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📅 19/04/2026 à 13:30
Maladie à corps de Lewy : quelle est cette maladie neurocognitive fréquente, mais peu connue, qui a emporté Nathalie Baye ?
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👤 Frédéric Blanc, Professeur de gériatrie et neurologue, chef du service de Gérontologie Mobile-Neuro-Psy-Recherche et du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche (CMRR), chercheur au sein de l'équipe IMIS du laboratoire ICube, Université de S
Vue d’artiste de neurones comportant des corps de Lewy (en rouge) ; ces amas protéiques, qui perturbent le fonctionnement neuronal, sont caractéristiques de la maladie à corps de Lewy. Shutterstock / Juan Gaertner Les proches de l’actrice Nathalie Baye ont annoncé son décès samedi 18 avril. Âgée de 77 ans, elle était atteinte de la maladie à corps de Lewy. Moins connue que les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson, cette maladie neurocognitive touche pourtant pas moins de 250 000 personnes en France. Robin Williams, Monica Vitti, Catherine Laborde ou, récemment, Nathalie Baye : toutes ces personnalités ont été emportées par la maladie à corps de Lewy. Cette maladie neurocognitive n’est généralement médiatisée que lorsqu’elle est responsable du décès d’une célébrité. Elle est pourtant fréquente, puisqu’en France, elle affecte environ 250 000 personnes, ce qui en fait la deuxième maladie neurodégénérative la plus répandue, derrière la maladie d’Alzheimer, et la place au même rang que la maladie de Parkinson. Dans le monde, on estime que la maladie à corps de Lewy touche plus de 10 millions de patients. À quoi est-elle due ? Quels symptômes doivent alerter ? Comment est-elle prise en charge ? Voici ce qu’il faut en savoir. Une maladie longtemps ignorée La maladie à corps de Lewy doit son nom à la présence, dans les neurones des patients, d’inclusions baptisées « corps de Lewy », du nom du médecin d’origine allemande Friedrich Heinrich Lewy, qui en a pour la première fois mentionné l’existence en 1912. Ce n’est toutefois qu’en 1976 que le premier cas clinique sera formellement décrit, tandis que les premiers critères cliniques internationaux n’ont été définis qu’en 1996. Lors de ses stades les plus précoces (le stade « prodromique » ou « prodromal », auquel succède le stade « léger »), la maladie à corps de Lewy se caractérise par le dysfonctionnement de certaines parties du cerveau, comme l’Insula et les bulbes olfactifs. L’Insula est impliquée dans la cognition, les émotions, la conscience de soi, la douleur, le neurovégétatif, le goût, tandis que les bulbes olfactifs sont, comme leur nom l’indique, impliqués dans l’olfaction. Ces dysfonctionnements sont dus à l’accumulation dans les neurones de la forme anormale d’une protéine appelée alpha-synucléine. Dans son état habituel, cette protéine adopte plutôt une conformation en hélice (appelée aussi « hélice alpha » ; il s’agit de la façon dont la protéine s’organise dans l’espace). Dans sa forme toxique, sa conformation change, et l’alpha-synucléine se replie plutôt en « mille-feuilles » (une conformation appelée « feuillet bêta »). L’accumulation de ces alpha-synucléines « en mille-feuilles » aboutit à la création des corps de Lewy à l’intérieur des neurones, tout au long de la maladie. Or, l’alpha-synucléine est importante pour le fonctionnement des neurones. C’est un élément clef de la régulation des vésicules synaptiques (des sortes de petites « bulles » sont remplies de messagers chimiques appelés « neurotransmetteurs », qui sont des hormones du cerveau sécrété par les neurones, telles que l’acétylcholine, la noradrénaline, la sérotonine ou la dopamine), de la transmission entre neurones, et la plasticité des synapses (la synapse est la zone de contact entre deux neurones). L’accumulation de la forme toxique de l’alpha-synucléine perturbe le fonctionnement neuronal, car les neurones parviennent moins bien à secréter les vésicules synaptiques qui leur permettent de communiquer entre eux. Cette phase (dite « neurofonctionnelle », car elle affecte les neurotransmetteurs) dure au moins 15 à 20 ans. Par la suite, la maladie à corps de Lewy entre dans un stade plus agressif : non seulement les neurones des malades continuent-ils à dysfonctionner, mais de plus, une partie d’entre eux commence à être détruite. Soulignons que si dans la maladie de Parkinson des corps de Lewy sont aussi présents, ils sont différents de ceux la maladie à corps de Lewy par leur aspect, leur localisation dans le cerveau et la conformation de l’alpha-synucléine qu’ils contiennent. Que sait-on des causes de la maladie à corps de Lewy et des facteurs de risques ? Certains travaux suggèrent que la maladie à corps de Lewy pourrait avoir des origines environnementales. Le contact chronique avec certaines substances toxiques, comme les phtalates ou la pollution atmosphérique (sous forme de particules ultra-fines), ainsi que certaines infections, pourraient favoriser les modifications de conformation de