● Silicon.fr Télécom 📅 21/04/2026 à 17:25

Semi-conducteurs : la France subventionne massivement

Géopolitique 👤 Philippe Leroy
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La microélectronique est au XXIe siècle ce que l’électricité fut au XXe : le substrat invisible de toute l’économie industrielle. Une machine à laver embarque une vingtaine de puces, une voiture un millier, un avion plusieurs milliers. Sans elles, aucun saut technologique – intelligence artificielle, quantique, défense – n’est envisageable. La Cour des comptes a passé au crible sept années (2018-2025) de politique publique dans ce secteur. Son verdict : des efforts financiers hors norme, des résultats technologiques réels, mais une stratégie incomplète et un pilotage insuffisant. Indicateur Valeur Aides publiques programmées (2018-2025) 8,7 Md€ Aides effectivement versées sur la période 5 Md€ Salariés dans la filière française 53 600 Part de l’UE dans la production mondiale de puces 7 % Un secteur stratégique : où est l’Europe ? L’Union européenne ne pèse que 7 % de la production mondiale de semi-conducteurs, largement dépassée par l’Asie et les États-Unis. Plus grave : elle est quasiment absente du segment des puces les plus avancées, indispensables à l’intelligence artificielle et aux innovations de rupture. Lire aussi : Apple tourne la page Tim Cook : 15 ans de croissance… et des ombres au tableau Face à la pénurie révélée par la crise sanitaire de 2020-2021 puis sous la pression des tensions géopolitiques, les grandes puissances ont déclenché une course effrénée aux subventions. Le Chips Act américain (CHIPS and Science Act, 2022) a engagé 52 milliards $ ; la Chine investit massivement depuis des années ; l’Union européenne a riposté en 2023 avec son propre Chips Act, doté de 43 milliards €. La France n’est pas sans atouts. Elle abrite le CEA-Leti, l’un des trois centres de recherche en microélectronique les plus avancés au monde avec l’IMEC belge et le Fraunhofer allemand. Sa filière, organisée autour d’une centaine d’entreprises et 53 600 salariés, représente 11 % de la production européenne. STMicroelectronics, fleuron franco-italien, lui confère un ancrage industriel rare sur le continent. En 2024, la filière affichait même un excédent commercial de 1,8 milliard €. Presque 9 milliards € sans tableau de bord consolidé C’est l’une des révélations les plus frappantes du rapport : il n’existait, jusqu’à cette enquête, aucune consolidation des soutiens publics versés à la filière. La Cour a reconstitué, avec l’appui d’un expert en science des données, l’ensemble des flux financiers depuis 2018. Le résultat : 8,7 milliards € programmés, dont 5 milliards effectivement décaissés en sept ans. L'État assure la très grande majorité de l'effort (7,7 milliards programmés, 4,3 milliards versés). Les collectivités territoriales y contribuent à hauteur de 220 millions € et les fonds européens, paradoxalement, pour une part minoritaire de 715 millions. À ces subventions s'ajoute un soutien indirect via le crédit d'impôt recherche (1,6 milliard sur la période) et l'actionnariat public à travers Bpifrance et le CEA, soit 3,6 milliards supplémentaires non comptabilisés dans le total. Ces montants sont exceptionnels. Rapportés au nombre d'entreprises soutenues, les aides à la filière microélectronique figurent parmi les plus élevées de l'histoire de la politique industrielle française. Pourtant, la Cour signale une faible conditionnalité. Contrairement aux États-Unis ou au Japon, la France n'impose que peu d'exigences en termes de production nationale, de localisation de l'emploi ou de retour sur investissement pour les contribuables. Lire aussi : Amazon x Anthropic : un pari à 20 milliards $ Liberty : un pari à 7,5 milliards fragilisé par un partenaire Le projet Liberty cristallise toutes les ambitions et toutes les contradictions de la stratégie française. Déployé sur le site de Crolles en Isère, il associe le franco-italien STMicroelectronics et l'américain GlobalFoundries pour construire de nouvelles usines censées doubler les capacités françaises de production de puces d'ici 2028. L'investissement total annoncé s'élève à 7,5 milliards €, pour une subvention publique française de 2,9 milliards (1,8 milliard pour GlobalFoundries, 1,1 milliard pour STMicroelectronics), soit un tiers de l'ensemble des soutiens publics à la filière