférences et enseignant-chercheur au sein de LaBRI-Université de Bordeaux, qui travaille également dans le secteur de la robotique.Ici, "la performance tient à la course humanoïde, à la robustesse, à la capacité du robot à encaisser un effort mécanique pendant près d'une heure", clarifie-t-il. "C'est un vrai succès d'ingénierie. Un vrai succès d'un point de vue de la motricité", continue-t-il.Olivier Ly abonde: "Le hardware robuste qui est capable d'encaisser ça est impressionnant". D'autant plus, ajoute-t-il que "tout est en public, l'important n'est pas tant la compétition, elle-même, que le fait qu'on sait faire des robots qui, au coup de sifflet, font ce qu'on veut". Et de rappeler que souvent les vidéos de robot, dont celles qui ont fait la renommée de Boston Dynamics, sont soigneusement enregistrées et montées. Mais pas là, plus là...Une course pour s'adapter à un monde d'humainsCependant, le professeur de l'Université de Bordeaux voit plus loin. Pour lui, cette réussite va dans le bon sens, le sens de l'utilité. Car, ce n'est pas dans les usines, pas encore tout au moins, que les robots humanoïdes seront les plus utiles. Par exemple, "une machine spécialisée en agroalimentaire va faire des milliers de pains au chocolat beaucoup plus rapidement qu'un robot humanoïde qui aurait son couteau à la main", sourit-il. D'un côté, des robots qui ne font pas rêver mais sont conçus pour exceller dans une tâche, de l'autre, des robots qui résonnent de tous les fantasmes de la science-fiction, mais demandent à trouver leur voie.Une constatation qu'on a tous pu faire, en mars dernier, quand Xiaomi a révélé faire des tests avec ce type de robots sur sa chaîne de production de voiture. De l'aveu même de Lu Weibing, le patron du géant chinois, "le plus grand défi a été (que ces robots) suivent le rythme".Rien d'étonnant pour les deux enseignants-chercheurs de l'Université de Bordeaux. Pour l'heure, les robots manquent encore "d'intelligence motrice" et il sera nécessaire de réaliser encore des progrès en matière "d'agilité de locomotion" et "de mécatronique", explique Grégoire Passault.Depuis quelques années, la Chine fait la course en tête dans le secteur de la robotique humanoïde. © BFM TechAlors l'exploit du semi est une étape, il "démontre une capacité", affirme Olivier Ly, mais aussi tout le chemin à parcourir. Parce que la course est une activité simple. "Typiquement, on fait du foot (dans le cadre de la Robocup, NDLR), et pas du tennis par exemple, ou du cheval d'arçons, parce que le foot concentre toutes les capacités motrices de l'humain". En plus de l'observation de l'environnement s'ajoutent en effet, l'équilibre, la prise d'appui, les changements d'appui et de direction, les déplacements (plus ou moins) rapides, les éventuelles feintes, etc.Courir et se situer dans l'espace, c'est entre autres, s'inscrire dans notre monde. Et, le point fort des androïdes est qu'ils auront plus de facilité que des robots à roue pour évoluer dans un environnement façonné par l'humain. "Ils ont la même forme que nous, ils peuvent donc évoluer dans le même environnement que nous", résume Grégoire Passault à grands traits.Des usages en devenirMais alors à quoi sert-il de courir? A quoi serviront les androïdes? Il y a bien évidemment les usages militaires, qui sont "de moins en moins un fantasme", relève Grégoire Passault. Mais, "les robots humanoïdes pourraient être très pertinents en logistique pour le dernier kilomètre, par exemple", glisse Olivier Ly. "Dans la construction, ils pourraient également trouver leur place", ajoute-t-il.Ces nouveaux robots peuvent grimper des escaliers, facilement monter sur un trottoir, pousser une porte, et seront également plus visibles par un automobiliste que les petits robots de livraison qui ressemblent davantage à une glacière à roulettes qu'à autre chose.Pourtant, confier nos livraisons à des androïdes, c'est aussi devoir régler un autre problème, celui de leur capacité à porter des charges utiles conséquentes. Ainsi, le G1, de la société chinoise Unitree Robotics, qui affiche "un bon rapport qualité-prix-taille humaine" et fait office de référence sur le marché n'est pas encore très à l'aise dans l'exercice du port d'objets lourds. Difficile de l'imaginer porter un pack de lait dans chaque main ou un parpaing, malgré sa "super motricité"...Pour Grégoire Passault, "il n'y a pas de raison que ça ne soit pas résolu dans un futur proche". Mais aussitôt il esquisse les contours de l'obstacle d'après, comme un avertissement, parce qu'une quête comme celle de la robotique humanoïde s'est résoudre des problèmes techniques et sociétaux les uns après les autres. Donner plus de "force" à un robot, c'est aussi potentiellement le rendre plus dangereux pour l'humain et devoir tôt ou tard cadrer ses