l’alpha-synucléine au cours du vieillissement, et déclencher la maladie à corps de Lewy, en particulier au niveau des bulbes olfactifs, qui sont les seules parties du cerveau en contact avec l’extérieur, au niveau du nez. Parmi les facteurs de risque connus de la maladie figurent l’anxiété et la dépression. Souvent, on s’aperçoit que les patients ont souffert d’une dépression quelques années auparavant ; pour cette raison, on pense que cette pathologie constitue un mode d’entrée dans la maladie à corps de Lewy. Les autres facteurs de risque identifiés sont l’hypertension artérielle, le diabète, le mauvais cholestérol, les accidents vasculaires cérébraux, les antécédents familiaux de maladie à corps de Lewy ou de maladie de Parkinson, ou encore des mutations dans certains gènes (notamment les gènes GBA ou ApoE4, qui ne sont toutefois pas à l’origine de la maladie). Des symptômes nombreux Catherine Laborde a beaucoup témoigné de sa maladie : elle était très gênée par ses difficultés de concentration, ainsi que par les fluctuations cognitives et de vigilance qu’elle subissait. Elle était également sujette à de grandes peurs, sans qu’elle ne puisse en expliquer la raison. Il s’agit là d’un tableau clinique très fréquent de la maladie à corps de Lewy. Le symptôme principal de cette affection est l’existence de difficultés cognitives, lesquelles peuvent se traduire par une baisse de la concentration, une lenteur ainsi que des difficultés pour s’organiser (on parle de « syndrome sous-cortico-frontal »). À ces difficultés cognitives s’ajoutent différents symptômes dits « cardinaux » : Des fluctuations cognitives et de vigilance qui associent des moments de somnolence, de siestes longues, de regard fixe ou bien de difficultés à certains moments pour se concentrer (les difficultés cognitives et d’expression subies par Joe Biden lors du débat télévisé avec Donald Trump, qui a été à l’origine de son abandon de la course à la présidence des États-Unis, doivent nous interroger sur des fluctuations cognitives). Des troubles du comportement en sommeil paradoxal : la phase du sommeil dite « paradoxale » est la phase du sommeil des rêves ; normalement, durant cette phase, le corps est naturellement paralysé. Ce n’est pas le cas des patients atteints par la maladie à corps de Lewy : certains d’entre eux ont un sommeil agité, ils vivent nettement leurs rêves, se mettent à bouger, à crier, alors qu’ils sont en train de dormir, les yeux fermés. Des hallucinations visuelles : elles concernent 70 à 80 % des malades. Au stade prodromal (le stade précoce de la maladie), ces hallucinations consistent en de simples sensations de passage ou de présence. Ensuite, elles deviennent de véritables hallucinations : les patients voient des personnes, des animaux ou des scènes surgir devant leurs yeux. Le syndrome parkinsonien : celui-ci se traduit le plus souvent par un ralentissement physique ou une raideur d’une partie du corps. Contrairement à la maladie de Parkinson, la maladie à corps de Lewy n’est pas, ou très peu, associée à un tremblement de repos des mains. Ces symptômes résultent des dysfonctionnements des neurones, et du manque de neurotransmetteurs qui en résulte : le manque d’acétylcholine favorise les difficultés cognitives, les manques de sérotonine et de noradrénaline favorisent la dépression, le manque de mélatonine favorise les troubles du sommeil, et le manque de dopamine favorise le ralentissement. Il faut savoir qu’il est rare que les quatre symptômes cardinaux soient réunis chez une même personne, même si cela peut arriver : le plus souvent, les patients n’en présentent qu’un à deux. En plus des symptômes cardinaux, de nombreux autres symptômes peuvent gêner les patients atteints de maladie à corps de Lewy. Ainsi, il est fréquent que les patients présentent des symptômes psychocomportementaux, comme une anxiété, une dépression, une apathie (démotivation) ou même parfois un délire. Le malade a aussi souvent des difficultés à exprimer ses émotions, ou bien à reconnaître les émotions des autres. De nombreux patients ont aussi des symptômes neuro-végétatifs, comme un nez qui coule (rhinorrhée), une sécheresse, des difficultés urinaires ou une hypotension en se levant. Il existe aussi des symptômes neurosensoriels, tels que des difficultés pour sentir les odeurs, ou bien une gêne à la lumière. Durant les stades les plus sévères de la maladie, les patients perdent les capacités à accomplir les activités de la vie quotidienne : s’habiller, manger, se laver, utiliser le téléphone, la télécommande de la télévision… Les malades marchent moins bien, perdent du poids, car ils ont, pour certains, des difficultés pour avaler. Quand faut-il consulter ? Les symptômes de la maladie à corps de Lewy sont très variables d’un patient à l’autre, ce qui explique qu’en dépit de sa fréquence, cette affection soit peu ou pas diagnostiquée. Elle est en effet volontiers confondue avec le vieillissement dit « normal », ou avec d’autres maladies, telles que la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson