● Journal du Net
📅 24/04/2026 à 08:01
L'économie mondiale peut-elle résister à la multiplication des chocs ?
Géopolitique
👤 Guillaume Renouard
Pénurie d'énergie, envolée des dettes souveraines, bulle de l'IA et zizanie sur le marché du crédit privé… L'économie mondiale fait face à une combinaison de risques explosive. Après une année 2025 chahutée par la guerre commerciale tous azimuts déclenchée par Donald Trump, les marchés s’attendaient à une année 2026 plus calme et meilleure pour les affaires, marquée, aux Etats-Unis, par l’impact positif des baisses d’impôt incluses dans la Big Beautiful Bill, et dans le reste du monde par une stabilisation de la guerre commerciale et un retour à la normale après la fin de la vague inflationniste post-Covid. C’était sans compter sur l’imprévisibilité du président américain, qui, en attaquant l’Iran, a déclenché un nouveau cycle potentiellement dévastateur pour l’économie mondiale. "Alors que le premier tiers de l’année s’achève, les espoirs de pouvoir aisément combiner croissance et lutte contre l’inflation ont été douchés, et les banques centrales s’orientent vers une nouvelle hausse du taux d’intérêt directeur", affirme Lotfi Karoui, managing director de PIMCO, une société américaine de gestion d’actifs spécialisée en obligataire. "Cependant, les marchés ont pour l’heure tenu le choc, pariant visiblement sur un tassement du conflit et un retour à l’optimisme que l’on éprouvait à la fin de l’année 2025." L’économie mondiale ayant encaissé au cours des dernières années plusieurs chocs systémiques, de la guerre en Ukraine aux droits de douane de Donald Trump, les marchés font le pari qu’il en ira de même avec le conflit iranien. L’économie fait toutefois face à une combinaison particulièrement explosive qui rend ce pari hasardeux. La guerre en Iran et le choc énergétique Bientôt deux mois que la guerre a été déclenchée, et malgré les négociations qui vont bon train entre les deux camps, on ne sait pas encore quand elle va finir. Trump multiplie les annonces d’accords et de cessez-le-feu aussitôt contredites par les autorités iraniennes, enchaîne rhétorique guerrière et conciliatrice, le détroit est décrété ouvert, puis fermé de nouveau quelques heures plus tard… Difficile d’y voir clair dans un tel contexte. Mais que la paix soit signée prochainement ou non, Pierre-Olivier Gourinchas, économiste en chef du FMI, estime dans une interview récente que la guerre constitue déjà un choc énergétique supérieur à celui de 1973. Selon lui, chaque jour durant lequel le conflit se prolonge augmente le risque de voir les disruptions sur les marchés énergétiques se poursuivre jusqu’à l’année prochaine, avec le risque de voir la croissance mondiale tomber à 2% cette année, contre 3,3% prévus en début d’année. "Même si l’on assiste à une désescalade en Iran, il plane beaucoup d’incertitudes sur la vitesse à laquelle la production et les flux d’énergie pourront se remettre à niveau", estime pour sa part Andrew Balls, chief investment officer for global fixed income de PIMCO. D’autant que la crise d’approvisionnement entraînée par le conflit iranien ne concerne pas seulement le carburant, mais aussi les engrais et pesticides. "Nous sommes en sursis", déclarait Pablo Galante Escobar, directeur LNG chez Vitol, une société de trading pétrolier, lors d’un récent événement à Lausanne. Selon lui, environ 40% de la baisse de la demande en gaz provient des usines, notamment des installations d'engrais, depuis que les Etats-Unis et Israël ont attaqué l’Iran. Le gaz naturel est en effet une matière première essentielle dans les engrais azotés tels que l'ammoniac. "Ce n'est pas tenable, la crise énergétique risque de devenir une crise alimentaire", a-t-il averti. Une situation à la fois meilleure et pire qu’en 2022 Dans une note récente, le FMI affirme pour sa part que la situation est très différente de 2022, au moment de l’attaque de l’Ukraine par la Russie. D’un côté, l’inflation est plus modérée qu’à l’époque, ce qui nous place dans une meilleure position. "En 2022, les pressions inflationnistes étaient déjà élevées, alimentées par les déséquilibres offre-demande post-pandémie, des marchés du travail tendus et une liquidité abondante. Aujourd'hui, le ralentissement des marchés du travail et la normalisation des bilans ont atténué les pressions sous-jacentes, même si l'inflation reste supérieure à sa cible dans certains pays, notamment aux Etats-Unis", notent les experts du Fonds monétaire international. De l’autre côté, l’économie