sur la période. Problème : à fin juin 2025, GlobalFoundries n'avait pas encore commencé sa partie du projet. Aucun versement ne lui avait été effectué. Résultat : les objectifs de capacité de production sur lesquels repose toute la stratégie française devront être révisés à la baisse. La Cour souligne par ailleurs que le cadre juridique encadrant les deux conventions de subvention est insuffisant. L'État verse à chaque entreprise séparément, sans mécanisme assurant la cohérence globale du projet si l'un des partenaires se désengage. À fin juin 2025, 574 millions d'euros avaient été versés à STMicroelectronics, mais aucun paiement n'avait été réalisé pour GlobalFoundries, qui n'a pas commencé sa part du projet. La Cour rappelle également que l'article 17 de la loi de programmation des finances publiques impose une évaluation socio-économique préalable pour tout investissement public dépassant 20 millions €, et une contre-expertise au-delà de 100 millions. Pour Liberty, cette évaluation est incomplète. Une lacune manifeste pour un projet de cette ampleur. Ni cartographie, ni objectifs chiffrés par type de puces Les sages de la rue Cambon identifient un angle mort majeur : l'État français ne dispose pas d'une cartographie précise de son offre et de sa demande de composants électroniques. Trois questions fondamentales restent sans réponse officielle : la France entend-elle entrer dans la course technologique aux puces les plus fines ? Quels marchés applicatifs vise-t-elle prioritairement ? Son ambition porte-t-elle sur la conception, la fabrication, ou les deux ? Sans cette boussole, les soutiens publics risquent d'être éparpillés sans cohérence ni priorisation. La coordination avec les partenaires européens, notamment l'Allemagne sur les capacités de production, est jugée insuffisante. Lire aussi : Services réseau : malgré l'AIOps, les SLA progressent peu Chaque État membre décline sa propre stratégie capacitaire, favorisant la surenchère de subventions pour attirer les investisseurs étrangers, sans qu'aucun pays de l'Union ne dispose individuellement des ressources pour rivaliser avec Washington ou Pékin. Des aides trop lentes, trop complexes et peu évaluées L'efficacité des aides est entravée par des délais incompatibles avec la vitesse du secteur. Les entreprises ont dû attendre en moyenne trois ans entre le dépôt d'un dossier et la contractualisation pour le premier PIIEC (Projet important d'intérêt européen commun). Dans un marché où les cycles technologiques se comptent en mois, cette lenteur représente un handicap compétitif réel. La gouvernance a été simplifiée dans le cadre de France 2030, avec une centralisation du pilotage par le Secrétariat général pour l'investissement (SGPI). Mais la lisibilité d'ensemble reste brouillée par la superposition de multiples dispositifs. Les PME, en particulier, souffrent d'une charge administrative disproportionnée. Les dossiers PIIEC exigent des volumes de documentation tels qu'elles peuvent être de facto évincées au profit des grands groupes capables d'absorber ce coût de gestion. Quant à l'évaluation des effets des aides, elle demeure embryonnaire. Certes, les indicateurs d'activité sont globalement en hausse. Le chiffre d'affaires de la filière française a progressé de 46 % entre 2018 et 2024, contre 35 % pour le secteur mondial. Les avancées technologiques issues du plan Nano 2022 sont réelles. Mais la corrélation entre ces résultats et les subventions perçues n'est pas démontrée. L'impact sur l'emploi reste indéterminé. Et, surtout, il n'existe aucun indicateur permettant de mesurer les progrès en matière de souveraineté industrielle, pourtant l'objectif affiché de la politique publique. Un défi existentiel pour la souveraineté industrielle Au terme de son analyse, la Cour ne remet pas en cause la nécessité du soutien public à la filière. Dans un monde où les États-Unis et la Chine subventionnent massivement leurs industries de puces, l'inaction serait une forme d'abdication. Mais elle appelle à une profonde transformation de la méthode. L'argent public est là, abondant et croissant. Ce qui manque encore, c'est une vision claire de ce que la France veut produire, pour qui, et avec quels indicateurs de succès. Sans cette boussole stratégique, la dépense risque d'être généreuse sans être souveraine.
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