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📅 21/04/2026 à 12:25
« Le rôle central du scientifique est celui de vigie » - IRIS
Énergie & Environnement
👤 Déborah Yapi
Entretiens 21 avril 2026 « Le rôle central du scientifique est celui de vigie » « Le rôle central du scientifique est celui de vigie » 6 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Entretien avec Cédric Villani Mathématicien et ancien député Propos recueillis par Léa Samara, Julia Tasse et Marc Verzeroli, le 8 janvier 2026. Ce texte est un complément à l’entretien avec Cédric Villani, mathématicien et ancien député, dans le cadre du dossier de La Revue internationale et stratégique n° 141, « Guerre des systèmes : un abécédaire de la résilience » (printemps 2026). Intitulé « Modéliser l’instabilité ? La complexité au service de la décision stratégique », ce grand entretien disponible dans la revue évoque tour à tour la pensée des systèmes complexes, la modélisation et des scénarios, non pour prédire, mais pour éclairer la décision sous contrainte d’incertitude. Cédric Villani, dans ce complément uniquement consultable en ligne, revient sur le rôle des scientifiques dans les débats public dans un contexte d’attaque croissante contre la science. Quel rôle les scientifiques peuvent-ils jouer aujourd’hui dans le débat public, face à la montée des contestations de la science, sans se substituer aux politiques, mais en faisant entendre la spécificité de leur démarche ? Le scientifique et le politique poursuivent des finalités distinctes. Le scientifique cherche le vrai, au prix du doute et de la révision permanente ; le politique cherche le juste, c’est-à-dire ce qu’il est légitime de décider. Le premier, le scientifique, ne doit pas adapter sa recherche aux attentes du pouvoir, mais peut tenir compte du contexte pour évaluer le champ des possibles, à l’instar du groupe de travail 3 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), celui qui travaille sur les actions. Le second, le politique, peut – et devrait – s’appuyer sur l’état des connaissances. L’indépendance entre scientifique et politique est un principe fondateur des modernes, afin de garantir la liberté académique et d’éviter la distorsion de la science. On pourra objecter que la période est à la défiance envers les scientifiques. Mais dans les crises récentes, la défiance actuelle ne vise pas tant la science que le système scientifique, perçu comme institutionnel et parfois instrumentalisé, avec des chercheurs assimilés à des relais du pouvoir. Pour restaurer la confiance, il est donc crucial que les scientifiques puissent s’adresser directement aux citoyens, en dehors d’une parole strictement institutionnelle, et assumer des démarches d’incarnation et de proximité, dans la mesure du raisonnable. À l’inverse, on observe aux États-Unis une mise à l’écart plus brutale, où le pouvoir nie la légitimité scientifique et censure des champs de recherche. Face à ces deux risques – défiance sociale et pression politique –, la mission du scientifique est double : préserver une recherche indépendante et rappeler au politique que, s’il demeure seul décisionnaire, ses choix gagnent à être éclairés par la science. Les modalités d’interaction entre science et politique sont bien décrites par Roger A. Pielke qui, dans The Honest Broker[1], distingue quatre configurations. La première est celle du scientifique fournisseur de savoir, qui publie des résultats et laisse au politique le soin d’en tirer des conséquences. La deuxième correspond à la réponse à une commande, lorsque les académies ou les experts sont sollicités pour éclairer une décision précise. La troisième est celle de l’alerte collective, lorsque les scientifiques se mobilisent pour signaler une urgence, comme le GIEC sur le climat ou, en France, les chercheurs alertant sur Parcoursup face à l’évolution de la démographie universitaire. Enfin, la quatrième consiste à proposer des scénarios cohérents sans prescrire un choix unique, à l’image des travaux de RTE présentant différentes trajectoires énergétiques. Dans le contexte actuel, marqué par une forte accélération des crises, une technicisation croissante des enjeux et une tendance à décider sur la base de faits divers ou d’émotions, le rôle central du scientifique est aussi celui de vigie. Il s’agit de rappeler les ordres de grandeur, de vérifier la cohérence des raisonnements et de dénoncer les récits infondés, qu’ils concernent la sécurité, la technologie ou le climat. L’exemple de la compensation carbone est révélateur : présenter comme décisifs des projets dont l’impact réel sur les émissions reste marginal, tout en générant des gains financiers importants, relève d’une incohérence manifeste que le scientifique doit signaler. Le fait que ces solutions se réclament de la science et utilisent un haut niveau de technicité, rend la prise de parole du scientifique d’autant plus légitime, voire