se remet encore péniblement du choc de 2022, ce qui fait que les marchés sont davantage sur le qui-vive et plus prompts à s’emballer. "Le dernier épisode a laissé des traces. Des niveaux de prix structurellement plus élevés ont ravivé les préoccupations liées au coût de la vie et rendu les anticipations d'inflation plus sensibles aux nouvelles hausses de prix." L’IA peut-elle continuer à porter l’économie ? Pour l’heure les marchés n’ont cependant pas trop mal réagi : les trois grands indices boursiers américains ont non seulement retrouvé leurs niveaux d'avant-guerre, mais les ont même dépassés. Comme l’an dernier, le choc économique est en partie absorbé par les folles dépenses des géants technologiques dans l’IA, qui jouent un rôle de stimulus économique. Les neuf plus grosses capitalisations boursières américaines, tous des géants de la tech, comptent désormais pour 35% du S&P 500, une concentration inédite, et toutes leurs valorisations sont en partie liées à un pari sur l’avenir de l’IA. Les hyperscalers ont prévu de mettre 700 milliards de dollars de Capex dans les infrastructures de l’IA cette année, et 800 milliards supplémentaires l’an prochain, des sommes colossales qui créent des emplois, génèrent de la demande dans des industries adjacentes (construction, énergie, semiconducteurs, matériel informatique…), participent du dynamisme des marchés financiers et génèrent plus généralement de l’optimisme dans l’économie qui pousse les entreprises à tabler sur des gains de productivité futurs, à investir et à embaucher. Mais le recours de plus en plus important de ces entreprises à la dette pour financer leurs investissements commence à inquiéter et à instiller le doute quant à leurs capacités à maintenir une telle cadence. D’autant que la guerre en Iran les affecte aussi indirectement : d’abord parce que la crise de l’énergie et du fret maritime va compliquer, retarder et augmenter le coût de la construction de centres de données, ensuite parce que les fonds du Moyen-Orient comptent parmi les gros argentiers de l’IA. Une baisse de leurs investissements suite au conflit pourrait donc se faire cruellement ressentir. Le crédit privé continue d’inquiéter D’un côté, l’explosion de la bulle pourrait générer un choc majeur. De l’autre, l’essor de l’IA comporte également ses propres risques, dans la mesure où elle menace les valeurs du logiciel, ce qui pourrait en retour précipiter la crise du crédit privé, qui suscite de plus en plus d’inquiétude dans les hautes sphères financières. Le consensus parmi les experts est pour l’heure qu’une crise du crédit privé serait une mauvaise nouvelle, mais n’aurait pas les effets de contamination systémiques qu’a eu la crise des subprimes. "Certaines personnes perdront certainement de l'argent et ainsi de suite. Mais cela ne semble pas avoir les caractéristiques d'un événement systémique plus large", a récemment déclaré Jerome Powell, le patron de la Fed, devant des étudiants d’Harvard. Même sans impact systémique, une crise du crédit privé serait toutefois un élément de dégradation conjoncturelle supplémentaire qui, sur une économie déjà fragilisée et en proie à de nombreux chocs, pourrait malgré tout avoir un impact significatif. Les dettes souveraines en ligne de mire D’autant que tout cela se combine à une inquiétude croissante autour des dettes souveraines, en particulier celle des Etats-Unis. C’est même le risque principal qui pèserait actuellement sur l’économie mondiale, devant tous les autres, selon le patron de la Fed. "La dette du gouvernement fédéral croît beaucoup plus vite que l’économie, ce qui est par définition insoutenable", a-t-il déclaré face aux étudiants d’Harvard. La dette américaine atteint aujourd’hui 125% du PIB, contre 60% seulement vingt ans plus tôt, et la Big Beautiful Bill de Donald Trump va encore aggraver le problème. Une hausse continue de la dette américaine, sans tentative de redresser la barre, pourrait conduire les investisseurs à s’interroger sur la qualité de valeur refuge du dollar et des bons du Trésor américains, qui ont déjà vu leurs taux de rendement grimper rapidement. Les questionnements sur l’indépendance de la Fed, alors que Donald Trump continue de mettre la pression sur Jerome Powell et a nommé l’un de ses fidèles pour prendre sa succession, ainsi que les alternatives au pétrodollar qui se dessinent dans le cadre de la guerre en Iran, pourraient encore venir renforcer ce phénomène. N'en jetez plus !
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