● Revue Conflits
📅 22/04/2026 à 04:30
L'Espagne, puissance énergétique inattendue face au choc d'Ormuz
Géopolitique
👤 Nicolas Klein
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Avec sept terminaux de regazéification représentant 30 % des capacités européennes, l’Espagne dispose d’une architecture gazière unique qui lui permet d’importer du GNL depuis n’importe quelle région du monde — une flexibilité que les pays dépendants des gazoducs ne possèdent pas, devenue décisive lorsque le détroit d’Ormuz a été paralysé en mars 2026. La législation espagnole interdit qu’un seul pays fournisse plus de 50 % des importations énergétiques : résultat, seuls 5 % du pétrole importé transitaient par le détroit d’Ormuz en avril 2026, tandis que les États-Unis fournissaient 30 % du gaz et 15,2 % du pétrole. L’Espagne ne se contente plus d’assurer sa propre sécurité : elle exporte 34,5 % de son gaz vers la France, alimente le Maroc via le gazoduc Maghreb-Europe inversé, et exporte pour 15,3 Md € de produits pétroliers raffinés — transformant sa dépendance structurelle en levier stratégique européen. Une dépendance structurelle transformée en force stratégique Au printemps 2026, l’Espagne se trouve au cœur d’un paradoxe énergétique saisissant. Privée de ressources fossiles significatives, elle dépend presque entièrement des importations pour son pétrole et son gaz. Pourtant, au moment où la guerre entre l’Iran et les États-Unis (déclenchée par l’opération « Fureur épique » le 28 février dernier) paralyse le détroit d’Ormuz, notre voisin ibérique apparaît comme un des systèmes énergétiques les plus résilients d’Europe. Ce détroit stratégique, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial (20 millions de barils par jour) et une part équivalente du gaz naturel liquéfié (GNL), est quasiment bloqué depuis début mars Dans ce contexte, l’Espagne bénéficie néanmoins d’un avantage décisif, à savoir une architecture énergétique apparemment surdimensionnée, longtemps critiquée, mais devenue aujourd’hui un atout majeur. Lire aussi : Ormuz : la porte du pétrole L’atout décisif des infrastructures gazières Le pilier central de cette résilience repose sur un réseau gazier extrêmement dense. Avec sept terminaux de regazéification, le pays concentre de fait près de 30 % des capacités européennes, une position unique sur le continent. Ces installations (situées notamment à Barcelone, Huelva ou encore Bilbao) permettent ainsi d’importer du GNL depuis n’importe quelle région du monde, offrant une flexibilité que les pays dépendants des gazoducs ne possèdent pas. À cette capacité d’importation s’ajoute un système de stockage performant. Le site de Yela, en Castille-La Manche (centre du pays), peut effectivement contenir un milliard de mètres cubes de cet hydrocarbure, soit environ 40 jours de consommation nationale. En mars 2026, les réserves espagnoles dépassaient largement la moyenne européenne, illustrant une gestion anticipative des risques. Un raffinage de pointe au cœur de la stratégie Dans le domaine pétrolier, la nation dispose également d’un avantage compétitif notable : un réseau de raffineries parmi les plus complexes et développés au monde Grâce à un indice de complexité Nelson élevé, ces installations (que l’on retrouve, par exemple à Carthagène, Tarragone ou encore Bilbao) peuvent traiter des pétroles bruts lourds et variés. En 2024, elles ont ainsi transformé plus de 65 000 kilotonnes de matières premières (soit une hausse de 3,9 % par rapport à l’année précédente), produisant des carburants à haute valeur ajoutée, comme le kérosène ou le diesel à faible teneur en soufre. Cette flexibilité est essentielle dans un marché mondial fragmenté par les tensions géopolitiques. Diversification maximale : la clef de la sécurité La législation espagnole interdit qu’un seul pays fournisse plus de 50 % des importations énergétiques, ce qui a imposé au pays une diversification extrême. En 2025, l’Algérie reste le premier fournisseur de gaz, avec 34,6 % des importations (128 502 GWh), suivies de près par les États-Unis d’Amérique (30 %, en hausse spectaculaire de 96,3 %). La Russie, en revanche, a vu sa part chuter à 11,5 % (-41,1 %). Du côté pétrolier, la stratégie est similaire : les États-Unis d’Amérique (15,2 %), le Brésil (13,6 %) et le Mexique (12,3 %) dominent le panier importateur espagnol. Résultat : en avril 2026, seuls 17 % du pétrole importé provenaient d’Afrique et du Moyen-Orient et à peine 5 % transitaient par un détroit d’Ormuz presque totalement paralysé par le blocus iranien et américain. Lire aussi : Le détroit d’Ormuz : illusion de contrôle et réalités géopolitiques De l’isolement