indispensable. Une entreprise qui réalise le centième, voire le millième de ce qu’elle a annoncé, dans un débat de société existentiel, ne doit recevoir aucune indulgence du fait qu’elle est très consommatrice de technologie ; au contraire, elle doit être évaluée avec plus d’exigence. Et cette fonction critique du scientifique ne vise pas à décider à la place du politique, mais à préserver un cadre rationnel du débat, à condition d’être portée par des voix identifiables. Dans un débat public souvent structuré de manière manichéenne, la mission du scientifique ne consiste-t-elle pas aussi, parfois, à recomplexifier des enjeux simplifiés à l’extrême ? Les formulations du type « pour ou contre l’action climatique » ou « pour ou contre la guerre » réduisent des systèmes complexes à des oppositions binaires dans l’espace public. Or la démarche scientifique repose sur la nuance et l’incertitude, qui sont difficilement compatibles avec des formats médiatiques qui privilégient les positions tranchées. L’idéal consiste à articuler une analyse rigoureuse et nuancée avec des messages suffisamment simples pour être audibles et mobilisateurs. L’histoire intellectuelle et politique montre que cette dialectique n’est pas nouvelle ; la pensée marxiste, par exemple, associait un corpus théorique d’une extrême densité, élaboré dans un cadre universitaire, à sa condensation en mots d’ordre clairs et opératoires, capables de circuler largement et de structurer l’action collective. Cette capacité à traduire une complexité analytique en formules simples, sans en nier totalement la profondeur, demeure une condition centrale de l’efficacité politique dans l’espace public contemporain. Cette tension a été exploitée par les « fabriques du doute », analysées par Erik Conway et Naomi Oreskes dans Les marchands de doute[2], qui retournent la nuance scientifique contre l’action publique, et souvent s’en servent pour piéger les scientifiques eux-mêmes. L’histoire du GIEC en témoigne : comme le montre Nathaniel Rich dans Perdre la Terre[3], les premiers rapports ont longtemps été entravés par des débats sur le choix des mots – « certain », « probable », « possible » – dont le sens diffère entre science et espace public, retardant la formulation d’un message politiquement efficace. Voici une anecdote historique frappante. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le grand physicien italien Enrico Fermi, qui passait pour le meilleur expérimentateur nucléaire en dehors des Allemands et de Frédéric Joliot-Curie resté en France, refusait de mener les expériences sur la fission de l’uranium. Leo Szilard, Israel Rabi et les autres brillants théoriciens du projet Manhattan le pressaient d’essayer, mais lui ne croyait pas à la réaction en chaîne de l’uranium. Pressé, il dit qu’il n’y avait que 10 % de chances que cela se produise. Les collègues se récrièrent : 10% de chances, pour un phénomène aussi grave que la possibilité d’une arme absolue, évidemment c’est beaucoup ! En théorie de la décision, il faut pondérer la probabilité scientifique par les conséquences potentielles. E. Fermi fit les expériences avec L. Szilard – la première réaction en chaîne contrôlée. On connaît la suite. L’histoire de la bombe abonde en leçons toujours d’actualité sur la gestion anticipée, au croisement de la science, de la politique et de la responsabilité collective. Y compris bien sûr dans ses conséquences non désirées, et L. Szilard devint un ardent pacifiste, animateur des conférences Pugwash pour le désarmement, de la Doomsday Clock – l’horloge de l’apocalypse, mesurant le temps que les physiciens nucléaires évaluent avant la guerre atomique, incidemment aujourd’hui elle est plus proche de minuit que jamais depuis sa création. Finalement, face à un phénomène grave qui peut affecter toute la société, il est important d’écouter et de susciter des recherches qui permettent de mieux l’appréhender, et d’adopter des mesures proportionnées. Cela semble du bon sens, non ? C’est exactement ce que dit le principe de précaution, tellement décrié par quantité de gens qui ne l’ont jamais lu, dans le bloc constitutionnel français. Et encore, ce principe n’est inscrit que pour les dommages à l’environnement, il mériterait de s’appliquer à tous les sujets graves. Non comme un principe d’inaction, mais comme un cadre rationnel pour décider dans l’incertitude lorsque l’impact potentiel impose d’agir. Propos recueillis par Léa Samara, Julia Tasse et Marc Verzeroli, le 8 janvier 2026. [1] NDLR : Roger A. Pielke Jr., The Honest Broker. Making Sense of Science in Policy and Politics (New York : Cambridge University Press, 2007) [2] NDLR : Erik Conway et Naomi Oreskes, Les marchands de doute (Paris : Presses universitaires de France, 2021). [3] NDLR : Nathaniel Rich, Perdre la Terre. Une histoire de notre temps (Paris : Points, 2020).
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