● Revue Conflits
📅 20/04/2026 à 04:15
Quand Pyongyang animait la France
Énergie & Environnement
👤 Ophélie Roque
Le saviez-vous ? Le Père Castor est un pur produit nord-coréen. Pas le rongeur créé en 1931 par Paul Faucher et Lida Durdikova pour les éditions Flammarion, mais son double animé diffusé sur nos petits écrans de 1993 à 2002. Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. C’est que, pendant près de vingt ans, une partie non négligeable des dessins animés français à destination du jeune public ne fut pas produite à Paris ou en Europe, mais bien à Pyongyang, grise capitale de la Corée du Nord. À partir des années 1990, la « République populaire démocratique de Corée » fut la fabrique inavouée des dessins animés jeunesse made in Europe. Au centre de ce dispositif, principale tête de l’hydre, le studio SEK (Scientific & Educational Korea) spécialisé dans la sous-traitance. Fondé en 1957 sous le nom poétique d’April 26 Children’s Animation Film Studio, le futur studio SEK sera très tôt intégré à l’appareil étatique nord-coréen. Dès la fin des années 1980, il monétise ses services dans un pays alors écrasé par les sanctions économiques L’ère post-soviétique est rude pour ce petit pays communiste qui, débrouille oblige, parvient à monter des combines pour récupérer des devises étrangères. À son apogée au début des années 2000, le studio SEK emploie 1 600 animateurs pour une production annuelle proche des 8 000 minutes animées ! Cette cadence proprement industrielle permet de répondre aux appétits faramineux des chaînes de télévisions occidentales qui se sont alors engagées dans une course à la productivité. En 1990, produire une minute d’un dessin animé en Europe coûte l’équivalent de 6 000 à 10 000 euros alors qu’une minute produite à Pyongyang est facturée entre 800 et 1 500 euros. Et, contrairement à une idée reçue, les animateurs nord-coréens sont loin d’être médiocres. Leur recrutement est des plus sélectifs et leur formation repose sur des standards académiques classiques : dessin anatomique, perspective, respect des volumes, animation image par image. La seule différence notable, mais elle est de taille, est que ces compétences s’exercent dans un cadre radicalement distinct du « confort » des studios occidentaux. Les animateurs de SEK sont des travailleurs d’État assignés à l’exécution de projets. Choi Seong-guk, créatif chez SEK entre 1996 et 2002, explique d’ailleurs dans une interview accordée à Reuters en 2024 qu’il était rémunéré l’équivalent d’un dollar symbolique par mois. Les devises générées par les contrats étrangers n’atterrissaient jamais dans les poches des travailleurs, mais étaient intégralement versées dans les caisses de l’État. Lire aussi : Corée du Nord : le bouclier de l’isolement Studio mécanique Pour saisir l’ampleur réelle de la sous-traitance nord-coréenne, il faut se pencher sur les contraintes structurelles inhérentes à la télévision jeunesse des années 1990. Le format alors dominant est celui de la série longue avec 52 épisodes de 26 minutes chacun. Ce qui nous donne, au total, 1 350 minutes d’animation à produire le plus rapidement possible afin de coller au maximum aux tendances de l’époque. Le standard pour l’animation télévisuelle tourne aux alentours de 8 à 12 images par seconde et exige la réalisation de plus de 800 000 dessins auxquels doivent s’ajouter des milliers de décors et des centaines de personnages tous déclinables et séquençables. Si les studios français et canadiens tiennent à conserver toutes les étapes de la préproduction (écriture des scénarios, storyboards, conception graphique des personnages et des décors…), les phases les plus répétitives et chronophages sont déléguées à des studios souvent situés à l’étranger… dont le fameux SEK Studio nord-coréen. À Pyongyang, le travail s’organise selon une logique de quotas journaliers Les délais étant quasi impossibles à tenir, les marges de correction sont réduites. Les retakes (ces reprises indispensables