● Silicon.fr Télécom 📅 22/04/2026 à 12:23

Meta surveille les clics de ses salariés pour entraîner ses IA

Intelligence Artificielle 👤 Philippe Leroy
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C’est une note interne qui a mis le feu aux poudres. Le 21 avril, Meta a annoncé à ses salariés américains le déploiement d’un nouvel outil baptisé Model Capability Initiative (MCI), capable d’enregistrer leurs mouvements de souris, leurs clics et leurs frappes au clavier, ainsi que de prendre des captures d’écran ponctuelles de leurs écrans. Objectif affiché : alimenter les modèles d’intelligence artificielle de l’entreprise en données comportementales réelles. Selon des communications internes obtenues par Reuters et Business Insider, le programme est limité à une liste prédéfinie d’applications professionnelles – Gmail, GChat, Metamate (l’assistant IA interne de Meta) ou VSCode – et ne s’applique qu’aux ordinateurs fournis par l’entreprise, pas aux téléphones. Il concerne les salariés à temps plein ainsi que les travailleurs sous contrat basés aux États-Unis. Model Capability Initiative (MCI) limitée aux USA La réception en interne a été pour le moins fraîche. D’après Business Insider, qui a consulté les fils de discussion sur la plateforme de communication interne de Meta, le commentaire le plus « liké » en réponse à l’annonce officielle était : « Ça me met super mal à l’aise. Comment on fait pour se désinscrire ? » L’emoji « visage en colère » a été la réaction la plus fréquente à la publication originale. Lire aussi : Avec Muse Spark, Meta signe un modèle rapide, multimodal et… propriétaire La réponse du directeur technique Andrew Bosworth a douché les espoirs : « Il n’existe pas d’option pour se désinscrire sur votre ordinateur professionnel », a-t-il écrit dans le fil de discussion, suscitant à son tour une pluie d’emojis choqués et en pleurs. Un salarié de Meta, qui a requis l’anonymat auprès de la BBC, a résumé le sentiment ambiant : « Cette entreprise est devenue obsédée par l’IA », ajoutant que voir ses moindres actions sur ordinateur exploitées pour entraîner des modèles d’IA, dans un contexte de vagues de licenciements attendues, lui semblait « très dystopique ». Un ancien employé, également cité par la BBC, y voit « la dernière façon dont ils imposent l’IA à tout le monde ». Du côté de la direction, le discours se veut pragmatique. « Si nous construisons des agents pour aider les gens à accomplir des tâches informatiques quotidiennes, nos modèles ont besoin d’exemples réels de la façon dont les gens les utilisent réellement », a indiqué Andy Stone, porte-parole du groupe, cité par Reuters. Les données collectées ne seraient utilisées « à aucune autre fin », a-t-il précisé, assurant que des « garde-fous » sont en place pour protéger les contenus sensibles, sans davantage de détails. Une transformation radicale du travail Ce déploiement s’inscrit dans une stratégie bien plus large. Rebaptisée en interne Agent Transformation Accelerator (ATA), l’initiative vise, selon un mémo d’Andrew Bosworth consulté par Reuters, à construire « une vision dans laquelle nos agents font principalement le travail et notre rôle est de diriger, réviser et les aider à s’améliorer ». Meta a par ailleurs annoncé la création d'une nouvelle équipe d'ingénierie, Applied AI (AAI), chargée d'améliorer les capacités de codage de ses modèles et de concevoir des agents autonomes capables de construire, tester et livrer de futurs produits. Les ingénieurs logiciels jugés les plus performants y ont été transférés. Le groupe, qui a déjà procédé à des suppressions de postes cette année, prévoit de licencier 10 % de ses effectifs mondiaux à partir du 20 mai, selon Reuters, avec d'éventuelles coupes supplémentaires dans le courant de l'année. Signe de cette contraction, le site d'offres d'emploi de Meta affichait environ 800 postes en mars ; il n'en propose plus que sept aujourd'hui, selon la BBC. Sur le plan financier, l'ambition est à la hauteur des bouleversements annoncés. Mark Zuckerberg prévoit d'investir quelque 140 milliards $ dans l'IA en 2026, soit près du double de l'année précédente. En 2025, Meta avait déjà pris une participation majoritaire dans Scale AI pour 14 milliards $. En janvier dernier, le PDG prophétisait que 2026 serait « l'année où l'IA changera radicalement notre façon de travailler ». Un vide juridique aux États-Unis, un mur en Europe Sur le plan légal, la situation est très différente des deux côtés de l'Atlantique. « Du côté américain, au niveau fédéral, il n'y a aucune limite à la surveillance des travailleurs », souligne Ifeoma Ajunwa, professeure de droit à l'université Yale, interrogée par Reuters. Les législations étatiques se contentent au mieux d'imposer une information préalable des salariés. Lire aussi : Dans l'expectative, Meta lâche une roadmap pour ses puces IA En Europe, en revanche, une telle pratique se heurterait à de sérieux obstacles juridiques. Valerio De Stefano, professeur de droit à l'université York de Toronto, spécialiste du droit comparé du travail et des technologies, estime qu'elle constituerait vraisemblablement une violation du Règlement général sur la protection des données (RGPD). En Italie, l'utilisation de la surveillance électronique pour suivre la productivité des salariés est explicitement interdite. En Allemagne, la jurisprudence n'autorise l'enregistrement des frappes clavier qu'en cas de suspicion d'infraction pénale grave. Meta n'a pour l'heure déployé le MCI qu'aux États-Unis. Mais à mesure que le groupe restructure en profondeur son organisation autour de l'IA, la question de son extension et de ses limites ne manquera pas de se poser.
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