● Courrier International 📅 19/04/2026 à 14:57

La tragédie de mon pays, le Soudan, est tombée dans l’oubli général

Géopolitique
Illustration
Des enfants attendent de l’eau au camp de réfugiés Oure Cassoni après avoir fui le Soudan, le 23 février 2026. PHOTO DAN KITWOOD / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP La notion de “foyer”, le fait de se sentir chez soi, a toujours évoqué deux choses pour moi. D’une part, les lieux de mon enfance, au Soudan : les murs granuleux de ma chambre, les effluves des plats que cuisinait ma mère, le couinement du ventilateur au plafond qui repoussait la chaleur écrasante de l’été. De l’autre, le postulat tacite et fragile que cette terre sur laquelle nous vivions était immuable. Mais le 15 avril 2023, la guerre a fait voler ces deux réalités en éclats. À lire aussi : Reportage. “Tout est contre toi” : après trois ans de guerre civile, les Soudanaises réfugiées en Éthiopie s’organisent En trois ans, j’ai vu cette tragédie passer de la une des journaux à de simples appels à la mobilisation, avant de tomber dans l’oubli général. Sur place, pourtant, le bilan du conflit s’apparente à une liste exhaustive de la misère humaine dans ce qu’elle a de pire : la plus grande crise des déplacés du monde – avec près de 13 millions de civils forcés d’abandonner leur maison, soit un Soudanais sur trois –, sur fond d’insécurité alimentaire dramatique, d’innombrables faits de violence envers les femmes et les enfants, et d’actes relevant indiscutablement du génocide. Le peuple soudanais n’attend pas qu’on vienne le sauver Accaparée par d’autres atrocités, la majeure partie de la communauté internationale s’est détournée de cette tragédie. Mais le peuple soudanais n’attend pas qu’on vienne le sauver. Dans l’ombre du mépris international, et face à cette terrible cruauté, nous avons développé nos propres moyens de survie. Loin d’être pittoresque ou photogénique, le résultat est confus, épuisant et horriblement lent. Mais notre capacité de résilience est bien réelle, preuve s’il en est que nous ne nous laisserons pas terrasser par la souffrance. À lire aussi : Musées. Dans les cendres de la guerre, les objets perdus du patrimoine soudanais La situation déplorable du Soudan n’est pas le résultat de sa pauvreté, mais du pillage de ses ressources. Aujourd’hui, c’est l’or qui attire toutes les convoitises, car les gisements soudanais figurent parmi les plus importants du continent africain. Et cette guerre a fait basculer la bataille des ressources dans une brutalité sans précédent. Après la révolution de 2019 et le renversement du dictateur [Omar Al-Bachir], l’armée régulière soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), une milice paramilitaire, ont trouvé une fragile entente sur le partage des pouvoirs. Mais les FSR, issues des milices janjawids responsables du génocide au Darfour au début des années 2000, avaient bien du mal à s’accommoder de l’autorité exercée par l’armée. Les tensions entre les deux groupes et leurs dirigeants sont allées crescendo, jusqu’à l’éclatement d’une guerre ouverte, en avril 2023. À lire aussi : Conflit. Au Soudan, l’ingérence des Émirats arabes unis dans la guerre de nouveau dénoncée Plusieurs puissances étrangères se sont alors immiscées dans le conflit. Tandis que la plupart des pays de la région se rangeaient du côté de l’armée régulière, les Émirats arabes unis (EAU), déjà proches des FSR, ont vite pris parti pour la milice. Car cette dernière pouvait leur offrir ce qu’ils désiraient par-dessus tout : un accès direct à la mer Rouge et aux mines d’or. Depuis le début de la guerre, les marchés de Dubaï sont submergés d’or importé clandestinement, qui scintille dans le tout nouveau Gold District de la métropole émiratie. Les EAU auraient même participé au recrutement de mercenaires colombiens venus combattre aux côtés des FSR. Le peuple soudanais n’est pas en guerre Les commentateurs étrangers parlent souvent de “guerre civile” au Soudan. Cette étiquette est bien commode : elle permet au grand public de cataloguer le pays comme le théâtre d’une énième tragédie africaine inextricable, trop difficile à comprendre, et trop lointaine pour revêtir une véritable importance. Mais les drones émiratis et les mercenaires étrangers n’ont rien de très soudanais. La situation de mon pays est on ne peut plus emblématique de notre époque : une bataille pour des ressources menée par alliés interposés, dans l’indifférence générale. Ceux qui fuient la violence ont été bien mal reçus. Les pays occidentaux, qui avaient simplifié le processus de demande de visa pour les réfugiés ukrainiens et syriens, n’ont pas étendu la politesse aux Soudanais. À lire aussi : Reportage. À la frontière entre le Soudan et le Tchad, “la survie se négocie au jour le jour” Alors nous avons dû nous débrouiller seuls, selon le principe du nafeer, mot d’arabe soudanais désignant la solidarité au sein d’une communauté : quand vient l’heure des récoltes, tous les villageois viennent prêter main-forte ; quand une habitation est ravagée par une crue du Nil, chacun participe à sa reconstruction. Ces dernières années, le nafeer s’est répandu comme une traînée de poudre – dans le bon sens du terme. Au