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📅 24/04/2026 à 07:50
Jean Marc Jancovici (The Shift Project): pourquoi l’électricité sera le nouveau pétrole, et le nouveau point de tension
Énergie & Environnement
👤 LA REDACTION DE FW.MEDIA
Jean Marc Jancovici, Fondateur du Shift Project Pendant plus d’un siècle, le pétrole a structuré l’économie mondiale. Ressource stockable, transportable, échangeable à l’échelle globale, il a façonné les chaînes de valeur industrielles, les équilibres géopolitiques et les modèles de croissance. À mesure que les usages se décarbonent, c’est l’électricité qui prend le relai et devient la variable structurante du système économique. Ce basculement reste encore largement sous-estimé, car il ne s’agit pas d’un simple changement de source d’énergie, mais d’une transformation profonde du régime énergétique, avec le passage d’un système fondé sur des stocks à un système contraint par des flux, dépendant d’infrastructures, de capacités de production et d’un équilibre permanent entre offre et demande. Un changement de nature du système énergétique Si le pétrole peut être extrait, transporté, stocké et consommé de manière différée, l’électricité obéit à une logique différente. Elle se transporte difficilement sur de longues distances, se stocke encore de manière limitée, et doit être produite quasiment au moment où elle est consommée. Cette contrainte physique redéfinit les équilibres. Là où le pétrole autorisait un marché global relativement fluide, l’électricité impose un système plus localisé, fortement dépendant des réseaux et des capacités nationales. Elle transforme l’énergie en un enjeu d’infrastructure autant que de production. L’électrification comme moteur de la demande Le dernier rapport du Shift Project porté par Jean Marc Jancovici rappelle que la décarbonation repose sur une transformation profonde des usages, en particulier sur leur électrification. Celle-ci concerne à la fois les transports, les bâtiments et l’industrie. Comme le souligne le document, « l’électrification massive des équipements est incontournable pour une décarbonation poussée de l’économie française » . Concrètement, cette évolution se traduit par une substitution progressive des carburants fossiles par l’électricité : véhicules électriques, pompes à chaleur, procédés industriels électrifiés. À ces usages s’ajoutent de nouvelles demandes, notamment liées à la production d’hydrogène ou au développement des centres de données. Non seulement cette transition ne réduit pas la pression énergétique globale, mais pire, elle la déplace vers l’électricité. Ainsi la consommation électrique est appelée à croître de manière structurelle, même dans des scénarios intégrant des gains d’efficacité. Une offre sous tension Cette hausse de la demande intervient dans un contexte où les capacités de production ne sont pas encore alignées. Le rapport souligne que la production actuelle ne suffira pas à absorber les besoins futurs : « la production électrique bas-carbone française doit fortement augmenter pour permettre l’électrification » . Les tensions apparaissent à plusieurs horizons. A court terme, d’ici à 2030, les délais de déploiement des infrastructures et les contraintes de raccordement au réseau peuvent freiner l’augmentation de l’offre, alors même que la demande commence à croître sous l’effet de l’électrification. A moyen terme, entre 2030 et 2040, les incertitudes sur le rythme de développement du nucléaire , notamment le calendrier des EPR2, et des énergies renouvelables créent un risque de déséquilibre plus structurel entre production et consommation. À long terme, à l’horizon 2050, la question devient systémique : la capacité à produire suffisamment d’électricité bas-carbone conditionne l’ensemble de la trajectoire de décarbonation et la sortie effective des énergies fossiles. Le rapport met en garde contre des arbitrages implicites, renoncer à certaines filières de production, ou ralentir leur déploiement, expose à un déficit d’électricité dès les prochaines décennies. À l’inverse, accélérer sans maîtriser la demande peut générer des tensions d’un autre type, notamment sur les réseaux et les ressources. Un système sans solution unique L’un des enseignements majeurs du rapport tient à l’impossibilité de reposer sur un seul levier. La production d’électricité bas-carbone doit combiner plusieurs sources. Le document souligne que « renoncer au nucléaire ou ralentir le rythme de déploiement des énergies renouvelables, c’est risquer de manquer d’électricité bas-carbone » . Cette interdépendance crée une forme de contrainte structurelle. Le système électrique ne peut être sécurisé ni par le nucléaire seul, ni par les renouvelables seuls, ni par la seule réduction de la consommation. Chacun de ces leviers est nécessaire, mais insuffisant pris isolément. Cette configuration diffère du modèle pétrolier, où la diversification des sources pouvait compenser des défaillances locales. Dans le système électrique, les marges de manœuvre sont plus limitées où les défaillances se traduisent plus rapidement par des tensions opérationnelles. L’électricité comme actif stratégique Ce changement de régime confère à l’électricité un statut particulier. Elle ne constitue plus seulement un intrant de production, mais un facteur structurant de la souveraineté économique. Le rapport rappelle que la décarbonation permet de réduire l’exposition aux crises énergétiques, en particulier celles liées aux énergies fossiles importées . Dans ce contexte, l’accès à une électricité abondante, bas-carbone et compétitive devient un avantage déterminant. À l’inverse, les contraintes d’approvisionnement peuvent peser sur l’activité industrielle, ralentir certains investissements ou orienter les choix de localisation. Cette évolution s’accompagne d’un retour de la planification. Les décisions relatives à l’allocation de l’électricité, entre usages industriels, résidentiels ou numériques, prennent une dimension stratégique. Elles relèvent de plus en plus d’arbitrages collectifs, et non plus uniquement de mécanismes de marché. Des tensions au-delà de l’énergie La montée en puissance de l’électricité s’inscrit dans un système physique plus large. Le rapport souligne que certains matériaux, en particulier le cuivre, deviennent des facteurs de contrainte. Il indique que « l’électrification des véhicules routiers (…) [est] un des plus gros contributeurs à la consommation de cuivre » . Ces tensions apparaissent notamment sur la période 2025-2035, identifiée comme critique pour le déploiement des infrastructures électriques. Elles concernent également les capacités industrielles, les délais de construction des réseaux et la disponibilité de la main-d’œuvre qualifiée. Autrement dit, l’électricité ne constitue pas un point de tension isolé et concentre les contraintes d’un système matériel plus vaste, incluant les ressources, les compétences et les infrastructures. La question des usages Dans ce contexte, la gestion de la demande apparaît comme un levier déterminant. Le rapport insiste sur la nécessité de maîtriser la consommation d’énergie, afin de sécuriser la trajectoire de décarbonation. Il souligne qu’il faut « maîtriser la consommation des différentes énergies (…) pour sécuriser la décarbonation française » . Cette maîtrise passe par des transformations des usages : mobilité, logement, organisation des activités économiques. Elle ne se limite pas à des gains d’efficacité technique, mais implique des évolutions plus profondes, parfois sensibles. Ce point reste relativement peu présent dans le débat public. Il constitue pourtant une variable centrale : sans réduction ou stabilisation de certains usages, la pression sur le système électrique pourrait devenir difficile à absorber. Un déplacement du centre de gravité énergétique Le passage du pétrole à l’électricité ne se résume pas à un changement de vecteur énergétique. Il modifie la nature des dépendances et des arbitrages. Là où le pétrole structurait un système global, fondé sur des échanges internationaux, l’électricité renforce les interdépendances internes : réseaux, territoires, usages. Cette évolution déplace également les rapports de pouvoir. La question n’est plus seulement celle de l’accès à une ressource mondiale, mais celle de la capacité à produire, distribuer et allouer une énergie localement contrainte. Dans ce cadre, l’électricité apparaît moins comme un substitut du pétrole que comme un nouveau point d’équilibre, et potentiellement de tension, du système économique. 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