● Journal du Net
📅 22/04/2026 à 16:06
Des frissons et un tremplin : comment l'armée de Terre séduit la Gen Z de la cybersécurité
Cybersécurité
👤 Pascal Coillet-Matillon
L'armée de Terre diversifie ses modes de recrutement pour attirer de jeunes profils qualifiés en cybersécurité, en mettant en avant les compétences uniques qu'elle permet d'acquérir. Autrefois considérée comme une institution poussiéreuse et peuplée de "pousseurs de cailloux", selon la formule moqueuse que les marins utilisent pour désigner les soldats terriens, l'armée de Terre connaît un regain de vitalité, portée par les nouveaux conflits géopolitiques. A tel point qu'en 2025, 83% des Français se disaient favorables au retour du service militaire, selon un sondage du CSA. Toutefois, si l'institution parvient à réaliser son objectif de recruter environ 15 000 jeunes par an, elle peine à mettre en valeur les métiers techniques qu'elle propose, comme ceux liés à la cybersécurité : "Les jeunes Français connaissent très bien l'armée de Terre. Mais, pour eux, c'est avant tout une énorme bande de fantassins avec un fusil entre les mains et un couteau entre les dents. Il faut qu'on réussisse à faire connaître tous nos métiers techniques de combattants spécialisés, ce qui n'est pas encore le cas", observe le général Goujon, sous-directeur recrutement jeunesse de la direction des ressources humaines de l'armée de Terre (DRHAT). Pourtant, les métiers liés au numérique et à la cybersécurité ont le vent en poupe dans l'institution : "Le poids du recrutement dans ce domaine est toujours plus important. Il est même dans une phase d'accélération". Actuellement, 450 personnes sont recrutées par an dans les métiers du numérique, comme ceux liés aux réseaux ou aux communications. Parmi ces recrues, une centaine sont affectées aux métiers de la cybersécurité. Pour ces emplois de spécialistes, la difficulté rencontrée par la DRHAT est d'attirer des profils compétents et motivés. "Surtout pour ces métiers très recherchés et face à des employeurs du privé qui paient mieux que nous", concède le général. Pour cela, elle déploie une stratégie visant à convaincre les jeunes de "porter les armes cyber de la république". Un recrutement adapté à la Gen Z "On a une expérience particulière à vendre et il faut accepter que des jeunes viennent chez nous quelques années seulement et repartent", précise le général. La nouvelle génération des 18-30 ans est en effet moins encline à s'engager durablement dans une organisation que celle de leurs aînés. "Elle est plus mobile que la précédente. Il faut donc que l'on accepte cette situation". Pour s'y adapter, la DRHAT a notamment "diversifié les chemins d'accès à ces métiers afin d'attirer les jeunes qui ont les bagages et l'appétence nécessaires". "Dans une minorité de cas, on va recruter des jeunes qui sont déjà titulaires d'une licence ou d'un master en cybersécurité et auquel on va directement offrir un poste en cybersécurité après une courte période de formation militaire". Il leur est alors proposé des contrats d'une durée d'environ cinq ans pour des postes comme, par exemple, ingénieur opération cyber ou ingénieur en cyber-offensif. "Mais dans la majorité des cas, on va prendre des jeunes qui disposent d'un socle de compétences génériques qu'on va militariser". C'est le cas des élèves du BTS Cybersécurité, informatique et réseaux, électronique (Ciel), situé au lycée militaire de Saint-Cyr-l'Ecole, et destiné aux titulaires d'un bac scientifique, technologique ou professionnel. Il est composé de deux classes de 30 élèves. Fort de son succès, ce BTS va bénéficier de la création d'une nouvelle classe en 2028. Suite à cette formation, il est proposé aux élèves des contrats de sous-officiers allant de 5 à 9 ans au sein du renseignement militaire, du Commandement de la cyberdéfense (ComCyber), du régiment de cyberdéfense, etc. Enfin, des partenariats sont conclus entre l’armée et des écoles supérieures spécialisées en cybersécurité, offrant aux étudiants la possibilité d’effectuer des stages ou des alternances au sein de structures cyber interarmées ou de l’armée de Terre. C'est par exemple le cas de la convention cadre conclue en mars 2026 entre le Commissariat numérique de défense et l'Ecole française d'électronique et d'informatique (Efrei). "Au régiment de cyberdéfense, on a pu voir une dizaine d'alternants passer depuis six ans. Ils sont contents de ces alternances et peuvent être recrutés ensuite. Cela apporte de nouvelles perspectives, du sang neuf avec de nouvelles connaissances bénéfiques pour nous", témoigne Alexandre, ancien élève du BTS Ciel de Saint Cyr et désormais sergent au régiment de cyberdéfense, près de Rennes. Des compétences