sein de la diaspora, des groupes WhatsApp parviennent désormais à rassembler plusieurs milliers de dollars du jour au lendemain. Au pays, de jeunes bénévoles coordonnent des cuisines collectives d’urgence et la livraison de repas aux familles qui n’ont rien avalé depuis des jours. Dans les zones contrôlées par les FSR, les médecins soignent les blessés au péril de leur vie. À lire aussi : Guerre. “Tout le monde veut partir” du Soudan : au Tchad, les réfugiés racontent leur pays meurtri La plupart des agences d’aide internationales, entravées par leur fonctionnement bureaucratique et leurs protocoles de sécurité, se sont repliées dans la sécurité relative de Port-Soudan [sur les rives de la mer Rouge]. Mais les bénévoles soudanais, malgré des moyens dérisoires et l’absence quasi totale de reconnaissance de leur travail, parviennent à atteindre les régions inaccessibles aux Nations unies. Eux n’attendent pas de permission pour agir. Ils n’attendent pas d’éventuel cessez-le-feu. Ils font simplement ce que les Soudanais ont toujours fait : se soutenir les uns les autres. Voilà ce que le monde semble incapable de voir. Notre refus obstiné de capituler face à notre triste sort. Le peuple soudanais rebâtira sur ses ruines Cet état d’esprit est particulièrement flagrant à Khartoum. Lorsque l’armée a repris la capitale aux FSR, l’an dernier, nul ne s’attendait à voir revenir les habitants. Et pourtant. Plus de 1 million de déplacés sont rentrés à Khartoum depuis, pas parce que la capitale est sûre ni intacte, mais parce que cette ville est la leur. En février, l’aéroport international a accueilli son premier vol de la compagnie Sudan Airways depuis près de trois ans, avec 160 passagers à bord. Un signe discret, mais hautement symbolique, que la vie reprenait ses droits dans la capitale. La guerre n’est pas finie. Les FSR, malgré les efforts de l’armée régulière pour contrer leur progression, contrôlent désormais la quasi-totalité du Darfour, dans l’ouest du Soudan. En avril [2025], la milice a revendiqué la mise en place d’un gouvernement parallèle, dit “de paix et d’unité”. Un nom des plus paradoxaux quand on connaît la brutalité de ce groupe : après avoir exécuté des milliers de civils dans des massacres ethniques, voilà que la milice prétend gouverner au nom de la paix. À lire aussi : Géopolitique. La question ethnique vient compliquer un peu plus la guerre au Soudan La guerre en Iran, et sa propagation jusqu’aux EAU, a rebattu les cartes. Abou Dhabi, qui attisait autrefois les flammes de la guerre au Soudan, voit soudain son propre territoire menacé, comme pour nous rappeler que ceux qui profitent du chaos parviennent rarement à le maîtriser bien longtemps. Cette diversion pourrait apporter un peu de répit au Soudan. Mais, quoi qu’il advienne, le peuple soudanais – tenace, jamais à court d’idées, et d’une résistance à toute épreuve – ne baissera pas les bras. Nous savons ce que nous avons perdu. Et nous rebâtirons sur ces ruines pour nous sentir à nouveau chez nous. Mohammed Ahmed Traduit par Manon Delfour Lire l’article original Moyen-Orient Émirats arabes unis Afrique Réfugiés et demandeurs d'asile Nos lecteurs ont lu aussi Pèlerinage. Face à l’explosion des délais d’attente, l’Indonésie propose une “guerre des billets” pour La Mecque Technologie. À Pékin, un robot humanoïde pulvérise le record du monde humain du semi-marathon Analyse. Le pape Léon XIV, un adversaire redoutable pour Donald Trump Vu du Royaume-Uni. “Nous avons trouvé notre village” : ces parents qui partent élever leurs enfants ailleurs Source de l’article The New York Times (New York) Avec 1 700 journalistes, une trentaine de bureaux à l’étranger, plus de 130 prix Pulitzer et plus de 12 millions d’abonnés au total à la fin de l’année 2025, The New York Times est le quotidien de référence aux États-Unis, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).Dans son édition dominicale, on trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris la direction de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.Quant à l’édition web, qui revendique à elle seule plus de 10 millions d’abonnés à la fin de 2024, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Comment les Russes vivent-ils aujourd’hui ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, c’est une plongée rare dans ce pays de plus en plus fermé que nous vous proposons dans notre nouveau hors série, en vente à partir du 18 mars. Politique, économie, société, culture : dans la Russie de Vladimir Poutine, la guerre laisse partout son empreinte. Un numéro presque entièrement réalisé à partir de sources russes, la plupart en exil, qui dresse un portrait réaliste de la société russe. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Salzbourg en été : une scène à ciel ouvert Je découvre l’article → Éditions Drakoo Tentez de remporter un exemplaire de « Les enfants du bois » de Andrea Casaran aux éditions Drakoo. Je reçois ma bande dessinée → Éditions Steinkis Tentez de remporter un exemplaire de « Les filles du Kurdistan » de M. Sauloy & C. Baloup aux éditions Steinkis (collection « Témoins du monde ») Je reçois ma bande dessinée →
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