activités.Les robots humanoïdes doivent encore trouver leur voie, et pour ça gagner en "versatilité". © BFM TechLa question de l'intelligence et de la versatilitéPlus que la force, pour que les robots humanoïdes puissent se frotter au monde avec succès, il va leur falloir gagner en "versatilité", et compréhension du monde. Pour cela, les voies sont diverses, énumère Grégoire Passault: les simulations, comme Isaac Sim, de Nvidia; l'apprentissage par observation; des systèmes plus récents comme les VLA, des modèles qui combinent Vision Langage et Action, comme chez Google; et, bien entendu, les modèles monde, que Yann Le Cun a mis au centre de l'attention tout récemment. Pour mémoire et schématiquement, ils cherchent à faire que l'IA (et le robot qu'elle anime) comprenne le monde dans lequel elle évolue. Une compréhension qui permet ensuite la planification, et donc l'autonomie dans l'exécution d'une mission ou d'un ensemble de tâches.A terme, le rêve est bien entendu de "lâcher un humanoïde, de lui donner des choses à faire, et qu'il se débrouille de A à Z", dit Grégoire Passault, qui dessine un avenir a priori assez lointain. D'autant qu'à la question de l'IA qui doit être au niveau, s'ajoute celle de la robotique qui va devoir monter en puissance, notamment au niveau de la préhension, qui est "un défi curieusement compliqué", s'amuse Olivier Ly. Ou comment ce qui nous paraît enfantin, saisir un objet de forme, taille, poids et consistance diverses, est souvent insurmontable pour un robot.L'Europe en retard, la Chine a-t-elle déjà gagné?Pour revenir à notre semi-marathon, quand on leur demande pourquoi on ne voit pas ce genre d'évènement en France ou même l'Europe, les deux enseignants-chercheurs sont lucides et font le même constat. "La Chine, en matière de robotique humanoïde, est vraiment un énorme cran au-dessus de tout le monde", reconnaît Grégoire Passault. "Cela pose une vraie question de suprématie", continue-t-il, et de s'interroger: "Est-ce que on n'est pas encore en train de rater un coche en Europe?"Un Vieux continent où la robotique n'a "pas beaucoup de billes", même s'il existe des sociétés françaises, comme Wondercraft, ou espagnoles, comme PAL Robotics. Mais les efforts européens restent "un océan derrière la Chine", regrette Olivier Ly. "Les Chinois produisent vraiment des milliers et des milliers d'unités, et vendent des milliers d'unités", met-il en perspective. Or, vendre des produits, c'est financer sa R&D et les confronter au monde. C'est aussi réduire les coûts de production et accélérer l'innovation. C'est donc aussi, peu à peu, devenir un standard par défaut.La Chine a-t-elle déjà gagné la bataille de la robotique? © BFM Tech"On participe à une compétition qui s'appelle la Robocup", rappelle Grégoire Passault, à propos de cette "compétition de robots" qui permet autant d'améliorer les algorithmes qui gère leur corps que leur corps lui-même. "Dans notre ligue, historiquement, c'est une compétition 'do it yourself', où les participants fabriquent leurs propres robots humanoïdes. Et, très récemment, tout le monde a commencé à s'orienter vers des robots commerciaux made in China", explique-t-il.Et la raison de ce choix est simple. "En rapport qualité-prix, c'est complètement imbattable. C'est-à-dire que ce sont des budgets bas pour des robots robustes, avec des entreprises en face qui ont énormément de ressources, dans un secteur qu'on sent ultra subventionné, ultra financé"."A chaque fois, on se dit "oh, là, on a raté une vague, on prendra la prochaine", mais avec la robotique et l'IA, les deux vagues se cumulent, et le retard aussi: "c'est indispensable maintenant de maîtriser les briques IA pour programmer les robots", déclare Grégoire Passault. "Je ne dis pas qu'il y a zéro compétence en France, mais juste qu'on a pas les mêmes moyens", résume-t-il, avant de se risquer à dire qu'il "faut un éveil politique".Pas les moyens, pas le tissu industriel, qui fait que les grands progrès techniques sont réalisés en Chine. Alors oui, "rien ne sert de courir, il faut partir à point".Les plus lusCatastrophe de Tchernobyl: quelles sont les régions françaises où la radioactivité est aujourd'hui "plus élevée qu'ailleurs"?Les marges brutes des distributeurs de carburants ont bien augmenté depuis le début de la guerre au Moyen-OrientIncendie de Crans-Montana: l'Italie dit qu'elle ne paiera pas les frais d'hospitalisation de ses citoyens en Suisse, déplorant des "montants exorbitants""C'est sans doute le plus gros braquage de ce type commis en France": près de Bergerac, un collectionneur se fait dérober 300.000 euros de cartes PokémonUne "surcharge musculaire": ce qu'on sait du problème physique de Mbappé, sorti blessé lors de Betis-Real Madrid
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