uniques Au fil de leur parcours, ces cyber-combattants développent une expérience et des compétences qu’il est impossible d’acquérir dans le monde civil, vante le général. "Le cyber militaire est présent dans trois domaines de lutte : le domaine défensif, le domaine offensif et le domaine informationnel. Notre vision du cyber est donc globale". La raison est que la cybersécurité militaire dispose d'une capacité d'action inégalée par le privé et à la hauteur des menaces qu'elle doit affronter : "Nous, notre problème, ce n'est pas le hacker au coin du bois. Notre sujet, ce sont des menaces étatiques dotées de moyens techniques très puissants. Par conséquent, le jeune se dit que s'il nous rejoint, il va faire des choses qu'il ne pourra pas faire ailleurs", précise le général. "Quand on traite des menaces, ce ne sont en effet pas les mêmes enjeux que dans le privé. Quand on sait que derrière les alertes qu'on traite c'est la vie de camarades ou la sécurité du pays qui est en jeu, et pas simplement la productivité d'une organisation, c'est différent", soutient Adrien, jeune sergent-chef au régiment de cyberdéfense, et lui aussi ancien élève du BTS Ciel. Pour traiter ces alertes, "ils ont accès à des ressources qu'on aurait du mal à trouver dans le privé et qui ne sont pas communes", précise le général. "On utilise en effet des outils particuliers, mais c'est surtout la manière de les utiliser qui va différer par rapport au secteur privé. Par exemple, quand on les utilise dans un théâtre d'opération extérieur, ce n'est pas les mêmes conditions que dans un bureau climatisé", ajoute Adrien. "J'ai une formule pour décrire cela : ceux qui font un BTS Ciel non militaire peuvent se retrouver à paramétrer des antennes chez Orange. Et nous on peut faire la même chose, mais dans le sable ou la neige", s'amuse Alexandre. "Ce sont ces contraintes, propres aux environnements dans lesquels on travaille, qui nous permettent de monter en compétences. Par exemple, le réseau internet n'est pas le même partout, etc. Il faut savoir faire avec ces contraintes", ajoute Adrien. "Se retrouver dans de tels environnements complexes, parfois détachés auprès des forces spéciales, laisse aussi une empreinte durable", insiste aussi le général. Propulsés aux premières loges des conflits géopolitiques, ces militaires développent également une solide compréhension des enjeux internationaux, renforcée par des formations spécialisées en géopolitique, comme c'est le cas au BTS Ciel de Saint-Cyr, pour mieux appréhender l’origine des cybermenaces qu'ils affrontent. Un premier emploi avant le privé Les compétences acquises sont si rares que de tels postes au sein de l’armée de Terre peuvent constituer de véritables tremplins vers le secteur privé, en valorisant ces compétences particulières acquises dans l’exercice de ces fonctions. Conscient de cette réalité et soucieux d’adapter l’offre de la DRHAT aux aspirations de la génération Z, le général en prend acte et accepte cette dynamique pour favoriser leur retour au sein de l'armée de Terre : "Il faut accepter qu'ils partent et qu'ils reviennent quelques années plus tard. On a désormais des jeunes plus mobiles qui aiment partir et revenir. C'est d'ailleurs quelque chose que l'on développe." Adrien Le Sech, analyste chez Recorded Future, fait d'ailleurs partie de ces anciens officiers sous contrat qui ont su valoriser leurs compétences en cybersécurité acquises au sein de l’armée de Terre pour accéder à un emploi dans le privé. Avant de rejoindre le cabinet américain de threat intelligence, il a eu pour premier emploi un poste d'analyste au ComCyber : "J'ai d'ailleurs remarqué qu'en France, les personnes comme moi issues de l'armée ont plutôt une bonne réputation dans le privé, au niveau de la rigueur de travail notamment", précise-t-il. L’armée de Terre peut aussi constituer une véritable opportunité d’entrée dans la vie professionnelle cyber face à un marché du travail privé de plus en plus difficile d'accès. Vincent Cosson, chef de projet à l’Efrei, observe d'ailleurs que certains étudiants envisagent de plus en plus l’armée comme une opportunité pour réaliser des alternances en cybersécurité qu'ils peinent à trouver ailleurs. Dans la même veine, Léo (le prénom a été modifié), 25 ans, titulaire d'un mastère d'une école de cybersécurité, et qui ne parvient pas à décrocher son premier emploi de pentester, a candidaté à un poste de réserviste opérationnel en cybersécurité au sein de l'armée de Terre pour démontrer sa "proactivité" auprès des employeurs et "travailler sur des menaces différentes du privé". "Et aussi pour servir la Nation, bien sûr", conclut-il.
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