à l’influence ou l’Espagne comme plaque tournante de l’énergie en Europe Dans ce contexte, la nation ibérique ne se contente plus d’assurer sa propre sécurité, puisqu’elle est devenue un acteur central de la sécurité énergétique européenne. Ainsi, en 2025, 34,5 % de ses exportations de gaz étaient destinées à la France par le truchement de l’interconnexion transpyrénéenne, tandis que le Maroc recevait 24,9 % des volumes grâce à l’inversion de sens du gazoduc Maghreb-Europe. Ce mécanisme permet à Rabat d’importer du GNL mondial grâce aux terminaux espagnols, mais aussi de renforcer les liens commerciaux bilatéraux. Parallèlement, l’Espagne exporte massivement des produits pétroliers raffinés, pour un montant total de 15,3 milliards d’euros en 2025 (principalement vers les Pays-Bas, la France, le Maroc et le Portugal). Notre voisin pyrénéen transforme ainsi sa dépendance en levier industriel et commercial. Une exposition limitée au détroit d’Ormuz… mais une vulnérabilité aux prix Comme nous le disions précédemment, sur le plan « physique », l’Espagne est relativement protégée : seuls 5 % de son pétrole et 2 % de son gaz passent par le détroit d’Ormuz. Cependant, elle reste pleinement exposée aux marchés mondiaux et à leurs soubresauts. De fait, en mars 2026, le prix du baril de Brent a atteint 126 dollars, provoquant une hausse généralisée des coûts énergétiques. Le secteur aérien est particulièrement vulnérable : l’Europe ne disposerait désormais plus que de six semaines de réserves de kérosène, selon les estimations internationales. Afin d’amortir ces chocs, Madrid a dû mobiliser plusieurs instruments. La CORES (Corporation des Réserves pétrolières stratégiques) supervise des réserves parmi les plus importants de l’Organisation de Coopération et de Développement économique, dont une partie a été libérée en avril 2026. Pour sa part, le système gazier s’appuie sur un « réservoir virtuel » qui lui permet de gérer l’ensemble des terminaux comme une seule entité, optimisant la distribution sur le territoire. Notons également que l’abaissement des taxes liées aux carburants, décidé par le gouvernement de Pedro Sánchez, a contenu les prix à la pompe (autour de 1,516 euros le litre de sans-plomb 95 et de 1,794 euros le litre de gasoil en moyenne à Madrid à la mi-avril 2026). Les entreprises ibériques au cœur de la projection stratégique Les grands groupes énergétiques espagnols jouent un rôle clef dans ce cadre. Repsol, par exemple, a signé en avril 2026 un accord majeur au Venezuela pour atteindre 135 000 barils/jour de production d’ici trois ans. De son côté, Moeve (anciennement Cepsa) investit plus d’un milliard d’euros dans un projet d’hydrogène vert en Andalousie, avec un électrolyseur de 300 MW. Enagás, enfin, pilote le projet européen H2Med, destiné à transporter 2 millions de tonnes d’hydrogène « vert » par an d’ici 2030, soit 10 % de la demande européenne. Le rôle des énergies renouvelables La transition énergétique constitue l’autre pilier majeur de la stratégie espagnole. En mars 2026, les énergies renouvelables représentaient en effet 63,2 % de la production électrique nationale, avec une forte contribution de l’éolien (22,4 %) et du solaire (18,5 %). Cette abondance limite le rôle du gaz dans le système tarifaire de l’électricité et permet des prix de gros de l’électricité à 0 €/MWh sur certaines plages horaires. Entre 2020 et 2024, elle a par ailleurs évité l’importation de 26 milliards de m³ de gaz, soit 13,5 milliards d’euros d’économies pour l’Espagne. Cependant, cette transition génère des coûts d’ajustement élevés, car, en avril 2026, le coût réel de l’électricité atteignait 75 €/MWh, bien au-dessus du prix de marché affiché (42 €/MWh). Il faudra de plus consentir à des investissements substantiels afin de développer un réseau de batteries à même d’emmagasiner l’énergie superflue et de la redistribuer en cas de manque de vent ou de soleil. Une puissance énergétique en mutation Au cœur de la crise mondiale liée à l’Iran, l’Espagne apparaît par conséquent transformée. Grâce à la diversification de ses fournisseurs, à la puissance de ses infrastructures et à l’essor des renouvelables, elle a évité toute pénurie malgré le choc d’Ormuz. Pourtant, des défis persistent : dépendance aux cours mondiaux, nécessité d’investir dans le stockage énergétique et impératif d’achever les interconnexions européennes. Loin de l’image d’« île énergétique » qu’elle a pu avoir par le passé, l’Espagne s’impose désormais comme une plateforme énergétique majeure, capable de convertir les crises géopolitiques en opportunités stratégiques.
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