ou certaines maladies psychiatriques, comme la dépression ou la bipolarité. Les patients consultent habituellement en raison de troubles cognitifs, comme une lenteur psychique ou des difficultés de concentration. Cependant, il convient aussi de consulter lorsque l’on développe une dépression après 60 ans sans raison évidente, ou si l’on présente des difficultés visuelles, alors que la consultation chez l’ophtalmologue est normale. Autres motifs devant inciter à la consultation : le fait de se mettre à beaucoup dormir en journée, ou bien de commencer à avoir des cauchemars importants, à tel point qu’on va se débattre dans son lit. Le diagnostic de la maladie à corps de Lewy. Frederic Blanc, Fourni par l'auteur En général, le diagnostic à partir des symptômes cliniques suffit. Toutefois, lorsque cela est nécessaire, des examens complémentaires peuvent être réalisés, comme une scintigraphie cérébrale (DAT-scan, destiné à mettre en évidence une baisse d’activité de la dopamine, reflet du syndrome parkinsonien), une scintigraphie cardiaque au MIBG, ou l’enregistrement du sommeil (qui pourra montrer une perte d’atonie en sommeil paradoxal – autrement dit, la perte de la paralysie normale pendant les rêves). Plus récemment, il est devenu possible de détecter l’alpha-synucléine (constituant les corps de Lewy) dans le liquide céphalo-rachidien (qui baigne le cerveau et la moelle épinière) via un échantillon obtenu par ponction lombaire. La technique mise en œuvre, qui se nomme RT-QuIC synucléine, permet de détecter les corps de Lewy y compris avant la survenue des symptômes de la maladie. Nous savons ainsi, grâce à l’étude suédoise Biofinder, que 8 % de la population à 70 ans en moyenne présente des corps de Lewy détectés par cette technique. Les recherches se focalisent maintenant sur l’identification d’un biomarqueur équivalent qui fonctionnerait via une simple prise de sang. Où en sont les traitements ? Il n’existe pas encore de traitements permettant de lutter contre les dépôts de protéines que sont les corps de Lewy, ou de guérir de la maladie à corps de Lewy. En revanche, il existe des traitements symptomatiques qui améliorent la présence des neurotransmetteurs dans le cerveau. À l’heure actuelle on pense que traiter les patients dès les stades prodromal à léger (les stades les plus précoces) a probablement un intérêt fort pour prévenir la destruction neuronale. En effet, lutter contre un dysfonctionnement des neurones peut sans doute empêcher qu’une partie desdits neurones ne s’éteignent. À ce titre, il est probablement important de traiter au plus tôt la dépression et l’anxiété, qui sont à la fois des symptômes prodromaux et des facteurs de risque de maladie à corps de Lewy. Par ailleurs, on sait que la prise en charge par des professionnels de santé (orthophoniste, neuropsychologue, psychologue, ergothérapeute, kinésithérapeute, psychomotricienne) en vue d’une remédiation cognitive ou physique est bénéfique aux patients. L’association précoce de ces deux approches, humaine et médicamenteuse, permet d’optimiser leur qualité de vie des patients et donc celle de leurs proches. Nous avons la chance d’avoir en France une association de patients et d’aidants de la MCL dynamique : l’A2MCL. Elle contribue elle aussi à mieux accompagner les patients et leurs proches, grâce à la mise à disposition d’une écoute téléphonique, aux services de psychologues engagées, à la diffusion de conseils et aux partages d’expériences entre aidants. En ce qui concerne les aspects curatifs, des essais thérapeutiques sont en cours en France et dans le monde pour tenter de mettre au point des traitements efficaces. Un médicament prometteur est le Neflamapimod, qui diminue l’inflammation du cerveau et favorisant les connexions des neurones à acétylcholine. Notre équipe teste aussi la stimulation magnétique transcrânienne guidée par un robot, avec pour but de favoriser la réactivation de l’Insula, touchée dès le stade prodromal. Nous sommes aussi en train d’évaluer l’efficacité d’un protocole de neuromodulation via la lumière, avec la fondation Clinatec. Pour conclure, soulignons que la recherche visant à mieux comprendre et à mieux soigner la maladie à corps de Lewy est dynamique. Cependant, si elle est qualitativement excellente, quantitativement, elle est insuffisante : ces dernières années, on a dénombré 30 fois moins d’essais thérapeutiques portant sur la maladie à corps de Lewy que d’essais portant sur la maladie d’Alzheimer. Pourtant, si nous progressons collectivement dans la lutte contre cette pathologie, ce sera au grand bénéfice des patients, de leurs proches et de la société tout entière. Pour aller plus loin Le site de l’association A2MCL, qui soutient et accompagne les personnes atteintes de la maladie à corps de Lewy ainsi que leurs proches. santé cerveau prévention neurones neurologie prévention santé maladies neurodégénératives maladie de Parkinson maladies neurologiques protéines
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