à l’affinage artistique) se limitent au strict minimum. L’objectif premier est de livrer dans les temps un produit conforme à la demande. On ne demande pas aux dessinateurs de faire de l’art, mais de rationaliser leurs dessins et de faire en sorte que l’animation devienne une tâche quasi automatique. Ceci explique la réutilisation intensive des mêmes boucles d’animation et/ou une expressivité faciale réduite à peau de chagrin. L’animation, heurtée ou mécanique, manque de souplesse. Ce n’est pas faute de talents, mais de temps ! Tic tac, tic tac, fait l’horloge du lapin blanc. Par ailleurs, il faut compter sur un fossé culturel parfois impossible à combler. Les artistes nord-coréens peinent à comprendre certaines attentes propres aux Européens. Guy Delisle, superviseur québécois envoyé en 2001 en Corée du Nord afin de superviser Corto Maltese : La Cour secrète des Arcanes, explique comment une expression a priori basique comme « Oh-là, là » mettait des heures à être comprise. Les illustrateurs, habitués à une culture collectiviste, saisissent mal ce besoin de crayonner des émotions fortement exagérées. Quant aux traits d’humour, ils passent systématiquement à la trappe ou sont transcrits sans le moindre à-propos, ce qui finit par créer un climat d’« inquiétante étrangeté ». Les échanges entre les équipes françaises et coréennes dépendent de traducteurs officiels souvent cadenassés par l’autocensure et la prudence idéologique et au vocabulaire technique limité. Des concepts tels que le « squash and stretch » (déformation élastique des formes afin de dynamiser l’ensemble d’une scène) n’ont pas d’équivalents directs dans la culture animée coréenne qui, en revanche, excelle à produire des panoramas grandioses et des figures tentaculaires moulées dans les exigences du réalisme héroïque. Les animateurs sont donc obligés de copier sans comprendre. Delisle observe que les superviseurs étrangers doivent inlassablement répéter les mêmes explications tant les dessinateurs sont dépourvus d’un cadre de références communes. Lire aussi : Le juche nord-coréen : idéologie de l’indépendance et outil de domination Responsable, mais pas coupable Plusieurs productions diffusées sur France 3, Canal J ou encore Nickelodeon se tournent vers cette sous-traitance discrète. Citons, entre autres productions, Princesse Shéhérazade, Gargantua ainsi que Les Histoires du Père Castor. Qui eût cru qu’un animal si sage et avisé puisse dissimuler une arrière-cour si sombre ? Difficile, en effet, de s’illusionner et penser que France 3 pouvait raisonnablement ignorer les effroyables conditions de travail des animateurs nord-coréens. Ces derniers vivaient dans des logements attribués par l’État, travaillaient sous surveillance constante et ne disposaient d’aucune liberté de mouvement. Leurs noms n’apparaissaient d’ailleurs jamais au générique, le seul nom à être crédité étant celui du studio. Les chaînes de télévision savaient pertinemment que des coûts de production aussi bas reposaient sur une organisation incompatible avec nos standards occidentaux. La fabrication à la chaîne de dessins animés se clôturant ironiquement sur une morale aussi sirupeuse que franchouillarde méritait bien que l’on fermât un peu les yeux sur certains aspects peu ragoûtants du processus créatif. Et pendant que la « Marche ardue » (euphémisme pour désigner la grande famine survenue dans les années 1990) précipita la mort de millions de Nord-Coréens, des producteurs français se rendaient à Pyongyang. Ceux-ci en revenaient bien un peu troublés, mais aucun cadre juridique européen n’imposant un devoir de vigilance sur les conditions de sous-production dans l’animation, rien ne changea. C’est à ce prix-là que le Père Castor a pu, pendant de si nombreuses années, murmurer ses si gentilles histoires aux oreilles des tout-petits. Lire aussi : La Corée du Nord – l’obsession nucléaire. Entretien avec Juliette Morillot
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